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Coup de cœur : Archives

(2010-2016)

 

 

Une escale à la rubrique "Coup de cœur" :
découvrir un poème qui nous a particulièrement touché
par sa qualité, son originalité, sa valeur.


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(un tableau de Bruno Aimetti)

 

À Francopolis,
la rubrique de vos textes personnels est une de nos fiertés.
Elle héberge un ensemble de très beaux textes,
d'un niveau d'écriture souvent excellent,
toujours intéressant et en mouvement.

Nous redonnons vie ici à vos textes qui nous ont séduit
que ce soit un texte en revue, en recueil ou sur le web.

**

Poème Coup de Cœur du Comité

 

FÉVRIER 2017

Jean-Marc Desgent, choix François Minod,
Jean Botquin, choix Éliette Vialle

Antoine Emaz, choix Dominique Zinenberg

Denise Desautels, choix Gertrude Millaire

Rainer Maria Rilke, choix Mireille Diaz-Florian
Christian Marsan, choix Dana Shishmanian

 

 

 

Jean-Marc DESGENT

choix François Minod

Tu parles dans la traversée du feu

Tu parles dans la traversée du feu,
cet éclat et ce rapt de lumière bleue,
Cet éclat vital bleu,
pour bien indiquer la fureur,
la fougue des yeux,
l'angle aigu du regard.
Tu parles d'au-delà,
tourbillon ou flottement,
de cet infatigable volonté de surgir.
Tu parles de ta chair qui enrobe les mots.
Tu hantes l'intérieur des mots.
Tu hantes l'intérieur du monde:
de longs voiles,
de belles couleurs brossées
dans l'espace de ma tête,
des arbres, des lichens.
Tu passes tes corps sur mes pupilles.
Tu navigues, tu contournes l'inconnu,
la détresse, l'impatience de l'océan.
C'est là, maintenant que je me nomme.
Tu es l'ambivalence des choses.
Caresse-moi de l'envers de ta main.
Délivre-moi de ce que je porte.
Tu déambules à la croisée des corps et des idées:
des dieux aveugles s'y rencontrent,
des dieux boiteux s'y tuent,
des dieux déments y jouent nos vies.
Tu portes les cheveux effarés aussi, pourtant.
Tu es l'ambivalence des choses.

Cette énigme me ravit.
Tu me parles tout près de l'oreille:
ondulation de ton chant.
La voix, la voix sans fin.
Viens-tu me chercher?
Je t'écris pour être aimé.

Texte extrait de 15 poètes du Québec  de Bernard Pozier, Écrits des Forges, Trois-Rivières 2008

Jean-Marc Desgent est  un auteur québécois né à Montréal en 1951. Il a publié  des recueils aux Herbes rouges  et aux Écrits des Forges, particulièrement Faillite sauvage, Deux amants au revolver, L’état de grâce, On croit trop que rien ne meurt, Ce que je suis devant personne,  et Vingtièmes siècles. Il a remporté  le Prix de la fondation Les Forges et celui du Gouverneur général du Canada.

 

Jean BOTQUIN

choix Éliette Vialle

Espérance
Cap des noyades
Sinistre dans ta beauté sauvage
Délire aux confins des terres

Nos raz-de-marée s’engouffrent
Au-delà des mémoires de la mer morte
Les rives s’écroulent avec nos souvenirs
Les nuits appareillent

Les amarres trop courtes
Sont levées
Nous sommes des navires dépareillés
Au bord des déroutes

Les jardins se flétrissent au printemps
L’étang desséché se crevasse
Le temps inaltérable fléchit nos attentes
Les solitudes verdissent l’inutile

Qui a dit que la joie
Galopait sur les flots démontés
L’automne est mort et je sais
Que l’hiver est éternel

 

Couverture de neige
Au matin d'une nuit blanche
Le jardin frissonne

 

Petit Campanile
Sous le bleu du ciel varois-
Un cloître s'éveille

 

 

 

 

