rencontre avec un poète du monde

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ARCHIVES : VIE – POÈTE 

Printemps 2026

 

 

Zéno Bianu (in memoriam) :

 

Le désespoir n’existe pas !

 

Par Dana Shishmanian

 

©Jacques Grieu, Don Quichotte (2020)

 

(*)

 

Cette mort-là nous fait éclore

Le petit livre des Sagesses de la mort en Orient et en Occident (Albin Michel 1998, introuvable à ce jour dans les catalogues et sur le site de l’éditeur), ouvrage qui « reprend, étoffe et réorchestre plusieurs chapitres d’un essai intitulé Les Religions et la Mort » (éd. Ramsey 1981), nous éclaire sur l’un des ressorts de l’œuvre de Zéno Bianu : le sous-jacent adage memento mori qui aimante toute l’expérience de la vie, et de la poésie comme vie de l’esprit.

En grand connaisseur, il explore ici les conceptions sur la mort dans le judaïsme, le christianisme, l’Islam, l’hindouisme, le bouddhisme tibétain, et le zen. Sans doute cherche-t-il le dénominateur commun d’une « singulière intuition de notre pérennitéd’une énergie œuvrant par-delà la naissance et la mort – et de laquelle ce corps ne serait que l’"être d’occasion", comme le soulignent les maîtres tibétains ». Mais indéniablement y déniche-il aussi le zest du doute, de cette angoisse cachée, bien personnelle, devant sa propre mort, qui toutefois nous rapproche tous, du commun des mortels aux plus grands sages.

Ce que je trouve le plus révélateur dans les pages qui introduisent ce livre édifiant, c’est le fait que Zéno Bianu évoque ici le témoignage d’Antonin Artaud (p. 10), dont il sous-entend peut-être qu’il constitue un pur « état de poésie » :

« Il y a un mystère dans ma vie (…) dont la base est que je ne suis pas né à Marseille le 4 septembre 1896, mais que j’y suis passé ce jour-là, venant d’ailleurs, parce que, en réalité, je ne suis jamais né et que je ne peux pas mourir. Pour les ânes médicaux-légaux, c’est du délire ; pour certains de la poésie, pour moi c’est de la vérité comme un bifteck aux pommes frites ou un coup de vin blanc au comptoir d’en face. »*

Alors, reprend le poète épris d’Artaud (dont il dira plus tard qu’il a constitué pour lui une « passion fondatrice ») : « S’il y a un salut, il œuvre et se déploie par le truchement d’une perpétuelle mort à soi-même. (…) Car il s’agit d’apprendre à naître autant qu’à mourir. » Et enfin : « Loin de nous clore, cette mort-là nous fait éclore. »

 

 

***

 

Le désespoir n’existe pas

Ce livre sorti en 2010, 10 ans après Infiniment proche (les deux, réunis toujours chez Gallimard dans une édition définitive, revue et augmentée, en 2016, magistralement préfacée par Alain Borer, collègue de génération), est bien plus qu’un recueil de poèmes : c’est une épopée qui nous introduit dans le monde des exploits (au sens de gesta) de l’esprit, présentés comme une grande dramaturgie rituelle dont le héros est un Poète-chaman. Les titres des sections tracent ainsi les étapes d’un parcours initiatique de création-purification-sublimation du monde, qui nous entraîne avec lui : Rituel d’amplification du monde, Premières étoiles, Entrée des adeptes bouleversés, Le monde est un arbre, Poème des degrés (kaddish pour Paul Celan), Trois exorcismes, Exercices d’aimantation, Le geste juste, Gardiens du fleuve, Un sourire sous la cendre, Rose des vents (celui dernier, voué à l’évocation de ses « pénates » en poésie et en exercices spirituels et artistiques, de Rimbaud aux moines tibétains et aux maîtres zen, en passant entre autres par Novalis, Trakl, Artaud, Tsvétaïéva, Gherasim Luca, René Daumal, Jack Kerouac, François Augiéras, Louise Brooks, … et bien sûr, Van Gogh, Yves Klein, et les musiciens du jazz qu’il adorait).

