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Mai  2013

Chaque mois, comme à la grande époque du roman-feuilleton,
     nous vous présenterons un court conte : 

LE MARIAGE DE LA COUSINE (Conte du Vivarais)   -  Partie I


.... la suite  Partie II

   

    par Eliette Vialle



CHAPITRE 2
  

Alicia suivait d’un air revêche (le plus revêche  qu’elle pouvait imprimer à son visage enfantin !) le troupeau des vaches brunes qui avançait d’une allure lente et régulière le long du chemin de pierrailles.
Les vacances s’annonçaient mal cette année ; âgée de huit ans, elle ne possédait pas encore les mots pour formuler ses craintes : la cousine Lilie n’était plus la même : eh ! oui ! d’habitude, la cousine Lilie était sa petite maman, comme elle aimait s’appeler. Toujours des bisouilles, des mignotages, des câlineries : elle aimait coiffer les longs cheveux bruns roux de sa petite cousine, si doucement que l’on aurait cru en mourir de plaisir ! Mais, cousine Lilie, contre toute attente avait réussi son Certificat, grâce au nouveau Maître ! Cousine Lilie était, dorénavant,  une femme, avait constaté la famille.
Une jupe plus longue marquait son arrivée dans l’âge adulte, l’oubli du tablier, et l’apparition de formes dérangeantes.
Très dérangeantes pour Alicia.


À travers le feuillage, le soleil jetait des taches de lumière qui donnaient au pelage des vaches,  en se détachant sur leur couleur sombre  quelque chose des fauves  d’Afrique. Cousine Lilie expliquait, mais ses mots s’écrasaient sur le silence boudeur de la fillette. Lilie ne tressait plus ses cheveux, ils retombaient en boucles blondes sur ses épaules, mais elle mettait des bigoudis la nuit ! Tout cela était nouveau,  s’il y avait un sens caché, on pouvait déjà dire que rien n’était plus pareil.

Mais cousine Lilie parlait : « …tu n’auras rien à faire…. le chien et la Marquade se chargent de tout… je te rejoindrai au moment du départ, et on fera le chemin ensemble. Mais surtout que se soit un secret. Jure ! Alicia jura sans comprendre, son cœur attristé semblait avoir embrumé sa cervelle. La solennité du moment la mettait mal à l’aise, elle avait envie de pleurer ou de partir. Le troupeau allait de son train régulier, suivant la vache la plus âgée qui dirigeait la marche, le chien de berger trottinait attentif aux écarts de conduite des animaux, mordillant les jarrets ou aboyant  pour maintenir les rangs. La pâture était un champ ourlé par les eaux d’un torrent qui s’étalait large et peu profond faute de pente. C’était un endroit paisible, circonscrit par la rivière et d’épais fourrés. On s’installa : cousine Lilie sortit  du grand sac un miroir acheté au marché de la ville, redonna du pli à ses boucles et passa un peu de rouge sur ses lèvres. «T’es pas belle» avait envie de crier Alicia, mais Lilie souriait à son image. Lilie prit une pochette dans le grand sac, et commença de s’éloigner.


- « Lilie ! » hurla sa cousine et ce cri pathétique fit cesser tout mouvement : le chien, les oreilles dressées, en évaluait la teneur, les vaches jetèrent un coup d’œil tranquille, sans cesser de paître. La jeune fille, se retourna furieuse, saisit brusquement le poignet de la petite et la secoua méchamment:
« Quoi  encore ? Tu as de la boisson, ton goûter, des lectures, et puis du tricot, et si t’ennuies dis ton chapelet ! »

- Ne me laisse pas toute seule, j’ai peur !
- Stupide gamine ! il y a le chien pour te protéger !
- Mais j’ai peur des vaches, enmène–moi, je ne dirai rien !
- Si il y a quoique ce soit, je ne suis pas loin, je reviens à cinq heures. Tu m’appelles, mais pas pour un caprice, hein !  Sinon, je t’oblige demain à faires des opérations : finies les vacances !