Antoine ÉMAZ

choix Dominique Zinenberg

CALME, 1

(8.02.01)                                                                    

on est là dans les mots qui battent

de plus en plus doux sans rien dire

veillent

 

on est là

on a peut-être encore

quelque chose à fixer

on ne sait pas

 

la montre tape vite

le cœur plus lent

 

on attend

on ne voit pas quoi

et pourtant

on ne peut pas en rester là

***

c’est du ciel gris

ça peut durer cette mélancolie quand on y entre semble sans fin  sauf à devoir reprendre vite les mots d’échange refaire une peau tandis que le poème lui file dans le seul loin même plus poème enfin presque son avant mots bref quelque chose

avant

pas rien

mais pour plus personne

***

juste du neutre

une façon de peu

au premier plan on pourrait mettre les fleurs du prunus qui viennent dans le léger sale de l’hiver ou se hisser pour entendre la radio voir vrai le jardin

mélancolie

mot long et gris

 

on passe la main

rien ne retient

 

mélancolie n’est pas le mot

juste

***

neutre

mais non pas vu ici comme paix ou fin de course plutôt une sorte de gris sans faille une façon d’attendre dans la détrempe du ciel d’averse jusqu’à un mode pour continuer pour l’un ou l’autre encore au bout de la page comme devant

un seuil

usé

à force

 

peut-être cela être

entre autres

***

une parole lichen

 

serrer les mots

et dans leur reste de lumière

trouver encore de quoi faire

un feu de mousse

on écrit peu des jours quand le temps goutte à goutte sue la vie pas plus tout cela est très simple

on sait qu’on n’ira pas plus loin sans forcer énerver la mémoire autre alors

cesser là

plier bagage et langue

 

plus rien que du temps blanc

 

Extrait de De peu, Tarabuste 2014

 

 

 Denise DESAUTELS

choix Gertrude Millaire

« REVER QUÉBEC», dites-vous


1.

ailleurs ici
en marge du monde
on se demande ou on est, ou on va, ou on rëve
dans quelle langue, de quelle main
gauche, si gauche

parfois immense, le geste, on dirait
comme un cœur
le continent partout alentour
et l’étrangeté la plus intime

écrire ici la gravité du désir
l’horizon, l’histoire
le fleuve long et la mémoire vive
d’un mot, puis d’un autre
appris ici : avril,  mai
fantôme, forêt, oiseau ou linceul
- quand il neige encore
au féminin peut-être
sur un autre ton
toujours
heureusement obscurs, les mots
comme les faits : Québec
les Ursulines, le crâne de Montcalm
sous une cloche de verre
et les Champs de Bataille

naissance et mort toujours
quelques siècles plus tard
abruptement

2.

urbaine résistance
de plus en plus écartelée entre deux terres
je cherche, scrute, soupèse
le proche et le lointain
les figures semblables
et l’unanime lucidité

Rêver Québec, dites-vous

or, c’est confusion tout à coup 
mes phrases s’emmêlent
aux événements des villes et des continents
devant remparts, meurtrières, lacs, déserts, ou gratte-ciel
je me fais du cinéma, et toutes les autoroutes
me reviennent chargées de cendres
There Bill  Be Blood, There Will  Be Blood


plus haut, beaucoup plus haut, je respire et je marche
avenue Christophe-Colomb ou ailleurs
- entre deux  bouts du monde
dans ce pays récent
extravagante et rêveuse
à chaque pas, étonnée
d’être revenue
d’être ici

« Rêver Québec » », dites-vous

à chaque pas, l’énigme
ce qu’on lais

se de soi à la frontière
ce que l’aurore, sans rien trahir, recueille

 

Denise Desautels a publié une quarantaine d’ouvrages soit chez Québec Amériques – Le Noroit – L’hexagone – Apogée.)

Ce poème est tiré du recueil Couleurs femmes – poèmes de 57 femmes à travers la francophonie (poète de Syrie, Roumanie, Argentine, France, Québec, Egypte, Belgique, Asie, Liban, Angleterre, Suisse…), Éd. Le Castor Astral/Le Nouvel Athanor (Le printemps des Poètes 2010)

Et j’aime bien la longue préface de Marie-Claire BancquartJ’y reviendrai peut-être sur cette belle historique de la poésie au féminin… Elle nous situe dans le temps avec la poésie féminine, le courant de chaque poète… (Couleurs femmes… Non, il ne s’agit pas d’oriflammes très haut brandis… mais,  Pourquoi pas Anthologie de la poésie féminine?  Non…ce serait sous entendre que celle des hommes est la vraie… A-t’on jamais publié, dans quelques pays francophones, une Anthologie de la poésie masculine ?)

 

 

 Rainer-Maria RILKE

choix Mireille Diaz-Florian

Vous faire partager ma relecture des Elégies, leur lancinante et lumineuse beauté.

  Pour cela, à lire doucement à haute voix, ce début de quatre vers en langue allemande.    

  Bien prononcer toutes les consonnes. Écoutez puis lisez la traduction.

  Enfin engagez-vous plus loin.

