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Pieds des Mots : Actu 2010 - 2011

Omar M'habra par Ali Iken -  Khadija Mouhsine - ... et plus

  PIEDS DES MOTS
      
   Où les mots quittent l'abstrait pour s'ancrer dans un lieu, un personnage, une rencontre...

mars 2016


Ado's Blues Band

de Mireille Diaz-Florian

Ils sont assis à deux places de distance, séparés par la rangée centrale. Le métro avance par saccades brusques. L'arrivée dans la station se fait dans un crissement de pneumatique. Cela paraît l'agacer. Il jette des regards aigus en direction d'un quelconque voyageur susceptible de croiser le fer. Il est assis à côté d'une femme élégante. Elle regarde loin devant elle. Ils ne se parlent pas. On devine que c'est sa mère à la façon dont il s'en éloigne, le corps arqué, en défense. Il affiche une moue dédaigneuse. Son front se plisse. Il tire de ses doigts repliés la manche d'un tee-shirt informe dont il accentue manifestement la longueur. On devine qu'il est le plus apparent d'une couche successive de tee-shirts qui le protègent de cette insupportable traversée de l'adolescence.

Justement le métro semble-t-il un instant s'arrêter sur le pont avant Bir Hakeim, qu'il déteste, la Seine et la Tour Eiffel et tout ce tableau convenu, qu'il devrait peut-être trouver beau. Il détourne la tête. Il bluese, quoi.

Elles sont deux, en face de lui. Enfin, presque. L'allée centrale les sépare. Tant mieux d'ailleurs. Elles ne l'ont jamais regardé depuis qu'il est monté. Elles n'arrêtent pas de parler, penchées l'une vers l'autre. Elles ont le même âge que lui. Il le sait. Il tire plus encore sa manche. En fait c'en est une autre, la couleur est celle d'un rose délavé.

Une des filles pétrit sans arrêt son sac à dos. Il a pas vu la marque, mais bon il lui plait bien. On dirait un GAP. Il aime bien le gris un peu argenté. Bon ça l'intéresse pas vraiment. Tiens l'autre lui a jeté un coup d'oeil. Enfin, on dirait. Qu'est-ce qu'il en a à faire d'ailleurs.

Bon voilà ce métro qui ralentit encore. Et puis l'idée de descendre avec sa mère à Montparnasse, il n’ose pas y penser. Il voit déjà la bataille à mener au long de la rue de Rennes. Lui faire comprendre qu'un pantalon doit se porter trop long, trop large parce que c'est comme ça. Sinon d'ailleurs, il n'en a pas besoin de ce pantalon. Il ne veut rien. Il fourbit ses armes.

Celle du sac à dos l'a regardé. Elle a de jolis yeux. Elle a dessiné un trait sur sa paupière et le vernis bleu de ses ongles, ça lui plaît bien. Les filles l'agacent un peu en général. Elles n'arrêtent pas de parler. Elles rient. La fille aux ongles bleus pétrit son sac. Elles partagent les écouteurs d'un même Walkman. On peut distinguer un léger grésillement de la musique. Il peut pas savoir ce que c'est. Bon, d'abord ça l'intéresse pas vraiment.

Il tire sur la manche du tee-shirt rose. Sa mère vient de lui jeter un coup d'oeil. Pourvu qu'elle ne lui dise rien. Celle qui est près de la fenêtre mâche un chewing-gum. Il aime bien le mouvement de ses lèvres. Elle a des chaussures trop classes et un jean un peu moulant sur des jambes très fines.
 
Au collège, il y en a de jolies aussi. Mais bon, elles regardent plutôt les garçons de seconde. Et lui avec ses potes, il les ignore. Ils fument d'un air très concentré à la sortie. Mais elles, ça fait au  moins deux fois qu'elles l'ont regardé ! C'est incroyable tout ce que les filles ont  à se dire. On les entend rire au gymnase, et si on veut partager un peu ce qu'elles se disent, à la sortie du vestiaire par exemple, elles se taisent soudain et vous toisent.
 
Bon, voilà que sa mère  les regarde aussi. Il manquait plus que ça. Il est sûr que leur genre  ne lui plaît pas. Qu'est-ce  qui lui plaît. Il se le demande! Bon, il fait quoi  ce métro, à freiner comme ça en arrivant à la Motte Piquet.
 
Le sac à dos est tombé. Elles pouffent de rire. Leurs cheveux se mêlent lorsqu'elles se penchent, les fils des écouteurs aussi.
 

- tu  l'aurais vu, génial, je te dis.j'ai tout de suite vu qu'il achetait  les mêmes  places que  moi
- c’est à Bercy?
- oui, tu viendras?
- j' crois pas, j'ai du boulot
- tu le fais dimanche
- impossible,  c'est  le dimanche  grand-mère  et  toute  la famille.
- c'est pas mal aussi, moi j'aimerais  bien  avoir  ma grand-mère
- tu dis ça…
- bon,  t'as vu  le mec  en face, il en fait une tête!
- il est mignon.
 
Rires. Il croit bien que l'une d'elles lui a souri. Sa mère se tourne vers lui. Il voudrait partir. Il pense qu'il aurait dû enlever un des tee-shirts. Finalement il fait chaud dans ce métro.

Elles se sont levées, siamoises que relient les fils des écouteurs. Elles ont cette habitude, inhérente à leur espèce, de soulever les cheveux pour libérer leur profil, où reste l'ombre  des cils sur des pommettes  rehaussées  de maquillage. Elles avancent vers la porte qu'elles  ouvrent  d'un geste sûr. Je les regarde porter haut leur jeunesse de sirènes urbaines, les pieds un peu meurtris par le bitume. Elles auront gardé de leur passé d'elfes, les ongles bleutés si caractéristiques des eaux de l'enfance et à leurs oreilles, de tout petits anneaux  d'or qui révèlent  aux plus avertis  des métropolitains  leur secrète  origine  de filles de roi.
 

Mireille Dias-Florian
mars 2016

 

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Créé le 1er mars 2002- rubriques 2010