Lilie s’en alla légère et bondissante, Alicia la vit grimper le sentier à travers les arbres et disparaître. Alicia prit les revues préparées par la cousine : des numéros des « veillées des chaumières », mais elle n’avait plus envie de lire !
Elle essaya le tricot: lâcha des mailles et ne put les reprendre : un beau gâchis !
Sûr,  elle allait se faire gronder, elle replia soigneusement l’ouvrage et le plaça tout au fond du sac. Elle décida de s’allonger sur l’herbe : les hauts fûts des troncs qui plongeaient vers le ciel,  avaient une allure menaçante, le silence régnait, la rivière sans mouvement semblait morte. Alicia ressentait un étrange malaise: la nature lui devenait hostile, tout comme l’était devenue cousine Lilie.
Mais où étaient les vaches ? Elle se leva d’un bond en fermant les yeux persuadée qu’elle allait se retrouver seule, puis les ouvrit avec précaution comme quelqu’un qui redoute une terrible réalité : non, tout était normal, les vaches mâchaient tranquillement, le chien à l’affut les surveillait. Mais que faisait donc cousine Lilie ? Où avait-elle disparu ? et pourquoi ?  Alicia regrettait ne pas avoir écouté les explications qui avait précédées le serment : rien ne serait aussi mystérieux. Elle partagea son goûter avec le chien  et s’aperçut qu’il semblait comprendre, elle eut avec lui une longue conversation dont on pouvait conclure que c’était quelque chose de pas bien que faisait cousine Lilie, puisque c’était un secret, et le chien hochait la tête et l’approuvait de ses yeux généreux. Elle se promena de long en large sur la pâture marmonnant indistinctement  des paroles décousues assorties de bribes de prières. Puis, le chien émit une sorte de gémissement, ses oreilles se dressèrent et on vit cousine Lilie dégringoler de la forêt, toute rose et ébouriffée, les vêtements froissés : mais Dieu ! Qu’elle avait l’air heureuse !
On lui fit fête !
Le retour fut lumineux, cousine Lilie avait, en retrouvant sa place, allumé tous les feux du bonheur : il n’y avait plus de crainte! Le soir les deux filles dormaient dans la vieille chambre du haut où il n’y avait ni électricité, ni volets, et qui donnait sur le grenier à grains, et au-delà sur la montagne. Il y avait quatre lits à deux places et quelques tables de nuit pourvues de vases en porcelaine, ce n’était pas la chambre de cousine Lilie, mais leur dortoir d’été. Cousine Lilie parlait abondamment de l’amour avec des soupirs déchirants ! Malgré ses bigoudis, elle se roulait dans le lit comme chatte heureuse, puis, s’endormait brusquement le sourire aux lèvres. Alors, Alicia s’endormait,  elle aussi, en souriant.



CHAPITRE 3

Les jours suivants se déroulèrent  de la même manière, sinon que l’on changeait chaque jour de pâture. Dés que les vaches étaient mises à paître, cousine Lilie, s’arrangeait devant son miroir en plastique bleu, acheté lors de la foire du village. Maussade et méprisante, Alicia se taisait et songeait que même le ciel d’un bleu profond d’été était triste, le soleil était cruel d’oser briller sur sa solitude et son désœuvrement. Lili, la démarche dansante s’en allait….Alicia parlait au chien qui lui souriait d’un air compréhensif, oui le chien aussi était compatissant.
Une après –midi, Alicia s’éloigna un peu du troupeau, il y avait d’énormes buissons de genêts, en les contournant, elle entendit des cris indistincts, elle eu peur. Qui se cachait là, elle pensa aux gamins du village ou d’une ferme voisine, on voulait lui faire une farce ! Elle se coula à l’intérieur du buisson, ils seraient bien attrapés en voyant le troupeau seul, peut-être, iraient-ils même chercher du secours, avertir l’oncle et la tante, et Lili serait punie ! Cette idée lui donna le courage de s’avancer plus, alors elle vit : cousine Lilie, les jupes en l’air avec un jeune homme inconnu qui n’avait pas l’air d’un paysan ! Ils se chatouillaient, et Lilie gloussait comme une dindonne ! C’était le pêché mortel ! Elle s’enfuit sans réussir à les déranger : c’était horrible, il fallait sauver son âme immortelle, et Alicia se mit à prier : la journée lui parut plus courte et elle décida les jours suivants d’emmener son chapelet (cadeau de cousine Lili, pour sa première communion), car elle s’était trompée dans le décompte des paters et des aves.

