Le bon chien
Un
bon gros chien d’aucune race précise vivait en parfaite entente chez
un maître qui passait pour être l’homme le plus riche du voisinage.
Les ans, le grand âge et les douleurs de toutes sortes, pas moins qu’un autre, ne l’épargnèrent.
Un jour, pris de pitié pour lui-même, il s’ouvrit à son maître :
– Mon bon maître, je suis bien triste en voyant mon état présent,
triste de devoir, un jour, vous quitter, vous abandonner de la sorte…
– Crois-tu ?
– À cette idée,
je vois que votre peine est immense, mon bon maître, mais j’ai pensé
vous laisser en héritage mon collier en vrai cuir de Cordoue, ma gamelle
en étain du Rouergue que vous m’aviez acheté pour un anniversaire,
cela vous fait-il plaisir ?
– Mon chien, que veux-tu que j’en fasse ? Une fois que tu ne seras plus là
pour aboyer, tu seras aussitôt remplacé par un autre chien de
ton acabit, sois sans crainte… Tu n’es qu’un chien, un parmi tant d’autres
et j’ai les moyens d’acheter, si la fantaisie m’en prend, tous les chenils
des villes voisines…
Le bon chien n’aima pas ce que son maître venait de lui répondre.
D’ailleurs, il cessa de l’appeler « mon bon maître ».
De toute la nuit, il ne cessa de ruminer les paroles du maître, et,
pour se venger, décida de ne plus vieillir, d’être toujours
alerte, aboyant au moindre bruit, toujours sur le qui-vive, l’œil vif, prêt
à bondir à la gorge d’un intrus.
Le maître ne s’aperçut de rien.
Bien que cela lui causa force fatigue et ennuis physiques de toutes sortes, il tint bon.
Mais avant la fin de l’année suivante, le maître tomba en affection
pour un chiot au pedigree recherché qu’un de ses amis chasseurs lui
avait montré. Il décida de l’acquérir pour une somme
modique car l’ami n’en voulut pas faire commerce.
D’abord nourri à la bonne soupe servie à l’office, quand il
atteignit quelques semaines de plus, le maître lui acheta une niche
qu’il plaça à-côté de celle du bon chien.
Celui-ci n’apprécia pas, mais
pas du tout, ce traitement qu’il considéra comme désobligeant
à son égard. Pas un instant il ne jeta le plus petit regard
à son nouveau compagnon de gardiennage. Et l’attitude du maître
vis-à-vis de son nouveau collègue ne fit qu’ajouter à
sa jalousie. Ce n’était que caresses, embrassades, morceaux de sucre
à tous prétextes, bref, il n’y en avait que pour l’autre et
rien pour lui.
Alors, le bon chien cessa d’aboyer, cessa de boire à sa gamelle, cloîtré
au fond de sa niche, il alla jusqu’à ne plus répondre à
l’appel de son nom. Le chiot eut beau venir le taquiner, lui mordiller les
flancs, il ne se dérida pas pour autant.
Au fil des semaines, les choses non seulement ne s’arrangèrent pas,
mais, aux premières froidures, elles empirèrent.
Une nuit où le thermomètre descendit largement au-dessous de
zéro, le bon chien n’y résista pas et, au petit matin, de la
glace pendait à ses babines.
Le maître attentif aux moindres faits et gestes de son nouveau chien
tarda à remarquer l’absence du bon chien et c’est tardivement qu’il
le fit enterrer au fond du jardin sans autre forme de cérémonie.
Moralité : Ne prêtez
pas à ceux qui vous gouvernent des sentiments à votre égard
qu’ils n’ont pas forcément. Ne soyez, dans ce domaine, sûr de
rien et la pire des choses est le bon sentiment qui n’est pas partagé.
Ne prêtez pas à autrui ce que vous aimeriez qu’il vous donne, le risque est trop grand.
*
Michel Ostertag
pour Francopolis février 2007
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