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Chaque mois, comme à la grande époque du roman-feuilleton,
     nous vous présenterons un court conte ou nouvelle : 

    MAI
2016


Je dis Nécessité

par

Dominique Zinenberg



Il m'était difficile de m'avouer vaincue. Je ne reconnaissais plus les mots, j'avais oublié qu'ils aient pu être savoureux, qu'ils aient pu apporter de la force, un rythme - précaire cadence de l'âme- que parfois ils pliaient, cédaient à ma volonté. Je voulais qu'ils soient là, non comme dans le cocon obscur de ma pensée ou dans un râle-mourir, ni à l'état de larve ou de fœtus mais dans leur consistance acérée comme une puissance vivante et évidente sur la page.

 Les paroles m'étourdissaient. Elles allaient trop vite, trop normalement leur course folle. Elles étaient flammes, elles étaient fée. Elles me fatiguaient et parfois même me salissaient.

 Les mots de l'inconnaissance me manquaient. Je les cherchais en moi. Je ne savais jamais ce qu'ils étaient mais quand je les trouvais dans les poèmes, je n'avais aucun doute. Ils palpitaient et donnaient de l'attrait à ma vie. Ils faisaient battre mon cœur, à l'instar d'un vin du Rhin,  littéralement.

 Il fallait juste que ça sonne juste!

 Le silence  le plus souvent. Le vide. Une patience conjuguée à un ardent désir de mots, non pour les mots mais pour derrière les mots quelque chose qui relèverait de la nécessité. Mais que sait-on de la nécessité ? Où se niche-t-elle ? Comment l'entendre ? Ne faut-il pas l'oreille absolue pour la capter, la capturer, la cerner ? Comment déterminer qu'une telle nécessité - qui est pure exigence - n'est pas un leurre de l'esprit, une illusion, une fabrication aussi fallacieuse que les grimaces et mensonges les plus courants et les plus abominables ? Se mentir si aisément, si communément pour se croire de ces êtres d'élite frappés de nécessité ! La belle blague ! La belle pose ! Ah comme on a vite fait de se gargariser de tels mots et d'organiser sa vanité l'air de rien!

 Ne pas se retourner. Voir loin mais loin du tapage du monde. Est-ce possible ? Les mots ne manquent pas. C'est moi qui manque les mots par surdité, par distraction, par peur.

 C'est que de sourdre ou de suinter, à force, on dirait une plainte ou bien une prière qui monte, qui n'arrête pas de monter, mais rien, rien encore qui fasse sens, qui prenne forme : un désir doublé d'une incapacité, un souci qui vire au tourment et une attente qui se charge de hâte.

 J'en oubliais les imparfaits. L'anxiété se dévide au présent. Mais même à se perdre dans la fumée des cigarettes, dans le fond d'alcool ou dans l'amertume ou le ressentiment, oublier, à part de conjuguer à  l'imparfait,  restait impossible.
Les cernes du temps se lisaient comme un livre sur mon visage. On ne pouvait s'y tromper : on aurait dit un second regard plus sombre qui ne tromperait personne. ¸

  Parfois d'entendre autour de moi les autres avec leur bière ou leur vin discuter inlassablement des mêmes choses, le regard un peu flou, les dents gâtés, crachant leurs blessures dans des phrases aussi vagues que convenues, il me venait une tristesse qui ressemblait à leurs vêtements fripés, à leurs cheveux mal peignés, peut-être même pas propres et c'est comme si les femmes avaient vécu dix vies et tant de deuils, de tromperies et qu'elles n'avaient plus que la dignité de mentir pour se  maintenir ou se croire résistantes. Les hommes, eux, étaient affaissés et toujours prêts à revendiquer quand même un statut, un savoir, à être si fiers d'avoir su autrefois faire des choses qui, un instant, faisaient briller leurs yeux. Ils étaient agrippés au zinc, à boire leur bière ou un petit blanc trembleur, la pensée embuée, avec des souvenirs ou de confus désirs qui les rendaient encore grivois quand l'occasion se présentait. Même des jeunes, vrais bateliers ceux-là, quoique  presque léthargiques, on aurait cru  des loques, juste un peu plus frais toutefois  que leurs aînés et hargneux avec ça, prêts à en découdre à la moindre pique. Un rien fabriquait de l'agressivité. Les coqs relevaient la tête comme s'ils paradaient en vue de noces improbables. Je ne savais plus si j'avais déjà bu un verre ou plus. Je ne me lassais plus d'entendre parler de la pluie et du beau temps : les ah qu'il fait chaud, c'est parti pour la canicule, qu'on dirait. Le linge, il sèche en une heure par c'temps... et ça gazouillait dans toute cette sueur de fin de journée, après les délices de la poussière, de la sieste, de la petite salade qu'on penserait peut-être à préparer avec si y en avait encore une glace ou une pénultième bière bien fraîche. Je volais des mots aux autres comme un chasseur  vole aussi les nuages en prenant, s'il le peut, des papillons ou bien encore l'herbe qu'ils ont touchée, une pierre qui se glisse dans la sandalette, la cloche d'une église lointaine, un arbre envahi de gui ou le pays des vignes en pente douce dans une légère brume. La musique traînait dans les recoins du bar, c'est à peine si on y prêtait attention, elle avait beau parfois couler gaiement, elle n'en était pas moins toujours un peu nostalgique comme  ces tissus qu'on a tant lavé qu'ils paraissent sales ou tristes même s'ils sont rouges ou à motifs à fleurs.

 Je ne savais pas pourquoi je restais là à entendre ces mots qu'on ne m'adressait pas, qui ne m'intéressaient pas et qui avaient fini par ressembler à un bourdonnement qui se mêlait à ce martèlement dans la tête qui formait un rempart entre eux et moi et j'avais de plus en plus une sensation d'éloignement, tout me parvenant à la fois trop fort et de trop loin.

 Ah ! la chaleur, c'est pas vrai, tu vas pas te plaindre alors qu'on l'a attendu si longtemps ; c'est bien toi ça, toujours froid, toujours chaud et la grosse voix rauque de la femme qui lui jetait son rire à la figure on aurait dit une figue bien mûre, ah ! mais quelle chaleur tout de même, j'suis plus qu'une flaque d'eau, ce que j' me traîne mais ça tournait pire qu'un manège tous ces propos en ritournelle de l'été et j'avais l'impression que j'étais devenue le verre que je buvais, une chose informe qui se dilatait et sombrait. Je me sentais comme au milieu d'un chœur, dans un mouvement, dans une houle où plus rien de distinct n'était perceptible, c'était tiède et visqueux, Apollinaire avait surgi dans un feu rouge qui clignotait, ça revenait de loin me hanter dans l'arrière de mon crâne comme si le vers s'y était déposé ou gravé, comme si seul il palpitait comme un cœur et en même temps ça formait un coquelicot à la prunelle très noire, si largement ouvert qu'il en tremblait et se déchirait dans des lambeaux délicats et parfaits. Le Rhin dansait dans des feuillages de  jeunes filles aux nattes vertes et dorées et j'ai cru hurler à l'infini.

 

                 Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire ...

 

                                                                   Dominique Zinenberg
                                                                                              15/07/2013
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Créé le 1 mars 2002

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