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HUMEUR
PETITS MOMENTS POETIQUES
Michel Ostertag


Billet d’humeur

Enfance : La blessure

 

 

Depuis quatre ans, Paul et sa femme restent à Paris au mois d’août. C’est devenu une habitude depuis la naissance de leur petit-fils Théo. Et ce soir, 19 août préci­sément, ils viennent de fêter son qua­trième anniversaire chez ses parents.

En revenant à la maison, sur le périphérique, au volant de sa voiture, Paul, sans savoir pourquoi, a comme un flash : Il se revoit à l’âge de Théo, en juin 1940, au bord de la plage des Sables-d’Olonne, avec devant lui, ce rafiot échoué sur le flanc à quelques encablures du rivage, vraisem­blablement torpillé et une idée saugrenue lui traverse l’esprit : Qu’est-il devenu, ce rafiot rouillé, est-il toujours là, à attendre je ne sais quoi, je ne sais qui ?

Sans même en parler à sa femme, sa décision est prise, il faut qu’il aille voir sur place ce qu’il en est vraiment, cela devient viscéral. Il a besoin de retrouver les traces de sa petite enfance. La nuit Paul a beaucoup de mal à s’endormir, et, au petit matin, c’est décidé, il faut qu’il parle à sa femme de son intention de partir une semaine en balade aux Sables-d’Olonne, tous les deux.

Sa femme sourit à cette annonce, il faut dire qu’il a su envelopper la chose… Les vacances, la nou­veauté, l’évasion. Il n’eut pas de mal à trouver une chambre d’hôtel pour une petite semaine. Deux jours plus tard, ils roulent en direction de la plage vendéenne.

Une fois rendu sur place, il faut que Paul raconte à sa femme les raisons qui l’ont poussé à venir ici, car celle-ci, a des doutes :

Ne me dis pas le contraire, c’est bien un pèlerinage que tu fais ici, dis-moi l’idée que tu as derrière la tête ! Je ne crois pas au hasard !

Alors Paul, raconte à sa femme ce qu’il a vécu, ici même, il y a soixante-dix ans, en juin 1940… Il avait alors quatre ans et demi. Pour lui, avec le recul, c’est le vrai début de sa mémoire, l’instant zéro où son « livre de souvenirs » entame son premier chapitre : avant ce moment-là, il ne se souvient pas de ce qu’il a fait, de ce qu’il a vu. L’acte de naissance de sa mémoire est daté de ce jour où, devant les grilles du pavillon de ses parents, son chat dans les bras, il voit passer devant lui l’armée française en déroute…

        

Une fois installé sur la plage, Paul scrute du regard l’horizon, sur sa gauche, là où était la carcasse du bateau échoué… Plus rien ne subsiste de cette époque, bien évidemment…

Il se souvient… Cela a commencé devant les grilles du pavillon que ses parents habitaient à Poissy. C’était l’exode. Mai, juin 1940. Il était sorti avec sa mère et un de ses frères, son chat dans les bras. Il regardait passer, du haut de ses quatre ans et demi, l’arrière des troupes belges ou françaises, il n’aurait pas su dire d’où elles venaient encore moins où elles allaient, il se contentait de les voir avancer, assoiffées, défraîchies mais, toutefois, dans un semblant d’ordre maintenu par une certaine habitude de discipline.

Oui, l’image qu’il a toujours gardée en mémoire est celle d’un soldat, un peu en retrait du reste du corps de troupe, qui marchait avec peine et qui avait, détail étonnant à ses yeux, une bande molletière qui s’était détachée d’une de ses jambes et qui traînait derrière lui comme un tissu inutile sans qu’il ait la force de l’arracher… Prolongation de lui-même, marque visible de la défaite. Un cheval mort était affalé sur le bas-côté du trottoir, de tout son long, la tête en arrière du reste du corps, immense et majestueux.

L’image de cet animal et celle de ces soldats défaits se sont mises dans sa mémoire, côte à côte, juxtaposées… Devant l’imminence du danger, il fallut partir, ce qui voulait dire pour lui, quitter son chat, son lit, ses jouets, ses petites habitudes.

Un matin, la mère, ses trois frères, lui et un chauffeur envoyé par le père se sont tous regroupés dans une onze chevaux Citroën en partance pour les Sables-d’Olonne. Le père avait suivi un autre chemin avec le personnel de son bureau, ils avaient pris la direction de l’Auvergne, d’abord en voiture, puis à pied…

Paul était à l’arrière de la voiture, assis à côté de sa mère et deux de ses frères, l’aîné était monté devant. Dans cette tourmente, il se faisait encore plus petit qu’il n’était, muet, couleur passe muraille, invisible. Il se souvient qu’à cette époque, on l’appelait Petit-Paul.