Une Lilie rieuse, épanouie, ses mèches dorées qui échappaient aux peignes lui auréolaient le visage comme à celui d’une jeune madone ! Mais pécheresse ; une Marie-Madeleine, corrigea instinctivement Alicia, et selon les préceptes de Jésus, il fallait lui pardonner, ce qu’elle fit en exhalant un profond soupir de résignation. LE retour fut gai, plein de chansons et malgré son humeur sombre, Alicia, ne put renoncer à entonner avec sa cousine «À la Claire fontaine»  dont le sens réel lui échappait encore.

Le dimanche, lui aussi traditionnel, avait été transformé : après la grand-messe, Lili ne bavardait plus avec les gars et les filles de son âge : elle allait faire des emplettes, un magasin à l’autre bout du village, qui fournissait laines, aguilles et canevas pour broderies. Lily regardait un peu la vitrine, puis se retournait vers le bâtiment de l’école primaire du village. Elle faisait un signe discret, un rideau se soulevait, une main répondait  par un signe identique.
Que signifiait encore ce mystère ?

-    Dis-moi Lili, à qui fais-tu signe à l’école ?
-    A mon vieil instituteur, répondis Lily dans un gloussement.
-    Il ne va pas à la messe ?
-    Non, c’est un laïc, tu le sais bien, c’est grâce à lui que j’ai eu le certif !

Décidément Lily était bien gentille, mais ses gloussements idiots à tout propos la rendaient un peu bête, bien qu’elle eût presque seize ans ! C’était un très brave homme car Lily et Alicia revinrent encore deux fois successives au magasin de broderie pour faire, à nouveau, un signe au vieux monsieur qui répondait pareillement.

-    Monte le saluer, Lili, l’encouragea le petite, je peux attendre.
-    Non, je ne peux pas, c’est un laïc, et surtout pas un mot à personne, hein ?

Le ton de Lili devenait menaçant et pourtant elle gloussait encore comme si elle avait fait une bonne blague.
On rejoignit enfin les parents, et on se pressa pour le repas dominical. Le dimanche étant le jour du seigneur, on ne faisait rien, ni tricot, ni couture et les bêtes ne venaient qu’à l’abreuvoir en fin de journée.
Autrefois, songeait avec nostalgie Alicia, on faisait des rondes et on chantait Lili et moi, maintenant tout est mystérieux, trop mystérieux ! Lili exaspéra même ses parents, car elle ne tenait pas en place, et poussait de temps à autres des soupirs comme si elle avait perdu son âme ; puis, soudain se mettait à chanter à tue-tête, et ainsi de suite, tous la trouvèrent à l’unanimité :
«insupportable» !
-    C’est l’âge, dit sentencieusement la tante à Alicia.
-    Et pourquoi ?
-    Tu es encore trop petite pour savoir, ça te prendra un jour, à toi aussi, ma fille.

La nuit vint, Alicia s’éveilla brutalement d’un paisible sommeil  avec une sensation de perte, tout était obscur :
elle appela : Lilie, Lilie !.
Silence. Elle essaya de percevoir le souffle régulier de sa cousine : rien.
Elle se leva, tâta le lit voisin : personne, vide, même la couverture avait disparu !
Ses yeux s’habituant à l’obscurité qu’une faible clarté lunaire qui passait par le fenestron, rendait moins épaisse, Alice se guida le long des meubles dont les masses plus sombres émergeaient ça et là, la chambre était vide, même la lampe de poche n’était plus sur la table de nuit, elle vit enfin la porte du grenier à grains entrebâillée, juste un peu , elle hésita. D’habitude elle avait un peu peur de cet endroit, mais elle ouvrit : ah ! On voyait plus clair, car la porte donnant sur l’extérieur béait largement, elle était sortie se promener dans le pré du haut, Alicia, avança à son tour. Une lune pâle faisait du paysage une sorte de négatif photographique, elle aperçut une masse brume sous un pommier, cette masse bougeait, et des petits cris s’en échappaient !!!
Voilà  que le jour ne lui suffisait plus à cette stupide cousine, il lui fallait la nuit aussi !
Révoltée, le cœur déchiré par l’abandon de la cousine, Alicia retourna au lit et pleura longuement. Ce ne fut qu’à l’aube pointant, que Lilie revint, elle se pencha au dessus d’Alicia, qui faisait semblant de dormir, alors la jeune fille, sans regret ni remord, s’endormit profondément à son tour.

   

  

à suivre...


Francopolis mai 2013
Éliette Vialle
 

Créé le 1 mars 2002

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