 

Cinquième  Elégie  -  Les Elégies de Duino    

Rainer Maria Rilke

 

Wer aber, sind sie, sag mir, die Farhenden, diese ein wenig

Flüchtigern noch als wie selbst, die dringend von früh an

wringt ein wem, wem zu Liebe

niemals zufriedener Wille ?

 

Mais les Errants, dis-moi, qui sont-ils, ces voyageurs

fugaces un peu plus que nous-mêmes encore, hâtés, pressés,

précipités très tôt- pour qui, mais par amour pour qui

- poignés

par une volonté satisfaite jamais ?

 

Poignés par elle cependant,

ployés, liés et projetés par elle

et lancés et repris ; comme si l’air était d’huile,

et plus lisse et poli, d’où ils glissent

pour revenir sur le tapis usé, rongé

par leur élan perpétuel ;- ce tapis,

perdu dans l’univers :

tel un emplâtre posé là, comme si le ciel des banlieues

y avait fait mal à la terre

                   Et à peine est-il là, posé

voici qu’alors s’érige et aussitôt se manifeste, debout :

la grande majuscule de la présence, là…, et aussitôt aussi

les entraîne à nouveau, ces hommes les plus forts, les fait

         rouler encore

comme par jeu, la poigne qui revient toujours,

tel Auguste le Fort, à table,

avec une assiette d’étain.

 

Ah ! ce cœur et autour :

la rose de la contemplation !

qui fleurit et s’effeuille. Autour

de ce pilier - c’est le pistil- par son propre pollen

touché, et que le déplaisir féconde,

sans qu’il le sache jamais, en un nouveau fruit d’illusion :

le déplaisir, sa surface ténue en plein éclat

et qui a l’air de doucement sourire.

Et là, ridé, flétri, c’est le chef de famille,

le vieux, qui maintenant ne fait plus rien que battre

le tambour ;

il est tout engoncé dans sa peau formidable, comme si

autrefois, elle avait contenu deux hommes

dont l’un serait déjà gisant au cimetière, tandis que l’autre

ici, lui survivrait, sourd et parfois un peu

perdu dans sa peau veuve.

Le plus jeune, par contre, est homme fait

comme s’il était le fils d’un cou et d’une nonne : gonflé

  tendu

tout entier de muscle et de simplicité.

 

 

Et vous

oh ! dont une souffrance, encore enfant alors,

s’amusa comme d’un jouet en l’une

de ses longues convalescences…

Et toi dans une chute

telle que seuls en connaissent les fruits, toi qui journellement

et sans avoir mûri, cent fois tombes de l’arbre

érigé par le mouvement d’eux tous ( et qui plus rapide que

l’eau,

connaît en un instant : printemps, été, automne)

toi qui tombes et vas donner directement contre la tombe :

parfois, dans une demi-pause, une expression d’amour

en toi, veut se faire visage, et voudrait se tourner du côté

  de ta mère

et sa tendresse rare ; mais au long de ton corps

usé jusqu’à l’effacement, il s’égare et se perd,

ce visage à peine essayé, timidement…Pour commander

un nouveau bond, l’homme a frappé des mains,

mais avant que pour toi jamais une douleur devienne plus

  précise

au voisinage de ce cœur perpétuel bondissant,

la brûlure te vient à la plante du pied, qui devance la cause

et l’origine de ton mal, et vite, c’est ton corps

qui fait jaillir les larmes dans tes yeux.

Pourtant aveuglément,

le sourire…

 

 

 

 Christian MARSAN

choix Dana Shishmanian

certains jours, à certaines heures

quand les digues

se rompent que s’effondre le mur,

arbres et rues

toute voile brisée

 

-    alors, étourdi de toi-même –

 

souffle qui ne sait

que passer, vois!

à tout autre pareille,

dieu! Quelle aveugle

clarté

 

***

à l’ami, de ce lange couvert

de ce baume qu’il fuit

te voyant si légère

je voudrais pouvoir dire

 

-    aile sombre, ma douleur

regardez! cette fleur –

 

mais non! aussitôt que je parle

il n’y a que le vide,

où passait cet oiseau

voix de vent, mots d’argile

aussitôt que je dis

dieu! je ne vois que la nuit

 

***

ruines nos visages

et nos mains

quel ciel dévasté!

 

-    à l’aurore franchie

c’est ma voix qui se tait –

 

oh dieu

délivré de nos peines

qui parle

dans le puits déserté

 

Extraits du recueil Le ciel où je tombe,

éditions La Crypte, octobre 2015

 

Coup de cœur

Éliette Vialle, Dominique Zinenberg,

François Minod, Dana Shishmanian,

Gertrude Millaire, Mireille Diaz-Florian

 

Francopolis février 2017