On longe le terrain d’aviation d’Étampes, dans son souvenir c’est comme une photo prise au flash et à jamais imprimée dans sa mémoire : avions calcinés, cloués au sol, avant même d’avoir pu voler… Puis, c’est la halte, quelque part, chez des gens. Dans quelle ville ? Il ne sait pas… Dans la chambre, il y a un grand lit, une poire en bois ciré qui pend au-dessus de la tête de lit, sur le côté une porte donne sur un cabinet de toilette. Il dormira blotti dans les bras de sa mère.

Le matin, de nouveau, la route, puis les Sables. Une maison dans la vieille ville, des matelas posés à même le sol, les murs suintent l’humidité et pour Petit-Paul s’est l’incom­préhension des événements, mais aussi le soutien des frères et de la mère, l’impression d’être au milieu d’un bloc, l’intuition qu’il n’avait qu’à se laisser guider, prendre ce qu’on lui donnait, réclamer le moins possible, suivre le mouvement, engranger les images, les odeurs, les sons… Comme ce jour de mi-juin, dans une rue, dans la foule amassée au pied d’un immeuble et plus particulièrement d’une fenêtre… Il se sou­vient, un type avait placé un poste de TSF derrière la grille du balcon en fer forgé, un poste de radio d’où sortait à plein volume la voix du Maréchal Pétain qui expliquait qu’il avait demandé l’Armistice aux Allemands… Il se souvient… De cette image statique, gravée en sa mémoire et de cette autre, de la plage déserte avec pour décor insolite un bateau, rafiot coulé à quelques enca­blures du rivage, qui gisait sur le flanc, mortel­lement touché ou encore, les jeux avec ses frères, sur les dunes, avec un wagonnet d’une sablière qu’ils s’ingéniaient à propulser sur la voie étroite au grand dam de la mère qui craignait pour la survie de sa progéniture.

Soixante ans après, il a beau balayer du regard l’horizon, il ne reverra jamais le rafiot de juin 40 ! Et aussi, quelle idée saugrenue avait-il eue ! À imaginer son petit Théo barboter dans le sable mouillé, il se revoit à travers lui, au même âge à quelque chose près, au même endroit sous l’œil de sa mère fort inquiète de tout cela, seule avec ses quatre enfants et son mari loin d’elle, sans nouvelle de lui, où était-il, sur quelle route ?

C’était l’été, comme aujourd’hui, des gens se baignaient aussi. Qu’étaient-ils, ces gens pour se baigner quand la guerre faisait rage à quelques centaines de kilomètre plus haut ?

Après ces quelques jours passés à se bronzer, à se baigner, sa femme et lui, ils doivent rentrer à Paris. Paul avait une envie folle de rentrer par le train comme à l’époque. Sa femme, conciliante et voulant lui faire plaisir, accepta de rentrer seule en voiture afin de le laisser libre de prendre le train.

En effet, après l’Armistice, vint le moment de rentrer à Poissy. Tout le monde rentrait, la guerre était finie… Il n’était pas question de rentrer en voiture, la pénurie sévissait, comment rouler, avec quelle essence et quelle voiture ? La Onze Citroën était repartie à Paris depuis le premier jour. Alors ce fut le train, les wagons bondés de gens, ceux de retour de l’exode et tous les autres, des inconnus…   Il n’y avait pas de place dans les compar­timents, sa mère l’a couché sur un tas de sacs, de baluchons, tout le monde se trouvait coincé dans les couloirs, comprimé, agglutiné les uns aux autres, où il était difficile de s’extirper pour se rendre aux toilettes. Les cahotements du train viennent mourir dans sa tête et l’aident à s’endormir ; puis, c’est une halte, dans une salle d’attente, en plein vent, c’est la nuit, il ne fait pas chaud, la tête appuyée dans les jambes de sa mère, dans un demi-sommeil, il ignore où sont ses frères, il n’en peut plus, ballotté comme ça de jour comme de nuit, de là-bas à ici, et la route n’est pas terminée, et son chat laissé au pavillon, qu’est-il devenu ? Quelqu’un a-t-il pu lui donner à manger, le protéger des bombes, le caresser sous le menton quand il en avait envie ou sur les moustaches quand il ronronne ?

