Cette mort-là nous fait éclore
Le petit livre des Sagesses de la mort en Orient
et en Occident (Albin Michel 1998, introuvable à ce jour dans les
catalogues et sur le site de l’éditeur), ouvrage qui « reprend,
étoffe et réorchestre plusieurs chapitres d’un essai intitulé Les
Religions et la Mort » (éd. Ramsey 1981), nous éclaire sur l’un des
ressorts de l’œuvre de Zéno Bianu : le sous-jacent adage memento
mori qui aimante toute l’expérience de la vie, et de la poésie comme
vie de l’esprit.
En grand connaisseur, il explore ici les conceptions
sur la mort dans le judaïsme, le christianisme, l’Islam, l’hindouisme, le
bouddhisme tibétain, et le zen. Sans doute cherche-t-il le dénominateur
commun d’une « singulière intuition de notre pérennité… d’une
énergie œuvrant par-delà la naissance et la mort – et de laquelle ce corps
ne serait que l’"être d’occasion", comme le soulignent les
maîtres tibétains ». Mais indéniablement y déniche-il aussi le
zest du doute, de cette angoisse cachée, bien personnelle, devant sa propre
mort, qui toutefois nous rapproche tous, du commun des mortels aux plus
grands sages.
Ce que je trouve le plus révélateur dans les pages
qui introduisent ce livre édifiant, c’est le fait que Zéno Bianu évoque ici
le témoignage d’Antonin Artaud (p. 10), dont il sous-entend peut-être qu’il
constitue un pur « état de poésie » :
« Il y a un mystère dans ma vie (…) dont la
base est que je ne suis pas né à Marseille le 4 septembre 1896, mais que
j’y suis passé ce jour-là, venant d’ailleurs, parce que, en réalité, je ne
suis jamais né et que je ne peux pas mourir. Pour les ânes médicaux-légaux,
c’est du délire ; pour certains de la poésie, pour moi c’est de la
vérité comme un bifteck aux pommes frites ou un coup de vin blanc au
comptoir d’en face. »*
Alors, reprend le poète épris d’Artaud (dont il dira
plus tard qu’il a constitué pour lui une « passion fondatrice ») :
« S’il y a un salut, il œuvre et se déploie par le truchement d’une
perpétuelle mort à soi-même. (…) Car il s’agit d’apprendre à naître
autant qu’à mourir. » Et enfin : « Loin de nous
clore, cette mort-là nous fait éclore. »
***
Le désespoir n’existe pas
Ce livre sorti en 2010, 10 ans après Infiniment
proche (les deux, réunis toujours chez Gallimard dans une édition
définitive, revue et augmentée, en 2016, magistralement préfacée par Alain
Borer, collègue de génération), est bien plus qu’un recueil de
poèmes : c’est une épopée qui nous introduit dans le monde des
exploits (au sens de gesta) de l’esprit, présentés comme une grande
dramaturgie rituelle dont le héros est un Poète-chaman. Les titres des
sections tracent ainsi les étapes d’un parcours initiatique de
création-purification-sublimation du monde, qui nous entraîne avec
lui : Rituel d’amplification du monde, Premières étoiles, Entrée
des adeptes bouleversés, Le monde est un arbre, Poème des degrés (kaddish
pour Paul Celan), Trois exorcismes, Exercices d’aimantation, Le geste
juste, Gardiens du fleuve, Un sourire sous la cendre, Rose des vents
(celui dernier, voué à l’évocation de ses « pénates » en poésie
et en exercices spirituels et artistiques, de Rimbaud aux moines tibétains
et aux maîtres zen, en passant entre autres par Novalis, Trakl, Artaud,
Tsvétaïéva, Gherasim Luca, René Daumal, Jack Kerouac, François Augiéras,
Louise Brooks, … et bien sûr, Van Gogh, Yves Klein, et les musiciens du
jazz qu’il adorait).
La volonté d’une alchimie spirituelle est évidente
depuis le petit mot de présentation, où le poète dévoile son credo :
« Des poèmes animés par un pari farouche :
transformer le pire en force d’ascension. Des poèmes pour reprendre souffle
et tenir parole. Ouvrir un espace aimanté, irriguer le réel dans une époque
vouée à l’hypnose. Transmettre quelque chose d’irremplaçable : une présence
ardente au monde, une subversion féérique. La poésie – ou la riposte de
l’émerveillement. »
La poésie comme subversion, l’émerveillement comme
contre-pouvoir face à l’endormissement des consciences, le réveil ardent du
verbe pour briser l’hypnose de notre temps, l’aimantation par aspiration
ascensionnelle pour « transformer le pire en force d’ascension » :
oui, c’est en ce sens que « le désespoir n’existe pas »,
puisque refondu et transformé en son contraire, une force vive, vivifiante
et invincible :
« Ouvrez la fenêtre
Mordez la mort
Affolez la folie
Désespérez le désespoir ».
