Une traversée de mots

au goût de Noël...







 



Quelques douceurs


des membres du Comité
 

en ce temps spécial     ! 


2014 - 2015  Dominique Zinenberg        

2015 -Dominique

                            La hotte vide du Père Noël
                                 

                                                 Dominique Zinenberg



  Le père Noël sourit. Il venait juste de jeter un coup d'œil sur la liste qu'il avait établie avec soin avant de se mettre en route et il avait constaté avec satisfaction et soulagement qu'il ne restait plus désormais qu'un village à pourvoir en cadeaux : la dernière escale, après quoi il pourrait se reposer.

  Sur la plaine enneigée soufflait un vent glacial. Il faisait nuit et le village où il devait se rendre se trouvait à plusieurs lieues au-delà de la montagne de granit rose qu'il s'apprêtait à gravir.

  Ce village, il le connaissait bien, parce qu'il y était né, mais depuis des années et des années, il n'y avait plus remis les pieds parce qu'aucun enfant n'y habitait plus et qu'il n'avait donc plus eu à y passer les soirs de Noël pour contenter les désirs des enfants.

  Or, cette année-là , contre toute attente, il avait reçu quelques jours seulement avant le commencement de son long voyage, une lettre d'une petite fille qui (et c'est ce qui avait frappé le Père Noël) loin de lui faire une liste interminable de cadeaux, lui avait écrit : «Père Noël, n'oublie pas de venir dans mon village, moi , je t'attends et je ne veux rien d'autre que ta présence. »

  Le Père Noël s'était senti troublé par cette lettre si inhabituelle , mais quand il se fut rendu compte qu'elle avait été expédiée depuis son village natal, il s'était assis tout ému près de son feu et s'était laissé gagner par une rêverie où flammes fauves et souvenirs lointains s'entremêlaient doucement.

  Lui qui avait traversé tant de lieux et avait pu apprécier la beauté partout où elle se trouvait et même l'aider à s'inventer là où elle ne se livrait pas facilement, il dut convenir que nulle part ailleurs que dans son village il ne s'était senti aussi heureux et bien qu'il ne cherchât pas à savoir ce qui avait été à l'origine d'un tel bonheur, il en revécut tous les délices dès qu'il se mit à rassembler ses souvenirs.

  Le village – il se le rappelait – c'était comme une musique: un concert de flûtes et de violons mais c'était aussi une couleur ou plutôt non , c'était à proprement parler l'arc-en-ciel (comme si on s'était trouvé continuellement dans la rondeur subtile de la  caresse de chaque nuance du prisme) ; c'était également, il s'en souvenait avec une telle force , soudain ,  le parfum des fleurs sauvages et des herbes des collines.

  A vrai dire, de cadeaux dans la hotte, il n'en restait plus : le Père Noël avait voulu obéir à la petite fille et faire exactement selon son vœu. Il se disait que sans rien, il irait plus vite et qu'il arriverait bien avant minuit au village d'au-delà des monts.

  Il ne savait au juste pourquoi il avait délaissé pour cette dernière étape le traîneau de toutes ses courses ni davantage la raison pour laquelle il avait remis en liberté le vieux renne qui jusque-là avait été sa plus fidèle monture.

  Il luttait désormais avec les pierres, les rafales, la façade infinie de la nuit, mais il était heureux comme si au bout de la route s'accomplirait quelque chose de merveilleux. Bientôt son manteau rouge fut tout sali, puis il se déchira à cause des ronces du chemin et de la violence de la tempête. Bientôt il abandonna sa hotte devenue inutile. 

  Il avait froid le Père Noël et il ne sentait plus , à travers ses bottes usées, que la terre hostile qui le mordait comme si mille couteaux lui entraient dans la chair. Ses yeux lui faisaient mal et d'involontaires larmes picotaient ses joues bleuies.

  Qui eût reconnu le Père Noël en ce pauvre homme sans défense et qui allait comme si un fil invisible le guidait ? Il n'avait plus en tête que les quelques mots de la lettre  que la petite fille lui avait envoyés et ces mots le poussaient à aller de l'avant: ils étaient plus forts que la bourrasque, plus forts que son épuisement et ils éclairaient son chemin comme l'eût fait , dans le ciel, tout un essaim d'étoiles.

  Pour la première fois le Père Noël arriverait les mains vides dans un village et pour la première fois, il avait l'impression que c'était à lui qu'on allait faire un cadeau. Une petite fille lui avait demandé de venir et de venir sans rien! Lui, le Père Noël, il n'avait pas l'habitude d'être aimé pour lui-même; il était toujours venu avec quelque chose comme pour excuser sa présence. Alors bien sûr qu'il était heureux , à présent, le Père Noël , tout misérable et méconnaissable qu'il fût!