Paul prend un train vaguement semblable à ceux de cette époque. Évidemment, il ne retrouve aucune des sensations de son enfance… Le wagon bar, le temps d’une bière et d’un sandwich détourne de lui ces souvenirs fragmentaires. Ensuite, il retourne à sa place et se plonge dans la lecture d’un magazine. Mais les souvenirs sont les plus forts…

Il se souvient… C’était la nuit quand ils sont arrivés au pavillon de Poissy. Devant la grille stationnait un camion militaire de l’armée allemande, bâchée, peint en " vert feldgrau ". Un détail : devant le moteur, il y avait une grille en fer découpée, d’une forme qui avait attiré son attention. La maison était occupée, la cuisine était devenue commune avec les soldats d’occupation. La salle à manger était devenue leur domaine. La famille apprit à les connaître. Ce n’étaient pas des soldats de métier et devant la blondeur de Petit-Paul, ils s’attendrissaient, lui caressaient les joues, peut être même lui donnaient-ils des bonbons ?…

Mais, c’est d’abord l’inquiétude : depuis le moment du retour, cette inquiétude ne l’avait pas quitté : qu’était devenu son chat qu’il avait dû abandonner au moment de l’exode… Avait-il pu survivre à tous ces événements, aux bombar­dements, à ­… Petit-Paul l’a recherché des heures durant, en vain… Son image est restée dans sa mémoire, seule consolation… Au cours de sa vie, il a eu d’autres chats, ils étaient pour lui comme les lointains frères de celui-là… Les animaux vivent les mêmes malheurs que leurs maîtres…

Il se souvient… Un soir, après avoir joué de l’accordéon, (un de ces hommes jouait tous les soirs de cet instrument), un coup de spleen sûrement, l’un d’eux ouvre son portefeuille et montre à la mère les photos de ses enfants. Il ne parle pas un mot de français et elle pas un mot d’allemand, mais c’est facile de comprendre, surtout quand il se lève et jette au sol sa vareuse, la piétine en disant que la guerre " c’est une salo­perie " en répétant ce mot de " kaput " plusieurs fois…

Il se souvient… C’est l’hiver 1940 ou l’hiver 1941, il fait froid et il n’y a pas de chauffage dans le pavillon au trois-quarts occupé par des soldats allemands, seule la cui­sinière à charbon et bois dispense quelque chaleur. Des engelures aux pieds cra­quellent douloureusement la peau de Petit-Paul… Alors, sa mère ouvre la lourde porte du four, en émail, de bonne fabrication d’avant-guerre, elle l’assied devant, sur une chaise de cuisine, à hauteur, enlève ses grosses chaussettes de laine qu’elle avait elle-même tricotées avec de la laine récupérée sur d’anciennes chaussettes de ses autres enfants, elle lui masse les doigts de pieds… Presque soixante-dix ans après il se souvient de cela, de cette chaleur, de ce contact, de ses mains sur sa peau… Puis, elle les enfourne doucement dans le four, la chaleur épaisse, enveloppante qui lui cuit les membres, le ressuscite, lui offre un large supplément de vie, la chaleur monte rapidement jusqu’aux joues et illumine tout son visage… Joie intense, bonheur indi­cible

Et puis ce souvenir des topinambours, plats devant lesquels il restait muet quand sa mère ne désarmait pas, elle avait le don de ne pas se mettre en colère, mais lui resservait le même plat aux repas suivants. Il mâchouillait le légume par petits coups de mâchoires, imperceptibles, abondamment arrosés de salive, mais rien n’y faisait, cela avait du mal à descendre et à la deuxième voire la troisième tentative, il fallait arriver, entre la mère et lui, à une sorte de concordat : à la moitié de l’assiette avalée, il déclarait forfait et elle mettait fin au supplice en enlevant l’assiette.

Quand l’appétit de vivre diminue en vous à petits pas comme une bougie qui vacille et qui fume, alors, de nouveau la vie devient becquée : petites journées, petits repas, petits bonheurs, petits chagrins…

Quant à lui, son appétit de vivre est toujours là, mais parfois il observe des absences, des moments de relâche, des moments de vide. Dans ces moments d’absence, un certain vague à l’âme s’installe pour quelques heures, jamais plus, une sorte d’intermezzo, comme à la télévision quand il y a une coupure d’émetteur et que l’on vous passe des images sans suite sur des musiques insigni­fiantes ; comme aux restaurantes quand le serveur tarde à venir vous servir le plat suivant et que vous vous rabattez sur la corbeille de pain. La joie de vivre demande de l’entretien, une volonté de tous les instants et quand vient le temps de la lassitude, les bras ont tendance à rester baissés, alors, il faut réagir, se reprendre, à nouveau se donner quelques parts d’envie, même si ces parts sont portions congrues, avoir envie de nouveau, envie d’aimer la vie, envie d’aimer les autres, pas seulement soi-même, mais les autres, tous les autres, lointains ou proches, envie d’être vivant, quoi !




Michel Ostertag décembre 2016

 

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Créé le 1 mars 2002

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