Et pour finir par le
commencement cette improvisation de lecture (à approfondir à l’avenir,
promis !), voilà trois des premiers textes du livre (dans Rituel
d’amplification du monde, où le Poète prend son élan, en s’auto-créant
par son propre discours comme dans une magie incantatoire – et je pense à
la magnifique défense d’Apulée lors de son procès intenté sur une
accusation de magie : An ideo magus, quia poeta ?
Suis-je magicien, parce que poète ?) :
Je commencerai par être
un dispositif
d’émerveillement
un voyage
au bout du possible
vers
ce qui m’apprend
à mourir
la raison
la plus silencieuse
en moi-même
le loup
chaviré
d’une langue universelle
je commencerai par être
la voix d’une résonance
*
Je commencerai par être
un sourire
blessé
une fêlure
centrale
un tressaillement
une souveraineté
fluide
tendue
la part donnée
offerte
au vide
une salve
dans l’imprévisible
je commencerai par être
avec la peau des dents
*
Je commencerai par être
un soir
d’anéantissement
la plus haute
obstination
une science
de l’excès
l’empreinte
digitale
de la mort dans la vie
le toujours
maintenant
la parfaite
insoumission
je commencerai par être
à bout portant
***
Le bleu – rien que le bleu – tout le bleu
Le Petit éloge du bleu, on dirait un livret
(100 p., Gallimard poche 2020) est, semble-t-il, l’avant-dernier opus de
Zéno Bianu, laissant au quand livre qu’est Les Anges récidivistes
(paru en 2024) l’honneur d’incarner son « dernier mot » poétique.
La surprise avec l’éloge du bleu (avec une couverture en résonance) est que
le poète nous livre ici encore l’une des clés majeures de son inspiration
et de son être.
Car tout commence et tout finit par le bleu : il
y a le bleu de l’eau – 70% dans notre corps, 70% sur la planète, qu’on voit
pourtant, du ciel, entièrement bleue, tout comme on voit le ciel bleu,
depuis la planète ; il y a le bleu profond du cosmos lointain, et des
abysses marins ; il y a le bleu de Van Gogh – de la Nuit étoilée
mais aussi des Iris et autres toiles, les bleus de Mirò, Magritte,
Kandinsky dont le bleu « peut acquérir une profondeur telle qu’il
confine au noir », le bleu des yeux dans les portraits de
Modigliani, ou enfin le bleu d’Yves Klein (« ce vide
merveilleusement bleu… en train d’éclore »), sans oublier le Bleu
Quattrocento de Bellini et tant d’autres maîtres de la renaissance. Il
y a la blue note du blues et du jazz, les grands amours du musicien
Zéno Bianu étant Charlie Parker, Gershwin, Chet Baker, Miles Davis, Billie
Holiday, Elvis aussi, et puis John Coltrane dont le Blue Train est
pour lui le Bleu Suprême, et à qui il a dédié un recueil – mais
également Chopin dont il évoque, en citant George Sand, une « note
bleu (qui) résonne et nous voilà dans l’azur de la nuit transparente »
(autant penser aussi à la Verklärte Nacht d’Arnold Schönberg…). Il y
a, bien entendu aussi, la « fleur bleue » de Novalis, le
« bleu adorable » de Hölderlin, le bleu de Rimbaud,
« l’azur bleu vorace » de Mallarmé, le « bleu du
mont » du poète chinois Wang Wei, le bleu-orange d’Éluard (« La
terre est bleue comme une orange »), le « bleu alpin »
de Daumal, le « gouffre du bleu » de Paul Celan, et tant
d’autres…
En nous parlant de tous ces bleus admirables du
monde, de la littérature et des arts, Zéno Bianu poursuit en fait la
trajectoire de son propre bleu à lui, depuis son point de départ, le
« Bleu Éveil » – celui de l’apnée qu’il découvre,
enfant, lors de sa première plongée sous-marine, en Méditerranée bien sûr,
mer odysséenne de civilisations et de cultures, comme une révélation du
silence et du monde intérieur – jusqu’à son point d’apogée, qu’il définit
paradoxalement comme « Bleu Flamme », cristallin et hautain,
incandescent à jamais tel un but suprême de l’esprit. Pour le premier, il
évoque Bachelard : « D’abord il n’y a rien, puis il y a
un rien profond, ensuite il y a une profondeur bleue ».
