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66 zone franche - Le forum de Francopolis » Chansons et musiques » Le pouvoir du chant... Bertin « précédent Suivant »

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Rob
Envoyé mardi 13 décembre 2005 - 16h25:   

Le pouvoir du chant


Je suis un château noir parcouru de forêts
De décors de théâtres et d'extases sans nombre
De jacqueries, de viols, où vrillent des forêts
Je suis une voix claire au dessus des marais

Le cheval du courrier irradié dans sa course
Une vois tressée, je suis dans vos voix, vos sources
Je suis parcouru d'orgueil sombre et de forêts
De vanités d'enfant, de chevreuils et d'œillets

Je suis un mendiant sur la route de Saint-Jacques
Je suis une maladrerie, un lazaret
Je suis le vent sale qui dans l'usine traque
Votre âme pour l'aller noyer dans les marais

Ou lancer dans les cieux profonds avec ma fronde
Je suis au gué du jour un bac coulé dans l'onde
Et chantant, et qui brille comme un poing fermé
Un hôtel parcouru d'arbres aux troncs brûlés

(j'ai connu les hôtels perdus, la solitude…
moniales et putains, leurs mains de mansuétude
montrent la même clé d'or manquante, et leurs mains
essuient le visage du même lendemain.)

J'ai chanté, je suis le chanteur de mes vingt ans
Je chantais; je chevauchais ma sainte jeunesse
Je vous cherchais, j'avais égaré vos adresses
J'ai fait vers vous, vous mes amis tant de chemin

…toutes vos larmes toutes vos peurs tout le chant
moquez le funambule ergotant dans le vide
ricanez sur le monde! Et moquez le candide
Je suis l'air je suis le maître des lendemains

La voix qui porte l'aube dans la nuit du monde
Je suis. Le chant sur la moire bleue des forêts
Je suis la pierre et le jet, la cible et la fronde
Et quel désir de chanter bien j'avais, j'avais !

Je suis le chant je suis l'oiseau blessé qui tombe
Je suis l'homme que tu aimais, je nous aimais
Je suis la solitude à la fois et le nombre
Chantant, je suis la voix massive des forêts

Je suis le château dérivant dans le marais
Je suis l'oiseau blessé qui pleure au bord des tombes
La voix commune du couvent, du claque immonde
Je vous aimais, je vous aimais, je vous aimais

Je suis l'âme de tout le monde et je suis toute
l'âme du monde; la braise qui dans la soute
chante. J'ai transformé le vieux doute en voilier
Je suis l'oiseau blessé qui ne tombe jamais

Le train lancé vers l'Ouest et les plaines avides
La haridelle aveugle et tout son rêve aride
L'homme qui dans ses liens chante l'humanité
Moquez vous ! L'homme entravé qui chante est évadé

Je suis le peuple – et craignez –le quoiqu'il se taise-
Et je suis la mer soudain transmutée en braise
Quand nous nous décidons à être un peuple enfin
Entendez-vous gronder ce mascaret, au loin ?

J'ai gardé pour vous mes vingt ans et mon enfance
Je suis la marée des pollens et des fragrances
Je suis le Hollandais volant dans les marais
Et le château aphone éructant ses forêts

L'homme qui va mourir au profond des marais
La voix brisée chantant – la maison, j'y mourrai-
Je chantais, ah mais vous ne saviez pas entendre
Ni comprendre ce que le chant seul fait comprendre

C'est quoi ce bruit c'est quoi ce chant ? c'est l'espérance
Celle qui sert à rien mon vieux ! c'est la mousson
Que ça se taise ! et qu'on meure d'indifférence !
…C'est le moutonnement impérieux des moissons

Je suis la vibration commune, l'idéal
Je suis le voyant, muse, et je suis ton féal
Je crois dans le chant et qu'il faut croire dans l'homme
Et qu'il faut le nommer contre tous, l'homme, l'homme

J'étais la gueule noire éructant son charbon
Vous ne compreniez rien : la durée le pardon
La bonté ! puis ni comment, au fond, on fait un monde
Je faisais du monde et aujourd'hui vous pleurez !

C'est plus loin c'est la-bas que nous allons survivre
Notre voix nous portera sur une autre rive
Tout perdre tout chanter tout l'homme à inventer
Plus loin plus loin plus haut tout tenter tout tenter

Je suis je volerai mon chant est un cargo
Bourré de remugles, un château
Rasant votre tel quel comme un aigle royal
Je suis la vibration commune l'idéal

Je chante car je suis en pierre du pays
Car je suis le vin de ma cave et de ma vigne
Et je suis à moi-même mon puits. Et je nomme
Je prends bien la lumière, car je suis un homme !

Il est dans son chant l'homme libre et prisonnier
Je suis ce que nous sommes nous sommes nous sommes
Je suis à la fois tout l'homme, et tous les hommes
La vérité : le chant et la bête de somme

Ah comme j'ai chanté j'ai chanté j'ai chanté
Je vous aimais je vous aimais je vous aimais !



Jacques Bertin
















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ali
Envoyé mardi 13 décembre 2005 - 18h51:   

Poème-phare comme aimerait dire Lilas! merci Rob
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Hulotte
Envoyé mardi 13 décembre 2005 - 21h14:   

Quelque chose qui bouleverse à l'endroit même où les mots ne savent pas le dire. Superbe chant de Bertin, merci Rob.
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tamos
Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 19h03:   

Rob salut, je suis un convaincu de Bertin pas la peine de faire l'article pour moi... mais quand même t'es d'accord que si la première partie est grande grande, à partir de

j'ai connu les hôtels perdus etc...


ça se gâte sérieux?

Je veux dire, pas dans la forme mais dans l'esprit. Cette strophe ressemble à une strophe d'amertume pour moi. Et je trouve qu'après il commence à se prendre pour Dieu avec ses je suis je suis je suis

Moi j'y crois pas à ses je suis, j'ai l'imprssion qu'il essaie de se convaincre lui-même

Et de plus ça sous-tend une impression un peu malsaine pour moi, comme s'il parlait d'un pouvoir de domination par le chant, ça m'irrite disons.


Je préfère les tiens.


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ali
Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 20h14:   

je crois que le "je suis "ici incarne plutôt une voix collective.c'est ce qui a donné au poème ce ton et cette grandeur épique..
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tamos
Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 20h26:   

Salut Ali. Oui c'est ce qu'on dit toujours (hein? :0) ), mais j'y crois pas, trop entendu parler Bertin dans des articles. Et puis faudrait aussi que ça se sente, que c'est une voix collective, ça se sent pas.
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ali
Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 21h47:   

Salut Tamos.je sais pas ça me paraît comme un personnage mythique des temps modernes,un jésus en colère ou un Ulysse au seuil d'Ithaque..ici c'est pas du narcissisme c'est de la belle virilité d'un meneur de foules..

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