La volonté d’une alchimie spirituelle est évidente depuis le petit mot de présentation, où le poète dévoile son credo :

« Des poèmes animés par un pari farouche : transformer le pire en force d’ascension. Des poèmes pour reprendre souffle et tenir parole. Ouvrir un espace aimanté, irriguer le réel dans une époque vouée à l’hypnose. Transmettre quelque chose d’irremplaçable : une présence ardente au monde, une subversion féérique. La poésie – ou la riposte de l’émerveillement. »

La poésie comme subversion, l’émerveillement comme contre-pouvoir face à l’endormissement des consciences, le réveil ardent du verbe pour briser l’hypnose de notre temps, l’aimantation par aspiration ascensionnelle pour « transformer le pire en force d’ascension » : oui, c’est en ce sens que « le désespoir n’existe pas », puisque refondu et transformé en son contraire, une force vive, vivifiante et invincible :

« Ouvrez la fenêtre

Mordez la mort

Affolez la folie

Désespérez le désespoir ».

 

Et pour finir par le commencement cette improvisation de lecture (à approfondir à l’avenir, promis !), voilà trois des premiers textes du livre (dans Rituel d’amplification du monde, où le Poète prend son élan, en s’auto-créant par son propre discours comme dans une magie incantatoire – et je pense à la magnifique défense d’Apulée lors de son procès intenté sur une accusation de magie : An ideo magus, quia poeta ? Suis-je magicien, parce que poète ?) :

 

Je commencerai par être

un dispositif

d’émerveillement

un voyage

au bout du possible

vers

ce qui m’apprend

à mourir

la raison

la plus silencieuse

en moi-même

le loup

chaviré

d’une langue universelle

je commencerai par être

la voix d’une résonance

 

*

 

Je commencerai par être

un sourire

blessé

une fêlure

centrale

un tressaillement

une souveraineté

fluide

tendue

la part donnée

offerte

au vide

une salve

dans l’imprévisible

je commencerai par être

avec la peau des dents

 

*

 

Je commencerai par être

un soir

d’anéantissement

la plus haute

obstination

une science

de l’excès

l’empreinte

digitale

de la mort dans la vie

le toujours

maintenant

la parfaite

insoumission

je commencerai par être

à bout portant

 

 

***

 

Le bleu – rien que le bleu – tout le bleu

Le Petit éloge du bleu, on dirait un livret (100 p., Gallimard poche 2020) est, semble-t-il, l’avant-dernier opus de Zéno Bianu, laissant au quand livre qu’est Les Anges récidivistes (paru en 2024) l’honneur d’incarner son « dernier mot » poétique. La surprise avec l’éloge du bleu (avec une couverture en résonance) est que le poète nous livre ici encore l’une des clés majeures de son inspiration et de son être.

Car tout commence et tout finit par le bleu : il y a le bleu de l’eau – 70% dans notre corps, 70% sur la planète, qu’on voit pourtant, du ciel, entièrement bleue, tout comme on voit le ciel bleu, depuis la planète ; il y a le bleu profond du cosmos lointain, et des abysses marins ; il y a le bleu de Van Gogh – de la Nuit étoilée mais aussi des Iris et autres toiles, les bleus de Mirò, Magritte, Kandinsky dont le bleu « peut acquérir une profondeur telle qu’il confine au noir », le bleu des yeux dans les portraits de Modigliani, ou enfin le bleu d’Yves Klein (« ce vide merveilleusement bleu… en train d’éclore »), sans oublier le Bleu Quattrocento de Bellini et tant d’autres maîtres de la renaissance. Il y a la blue note du blues et du jazz, les grands amours du musicien Zéno Bianu étant Charlie Parker, Gershwin, Chet Baker, Miles Davis, Billie Holiday, Elvis aussi, et puis John Coltrane dont le Blue Train est pour lui le Bleu Suprême, et à qui il a dédié un recueil – mais également Chopin dont il évoque, en citant George Sand, une « note bleu (qui) résonne et nous voilà dans l’azur de la nuit transparente » (autant penser aussi à la Verklärte Nacht d’Arnold Schönberg…). Il y a, bien entendu aussi, la « fleur bleue » de Novalis, le « bleu adorable » de Hölderlin, le bleu de Rimbaud, « l’azur bleu vorace » de Mallarmé, le « bleu du mont » du poète chinois Wang Wei, le bleu-orange d’Éluard (« La terre est bleue comme une orange »), le « bleu alpin » de Daumal, le « gouffre du bleu » de Paul Celan, et tant d’autres…