Pour le second, il prend pour modèle les chants de « folle sagesse »
du dalaï-lama rebelle Tsangyang Gyatso, le « maître aux turquoises »
mort à 23 ans, tout en citant aussi René Daumal, le poète du Grand Jeu qui
aspirait à l’altitude où les contraires se joignent : « Là-haut,
dans l’air le plus subtil où tout gèle, seul subsiste le cristal de la
dernière subtilité. Là-haut, en plein feu du ciel où tout brûle, seul
subsiste le perpétuel incandescent. »
Mais il est temps de donner la parole à Zéno Bianu,
pour saisir enfin, un peu, le sens de son Bleu Apnée / Bleu Éveil :
« L’inspiration, le plongeon, le silence –
c’est un rituel. Imagine un peu. Vivre sa mort en retenant son souffle. S’oublier
enfin. Avec la matrice originelle. Tu as le sentiment de ne faire qu’un
avec l’univers. Tu apprends l’éternité… » (p. 15).
« … je nage, je plonge, je m’immerge, je
coule pour la première fois au fond du bleu. Plus un mot, plus un seul. Le
monde surgit d’un coup pour ce qu’il est : un tremblement bleuté.
Pénétré de toutes parts par une sorte d’énergie première, je ressens intuitivement
le bleu comme une forme pleine, mais insondablement ouverte, trouée
d’espaces, traversée par des afflux continuels, à la fois massive et
transparente, capable de faire résonner la palette même de la lumière.
Ces instants d’intensité m’évoquent l’amour sans
limites, la fugue continuelle de l’esprit, le voyage au plus loin, la
sensation d’être un dieu vivant, la respiration tactile, les sens en éveil
langoureux, l’amplitude de la perception – le sentiment irréfragable que la
force intérieure provient toujours de la mer.
C’est la grande révélation. Elle me guidera toujours,
ici et là, et plus loin encore, comme un fil d’Ariane ou d’Eurydice. De
l’Afghanistan au Tibet, des lacs lapis-lazuli en terrasse de Band-e Amir au
ciel de saphir dominant le Potala. » (pp. 29-30).
« Le bleu. Rien que le bleu. Tout le bleu. »
Zéno Bianu l’a sans doute rejoint –
« ici et là, et plus loin encore » – pour s’y
confondre, en perpétuellement incandescente flamme bleue…

(D.S.)
|
(*)
« Une rupture ardente » : poésie vivante / poésie vécue
Il n’est
pas en mon intention – ni en mon pouvoir – de donner ici un aperçu même
superficiel de l’œuvre foisonnante et multiforme de Zéno Bianu (1950-2026), cet écrivain français
aux ascendances roumaines par son père, qui fut co-auteur à 21 ans du Manifeste
électrique, « texte collectif qui affirme une écriture vive,
corporelle, en prise avec l’énergie du temps présent. Ce geste fondateur
marque son orientation durable : une poésie qui ne se limite pas à la page,
mais cherche la voix, le rythme, la scène, le contact direct avec le public
» (Recours au poème, 11 janvier 2026). Hélas
nous n’avons pas eu la chance de le connaître ou de l’avoir comme
contributeur, mais il recevait régulièrement nos annonces de sortie de Francopolis
depuis plusieurs années.
J’avais
depuis longtemps le projet de le lire systématiquement et en rendre compte
à la rubrique Une vie, un poète ; le temps m’en a manqué, et me
manque encore plus cruellement maintenant, qu’il nous a quittés. Alors pour
cet insert qui n’est même pas un hommage tant il manque de tous éléments
nécessaires, je me contente de reproduire, comme je l’ai fait ci-dessus,
quelques textes emblématiques de lui, extraits des volumes en ma possession
à ce jour, et de glaner à la hâte quelques liens sur la toile, qui me
semblent garder le plus ou le mieux les traces de son œuvre à
(re)découvrir, en espérant qu’une meilleure approche suivra dans le temps,
si Dieu le veut.
