Les vieilles photos
PAUL. Vous avez remarqué que les
vieilles photos se vengent de nous…
GEORGES. Comment ça !
PAUL. Oui, l’autre jour, une idée comme ça m’a pris de ranger
des vieilles photos de famille…Stupeur de voir le nombre de photos jaunies
par le temps. Incroyable ! À croire que là-dessous il y a comme
une certaine vengeance à notre encontre…Le temps efface, immanquablement,
ce qui a été fixé … Un peu pour nous forcer à
nous souvenir sans l’aide d’un support chimique…
MARCEL. D’accord, c’est possible pour des gens qu’on a connus, mais nos parents
à l’âge de leur mariage, comment faire pour s’en souvenir ?
PAUL. Ou alors, c’est pour nous rappeler que tout est éphémère
ici-bas… Et qu’il ne faut pas croire que parce qu’un visage, un moment, est
figé sur un bout de papier fort que l’éternité nous
appartient…
GEORGES. C’est pourquoi mon fils ne photographie qu’avec des appareils numériques
!
MARCEL. C’est quoi, la différence ?
GEORGES. Il n’y a plus de négatifs. Ça entre dans l’ordinateur
et ça y reste ad vitam, sans jamais s’altérer, c’est numérique…
MARCEL. Évidemment, si c’est numérique ! Mais là, je
dois dire que je me sens un tantinet dépassé ! Une affaire
de génération, sûrement ! Surtout moi avec mon vieil
appareil 6x9 Kodak, si vieux que je trouve pratiquement plus de pellicule…
C’est un vieux copain qui a travaillé toute sa vie chez Kodak qui
m’en fournit encore, jusqu’au jour où le stock sera épuisé…
J’achèterai un Polaroïd ou alors je ne ferai plus de photos,
c’est sûrement comme ça que ça se terminera…Vous savez
pour voir ma trombine, pas besoin de la figer sur du papier glacé
! non ?
GEORGES. Oh ! Moi, j’aime bien prendre des photos quand l’occasion se présente,
bien sûr.
PAUL. Enfin, toujours est-il que la plupart de mes vieilles photos sont toutes
jaunies par le temps, ce fichu temps…
GEORGES. Oui, c’est comme d’autres rides que les nôtres, en plus…
PAUL. Sur papier glacé.
MARCEL. Ceci s’ajoute à cela…
GEORGES. Faites leur faire un lifting, comme on dit maintenant !
PAUL. Vous connaissez une clinique pour ce type de traitement ?
GEORGES. Il faudrait regarder dans l’annuaire, sur les pages jaunes.
PAUL. Oui, mais à quelle lettre ?
GEORGES. Je ne sais pas. À la lettre P comme photos, R comme rides.
MARCEL. Ou à J comme jauni.
PAUL. Ça paraît pas évident, tout ça ! Je crains
devoir les garder telles quelles, mes photos…
GEORGES. Comme nos rides…
PAUL. À la grande différence qu’avec les photos, on peut toujours
les glisser dans un carton et vlan au fond d’un tiroir, ni vu ni connu !
Tandis que nos rides, on les a devant soi tous les matins devant la glace
au moment du rasage, pas moyen de les cacher…
MARCEL. Moi, je n’y fais plus attention, c’est devenu machinal, je me rase
en pensant à autre chose…
GEORGES. C’est comme ça que je me coupe…
PAUL. Ma femme m’achète des crèmes hydratantes, qui tendent
les peaux distendues, enfin, c’est marqué dessus !
GEORGES. Vous y croyez ?
PAUL. Non, pas vraiment ! Mais ça fait plaisir à ma femme,
et c’est l’essentiel.
MARCEL. Peut-être que c’est efficace. Regardez-moi que je vois cela
!
PAUL. Si, là, autour des yeux, il semblerait que les pattes d’oie
ont diminué.
GEORGES. C’est vrai !
PAUL. Vous ne me dites pas cela pour me faire plaisir ?
MARCEL. Du tout. Mais oui, il semblerait…
GEORGES. Depuis combien de temps faites-vous ce traitement ?
PAUL. Depuis Noël dernier.
MARCEL. Ça été rapide, dites donc !
GEORGES. Il faudrait que je m’y mette, moi aussi.
MARCEL. Ma femme ne voudra jamais payer les tubes de crème…
GEORGES. À moins qu’il existe des tubes pour hommes et femmes. Comme
ça je pourrais m’en servir au même titre qu’elle !
MARCEL. Pas bête !
GEORGES. Et l’on verra lequel des deux éliminera le plus vite ses
rides, de ma femme ou de moi… Le concours est ouvert !
PAUL. Vous avez un don pour trouver une solution à tout problème.
MARCEL. Sauf pour les vieilles photos jaunies par le temps…
GEORGES. Ou alors, il faut inventer une crème à passer sur
le papier glacé jauni par le temps et qui ferait blanchir le papier
et…
MARCEL. … Et rider les visages, comme ça on aura moins de peine à
se voir dans la glace, le matin…
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Michel Ostertag
pour Francopolis novembre 2007
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