| Auteur |
Message |
   
Rob
| | Envoyé mardi 13 décembre 2005 - 16h25: | |
Le pouvoir du chant Je suis un château noir parcouru de forêts De décors de théâtres et d'extases sans nombre De jacqueries, de viols, où vrillent des forêts Je suis une voix claire au dessus des marais Le cheval du courrier irradié dans sa course Une vois tressée, je suis dans vos voix, vos sources Je suis parcouru d'orgueil sombre et de forêts De vanités d'enfant, de chevreuils et d'œillets Je suis un mendiant sur la route de Saint-Jacques Je suis une maladrerie, un lazaret Je suis le vent sale qui dans l'usine traque Votre âme pour l'aller noyer dans les marais Ou lancer dans les cieux profonds avec ma fronde Je suis au gué du jour un bac coulé dans l'onde Et chantant, et qui brille comme un poing fermé Un hôtel parcouru d'arbres aux troncs brûlés (j'ai connu les hôtels perdus, la solitude… moniales et putains, leurs mains de mansuétude montrent la même clé d'or manquante, et leurs mains essuient le visage du même lendemain.) J'ai chanté, je suis le chanteur de mes vingt ans Je chantais; je chevauchais ma sainte jeunesse Je vous cherchais, j'avais égaré vos adresses J'ai fait vers vous, vous mes amis tant de chemin …toutes vos larmes toutes vos peurs tout le chant moquez le funambule ergotant dans le vide ricanez sur le monde! Et moquez le candide Je suis l'air je suis le maître des lendemains La voix qui porte l'aube dans la nuit du monde Je suis. Le chant sur la moire bleue des forêts Je suis la pierre et le jet, la cible et la fronde Et quel désir de chanter bien j'avais, j'avais ! Je suis le chant je suis l'oiseau blessé qui tombe Je suis l'homme que tu aimais, je nous aimais Je suis la solitude à la fois et le nombre Chantant, je suis la voix massive des forêts Je suis le château dérivant dans le marais Je suis l'oiseau blessé qui pleure au bord des tombes La voix commune du couvent, du claque immonde Je vous aimais, je vous aimais, je vous aimais Je suis l'âme de tout le monde et je suis toute l'âme du monde; la braise qui dans la soute chante. J'ai transformé le vieux doute en voilier Je suis l'oiseau blessé qui ne tombe jamais Le train lancé vers l'Ouest et les plaines avides La haridelle aveugle et tout son rêve aride L'homme qui dans ses liens chante l'humanité Moquez vous ! L'homme entravé qui chante est évadé Je suis le peuple – et craignez –le quoiqu'il se taise- Et je suis la mer soudain transmutée en braise Quand nous nous décidons à être un peuple enfin Entendez-vous gronder ce mascaret, au loin ? J'ai gardé pour vous mes vingt ans et mon enfance Je suis la marée des pollens et des fragrances Je suis le Hollandais volant dans les marais Et le château aphone éructant ses forêts L'homme qui va mourir au profond des marais La voix brisée chantant – la maison, j'y mourrai- Je chantais, ah mais vous ne saviez pas entendre Ni comprendre ce que le chant seul fait comprendre C'est quoi ce bruit c'est quoi ce chant ? c'est l'espérance Celle qui sert à rien mon vieux ! c'est la mousson Que ça se taise ! et qu'on meure d'indifférence ! …C'est le moutonnement impérieux des moissons Je suis la vibration commune, l'idéal Je suis le voyant, muse, et je suis ton féal Je crois dans le chant et qu'il faut croire dans l'homme Et qu'il faut le nommer contre tous, l'homme, l'homme J'étais la gueule noire éructant son charbon Vous ne compreniez rien : la durée le pardon La bonté ! puis ni comment, au fond, on fait un monde Je faisais du monde et aujourd'hui vous pleurez ! C'est plus loin c'est la-bas que nous allons survivre Notre voix nous portera sur une autre rive Tout perdre tout chanter tout l'homme à inventer Plus loin plus loin plus haut tout tenter tout tenter Je suis je volerai mon chant est un cargo Bourré de remugles, un château Rasant votre tel quel comme un aigle royal Je suis la vibration commune l'idéal Je chante car je suis en pierre du pays Car je suis le vin de ma cave et de ma vigne Et je suis à moi-même mon puits. Et je nomme Je prends bien la lumière, car je suis un homme ! Il est dans son chant l'homme libre et prisonnier Je suis ce que nous sommes nous sommes nous sommes Je suis à la fois tout l'homme, et tous les hommes La vérité : le chant et la bête de somme Ah comme j'ai chanté j'ai chanté j'ai chanté Je vous aimais je vous aimais je vous aimais ! Jacques Bertin
|
   
ali
| | Envoyé mardi 13 décembre 2005 - 18h51: | |
Poème-phare comme aimerait dire Lilas! merci Rob |
   
Hulotte
| | Envoyé mardi 13 décembre 2005 - 21h14: | |
Quelque chose qui bouleverse à l'endroit même où les mots ne savent pas le dire. Superbe chant de Bertin, merci Rob. |
   
tamos
| | Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 19h03: | |
Rob salut, je suis un convaincu de Bertin pas la peine de faire l'article pour moi... mais quand même t'es d'accord que si la première partie est grande grande, à partir de j'ai connu les hôtels perdus etc... ça se gâte sérieux? Je veux dire, pas dans la forme mais dans l'esprit. Cette strophe ressemble à une strophe d'amertume pour moi. Et je trouve qu'après il commence à se prendre pour Dieu avec ses je suis je suis je suis Moi j'y crois pas à ses je suis, j'ai l'imprssion qu'il essaie de se convaincre lui-même Et de plus ça sous-tend une impression un peu malsaine pour moi, comme s'il parlait d'un pouvoir de domination par le chant, ça m'irrite disons. Je préfère les tiens.
|
   
ali
| | Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 20h14: | |
je crois que le "je suis "ici incarne plutôt une voix collective.c'est ce qui a donné au poème ce ton et cette grandeur épique.. |
   
tamos
| | Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 20h26: | |
Salut Ali. Oui c'est ce qu'on dit toujours (hein? :0) ), mais j'y crois pas, trop entendu parler Bertin dans des articles. Et puis faudrait aussi que ça se sente, que c'est une voix collective, ça se sent pas.
|
   
ali
| | Envoyé mercredi 14 décembre 2005 - 21h47: | |
Salut Tamos.je sais pas ça me paraît comme un personnage mythique des temps modernes,un jésus en colère ou un Ulysse au seuil d'Ithaque..ici c'est pas du narcissisme c'est de la belle virilité d'un meneur de foules.. |
|