Les liens
donc, pour laisser la parole aux plus avisés que moi :
Gallimard,
où il a publié l’essentiel de son œuvre poétique ainsi que ses anthologies
(Les poètes du Grand Jeu, haïkus, poésie francophone, poésie chinoise,
poésie indienne, …) ;
Castor astral, éditeur où il a publié 7
livres de poésie (dont tous ceux liés au jazz) ;
Fata
Morgana, où il a publié une douzaine de recueils ;
L’inspirée
chronique à son recueil Petit éloge du bleu (Gallimard 2020) par
Xavier Bordes dans Recours au poème (6 novembre 2020) ;
Le
pertinent article d’Aymen Hacen sur son œuvre qui « explore la
poésie comme un exercice spirituel », dans Souffle inédit (23 février 2023) ;
Enfin,
son exceptionnel entretien avec Gwen Garnier-Duguy au Recours
au poème, il y a près de 10 ans (29 mars 2016), qu’il faut
absolument lire pour comprendre ses ressorts et son parcours. En avouant
Rimbaud « comme un grand déclencheur », et sa « passion pour
Artaud (qui) s’est révélée fondatrice », et en faisant sien le credo
des poètes du Grand jeu en la « poésie vivante », à
savoir, la « poésie vécue », Zéno Bianu ranime, avec une
intensité inouïe, la flamme du Verbe poétique, en tant que Voix au plus
haut de la Vie, et Cœur de la Réalité :
« Et
si, tout au contraire, en un temps de manque voué aux fabrications
médiatiques, la poésie était — et restait — ce qui met à mal toutes les
pseudo-compréhensions – une écriture d’intensité ? La poésie ne serait-elle
plus une urgence majeure ? N’y aurait-il plus vraiment de verbe capable
d’irriguer notre présent, de risquer l’utopie ? La poésie, au sens le plus
chaviré, reste et demeure notre combustible. Notre combustible de création
vivante. Notre voix centrale, celle qui rend la vie plus incandescente. La
dévoile comme un territoire de perpétuelle nouveauté. Une voix qui nous dit
que les raisons de se passionner n’ont aucune raison de disparaître.
Le plus
haut état de la langue – et, peut-être bien, le plus haut état de la vie…
Un
surcroît de présence au monde. Là encore, la question serait : et si l’on
pouvait toucher vraiment le cœur de la réalité ? Nous parlons ici
d’une poésie qui excède le poème, ou plutôt, dont le poème est le précieux
tremplin. Quelque chose que j’ai essayé d’approcher dans ma préface à
Marina Tsvétaïéva, Le ciel brûle (Poésie/Gallimard), justement intitulé «
L’état poétique ». Toute poésie qui ne relève pas de cette aventure
intérieure me glisse des mains, me tombe des yeux et du cœur. »
Et
encore, parlant de sa propre trajectoire : « …mon parcours
s’est toujours tenu, invariablement, du côté de la voix vivante. Il y a
quelques années, j’ai tenté de concrétiser cette perspective dans un projet
polyphonique intitulé "Constellation des voix", projet qui se
situait à l’intersection de l’écriture poétique, de la musique et du
théâtre – et qui fut mis en scène par Claude Guerre à la Maison de la
Poésie de Paris. Un dialogue que j’avais écrit au "passé
présent", une sorte d’opéra où un acteur (Denis Lavant, complice
poétique par excellence) et un compositeur-percussionniste, Gérard
Siracusa, répondaient à la galaxie sonore des poètes du XXe siècle,
d’Apollinaire à Celan – de tous ceux qui nous ont laissé, dans les archives
de la radio, la trace orale de leur poésie. Un témoignage ardent de l’état de
poésie.
Il y
avait là, dans le tourbillon continu de ces voix, quelque chose
d’irremplaçable. Quelque chose de l’ordre du partage et de la transmission.
Ouvrant dans l’instant une brèche sur un monde autre, qui tiendrait
vraiment debout– un monde repassionné. Dans une époque vouée à la
déréliction et à un renoncement hypnotique, ma poésie voudrait, avant tout,
imposer une rupture ardente. » (mes
soulignements).
Un credo
dont témoigne aussi le recueil à quatre mains, co-écrit avec André Veleter,
Prendre feu (Gallimard 2013) : « Parcours de poésie manifeste,
radicalement autre, voué aux énergies souveraines du vivant, de la lumière,
de l'amour, ce livre affronte et disqualifie la part désenchantée du monde. »
Dire
encore que le Don Quichotte du peintre-poète Jacques Grieu, qui nous a
accordé l’inestimable confiance de reproduire ces œuvres magnifiques dans
les pages de notre revue, évoque de manière si appropriée l’héroïsme du
Poète qui, lucide, refuse de sombrer au désespoir de l’être, pour y
chercher, toujours et invinciblement, même dans la tourmente, le Rêve ?
(D.S.)
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