En nous parlant de tous ces bleus admirables du monde, de la littérature et des arts, Zéno Bianu poursuit en fait la trajectoire de son propre bleu à lui, depuis son point de départ, le « Bleu Éveil » celui de l’apnée qu’il découvre, enfant, lors de sa première plongée sous-marine, en Méditerranée bien sûr, mer odysséenne de civilisations et de cultures, comme une révélation du silence et du monde intérieur – jusqu’à son point d’apogée, qu’il définit paradoxalement comme « Bleu Flamme », cristallin et hautain, incandescent à jamais tel un but suprême de l’esprit. Pour le premier, il évoque Bachelard : « D’abord il n’y a rien, puis il y a un rien profond, ensuite il y a une profondeur bleue ». Pour le second, il prend pour modèle les chants de « folle sagesse » du dalaï-lama rebelle Tsangyang Gyatso, le « maître aux turquoises » mort à 23 ans, tout en citant aussi René Daumal, le poète du Grand Jeu qui aspirait à l’altitude où les contraires se joignent : « Là-haut, dans l’air le plus subtil où tout gèle, seul subsiste le cristal de la dernière subtilité. Là-haut, en plein feu du ciel où tout brûle, seul subsiste le perpétuel incandescent. »

Mais il est temps de donner la parole à Zéno Bianu, pour saisir enfin, un peu, le sens de son Bleu Apnée / Bleu Éveil :

« L’inspiration, le plongeon, le silence – c’est un rituel. Imagine un peu. Vivre sa mort en retenant son souffle. S’oublier enfin. Avec la matrice originelle. Tu as le sentiment de ne faire qu’un avec l’univers. Tu apprends l’éternité… » (p. 15).

« … je nage, je plonge, je m’immerge, je coule pour la première fois au fond du bleu. Plus un mot, plus un seul. Le monde surgit d’un coup pour ce qu’il est : un tremblement bleuté. Pénétré de toutes parts par une sorte d’énergie première, je ressens intuitivement le bleu comme une forme pleine, mais insondablement ouverte, trouée d’espaces, traversée par des afflux continuels, à la fois massive et transparente, capable de faire résonner la palette même de la lumière.

Ces instants d’intensité m’évoquent l’amour sans limites, la fugue continuelle de l’esprit, le voyage au plus loin, la sensation d’être un dieu vivant, la respiration tactile, les sens en éveil langoureux, l’amplitude de la perception – le sentiment irréfragable que la force intérieure provient toujours de la mer.

C’est la grande révélation. Elle me guidera toujours, ici et là, et plus loin encore, comme un fil d’Ariane ou d’Eurydice. De l’Afghanistan au Tibet, des lacs lapis-lazuli en terrasse de Band-e Amir au ciel de saphir dominant le Potala. » (pp. 29-30).

« Le bleu. Rien que le bleu. Tout le bleu. » Zéno Bianu l’a sans doute rejoint –  « ici et là, et plus loin encore » – pour s’y confondre, en perpétuellement incandescente flamme bleue…

 

 

(D.S.)

 

 

(*)

 

« Une rupture ardente » : poésie vivante / poésie vécue

 

Il n’est pas en mon intention – ni en mon pouvoir – de donner ici un aperçu même superficiel de l’œuvre foisonnante et multiforme de Zéno Bianu (1950-2026), cet écrivain français aux ascendances roumaines par son père, qui fut co-auteur à 21 ans du Manifeste électrique, « texte collectif qui affirme une écriture vive, corporelle, en prise avec l’énergie du temps présent. Ce geste fondateur marque son orientation durable : une poésie qui ne se limite pas à la page, mais cherche la voix, le rythme, la scène, le contact direct avec le public » (Recours au poème, 11 janvier 2026). Hélas nous n’avons pas eu la chance de le connaître ou de l’avoir comme contributeur, mais il recevait régulièrement nos annonces de sortie de Francopolis depuis plusieurs années.

J’avais depuis longtemps le projet de le lire systématiquement et en rendre compte à la rubrique Une vie, un poète ; le temps m’en a manqué, et me manque encore plus cruellement maintenant, qu’il nous a quittés. Alors pour cet insert qui n’est même pas un hommage tant il manque de tous éléments nécessaires, je me contente de reproduire, comme je l’ai fait ci-dessus, quelques textes emblématiques de lui, extraits des volumes en ma possession à ce jour, et de glaner à la hâte quelques liens sur la toile, qui me semblent garder le plus ou le mieux les traces de son œuvre à (re)découvrir, en espérant qu’une meilleure approche suivra dans le temps, si Dieu le veut.

 

Les liens donc, pour laisser la parole aux plus avisés que moi : 

Gallimard, où il a publié l’essentiel de son œuvre poétique ainsi que ses anthologies (Les poètes du Grand Jeu, haïkus, poésie francophone, poésie chinoise, poésie indienne, …) ;

Castor astral, éditeur où il a publié 7 livres de poésie (dont tous ceux liés au jazz) ;

Fata Morgana, où il a publié une douzaine de recueils ;

L’inspirée chronique à son recueil Petit éloge du bleu (Gallimard 2020) par Xavier Bordes dans Recours au poème (6 novembre 2020) ;

Le pertinent article d’Aymen Hacen sur son œuvre qui « explore la poésie comme un exercice spirituel », dans Souffle inédit (23 février 2023) ;

Enfin, son exceptionnel entretien avec Gwen Garnier-Duguy au Recours au poème, il y a près de 10 ans (29 mars 2016), qu’il faut absolument lire pour comprendre ses ressorts et son parcours. En avouant Rimbaud « comme un grand déclencheur », et sa « passion pour Artaud (qui) s’est révélée fondatrice », et en faisant sien le credo des poètes du Grand jeu en la « poésie vivante », à savoir, la « poésie vécue », Zéno Bianu ranime, avec une intensité inouïe, la flamme du Verbe poétique, en tant que Voix au plus haut de la Vie, et Cœur de la Réalité :

« Et si, tout au contraire, en un temps de manque voué aux fabrications médiatiques, la poésie était — et restait — ce qui met à mal toutes les pseudo-compréhensions – une écriture d’intensité ? La poésie ne serait-elle plus une urgence majeure ? N’y aurait-il plus vraiment de verbe capable d’irriguer notre présent, de risquer l’utopie ? La poésie, au sens le plus chaviré, reste et demeure notre combustible. Notre combustible de création vivante. Notre voix centrale, celle qui rend la vie plus incandescente. La dévoile comme un territoire de perpétuelle nouveauté. Une voix qui nous dit que les raisons de se passionner n’ont aucune raison de disparaître.

Le plus haut état de la langue – et, peut-être bien, le plus haut état de la vie

Un surcroît de présence au monde. Là encore, la question serait : et si l’on pouvait toucher vraiment le cœur de la réalité ? Nous parlons ici d’une poésie qui excède le poème, ou plutôt, dont le poème est le précieux tremplin. Quelque chose que j’ai essayé d’approcher dans ma préface à Marina Tsvétaïéva, Le ciel brûle (Poésie/Gallimard), justement intitulé « L’état poétique ». Toute poésie qui ne relève pas de cette aventure intérieure me glisse des mains, me tombe des yeux et du cœur. »

Et encore, parlant de sa propre trajectoire : « …mon parcours s’est toujours tenu, invariablement, du côté de la voix vivante. Il y a quelques années, j’ai tenté de concrétiser cette perspective dans un projet polyphonique intitulé "Constellation des voix", projet qui se situait à l’intersection de l’écriture poétique, de la musique et du théâtre – et qui fut mis en scène par Claude Guerre à la Maison de la Poésie de Paris. Un dialogue que j’avais écrit au "passé présent", une sorte d’opéra où un acteur (Denis Lavant, complice poétique par excellence) et un compositeur-percussionniste, Gérard Siracusa, répondaient à la galaxie sonore des poètes du XXe siècle, d’Apollinaire à Celan – de tous ceux qui nous ont laissé, dans les archives de la radio, la trace orale de leur poésie.  Un témoignage ardent de l’état de poésie.

Il y avait là, dans le tourbillon continu de ces voix, quelque chose d’irremplaçable. Quelque chose de l’ordre du partage et de la transmission. Ouvrant dans l’instant une brèche sur un monde autre, qui tiendrait vraiment debout– un monde repassionné. Dans une époque vouée à la déréliction et à un renoncement hypnotique, ma poésie voudrait, avant tout, imposer une rupture ardente. » (mes soulignements).

Un credo dont témoigne aussi le recueil à quatre mains, co-écrit avec André Veleter, Prendre feu (Gallimard 2013) : « Parcours de poésie manifeste, radicalement autre, voué aux énergies souveraines du vivant, de la lumière, de l'amour, ce livre affronte et disqualifie la part désenchantée du monde. »

 

Dire encore que le Don Quichotte du peintre-poète Jacques Grieu, qui nous a accordé l’inestimable confiance de reproduire ces œuvres magnifiques dans les pages de notre revue, évoque de manière si appropriée l’héroïsme du Poète qui, lucide, refuse de sombrer au désespoir de l’être, pour y chercher, toujours et invinciblement, même dans la tourmente, le Rêve ?

(D.S.)

 

 

Une vie, un poète : Zeno Bianu

Par Dana Shishmanian

Francopolis – Printemps 2026

 

Créé le 1er mars 2002