  Des heures de lutte avaient passé. Minuit sonnerait bientôt et le Père Noël se hâtait pour ne pas être en retard au rendez-vous.

  La petite fille attendait. Depuis des heures déjà, elle s'était préparée à le recevoir.

  Elle était seule dans le village.

  Comment était-elle venue jusque-là ? Nul jamais ne le sut ; mais elle ne s'était pas trompée de maison et c'était bien celle où avait grandi le Père Noël qu'elle avait ranimée et lavée...

  Elle pensa qu'il aurait froid et elle avait remis une bûche dans la cheminée ; elle pensa qu'il aurait faim et elle lui avait préparé un potage où se mêlaient les souvenirs des mets qu'il avait le plus aimés et comme elle n'ignorait pas qu'il aimait la musique, elle s'était mise à chanter.

  Quand il ouvrit la porte de la maison, le Père Noël se sentit enveloppé dans une palette de couleurs chatoyantes; il huma la délicieuse odeur des herbes fraîches et des fleurs sauvages (celles-là même qu'il avait autrefois cueillies et qui embaumaient tant) et, regardant l'enfant qui chantait doucement, il comprit qu'il serait à tout jamais heureux parce qu'il avait été attendu et que toute la tendresse vraie dont il avait besoin lui avait été donnée, en un instant, dans un regard.



2014 - Dominique


Soirée d'hiver.

Damier de nuit et de neige. Le réverbère, tout près, diffuse un halo de lumière sur le jardin. Traces de pas, de pattes de chats et l'arbre frêle se détache, noir, sur l'espace blanc figé dans le silence et le froid.


Tom regarde. Il s'est approché de la fenêtre pour percer l'obscurité.
Il scrute le tunnel de la nuit comme s'il allait dénicher un trésor. La neige n'a que des secrets et fait mystère de tout. Mais Tom ne s'inquiète pas de ne rien entendre et de ne voir que du rêve devant lui. Son front collé à la vitre commence à connaître la fraîcheur, comme pour le relier à l'extérieur et l'emporter sur le ballon rouge qu'il a laissé dans le jardin et qui doit sommeiller dans sa pellicule poudreuse.

Le temps semble s'être arrêté.

Dehors, le vent lève la neige qui reste suspendue, un instant, comme du sucre glace sur un gâteau imaginaire.

Par delà leur jardin, Tom voit les contours de la maison des voisins. Quelques lampes clignotent là-bas et de la lucarne de la chambre du haut, il distingue une lueur malgré les voiles qui le séparent d'Annabelle.

Noël est peut-être déjà revenu, se dit Tom en voyant la neige tomber à nouveau avec lenteur, douceur et mélancolie.

C'est comme un feu d'artifice de blancheur. Le ciel est envahi par ce duvet qui remplace les étoiles.

Le miracle de la neige c'est le silence qu'elle génère.

De voir tourbillonner la neige, voilà que la tête lui tourne comme si Tom était happé par cette spirale dansante, irrégulière et envoûtante.

Annabelle ne ressemble à personne d'autre. Elle est la petite fille inattendue qui est venue de si loin. Yeux noirs, cheveux noirs, peau d’ambre, un profil léger comme une danseuse d'ivoire.

Chacun de ses gestes est tellement gracieux que Tom ne cesse de les voir en boucle pour bien les retrouver, comme de vrais souvenirs.
Il ne la connaît pas depuis longtemps, Annabelle. Ses parents et elle viennent d'emménager dans le village. Mais déjà c'est comme si avant n'avait jamais existé vraiment, qu'il n'y avait eu que la banalité de la vie ordinaire et rien qui distinguât une journée d'une autre.
 


La neige ne s'est pas arrêtée. Elle est devenue si pressante, si tourbillonnante, si folle que Tom est obligé de s'asseoir sur son fauteuil en rotin pour ne pas être pris de vertige.

Dans cette nuit qui commence, le rêve semble palpiter en même temps que voltige la neige, ainsi qu'un papillon.

C'est curieux d'être transporté soudain sur un ballon rouge qui, un moment auparavant était enfoui dans la neige au milieu du jardin blanc. Mais Tom est transporté, fenêtre ouverte sur la nuit de l’hiver, dans l'air glacial avec pour seule protection une immense écharpe enroulée autour de lui.

Quand sa marraine le lui avait offert, il avait remercié du bout des lèvres, mais il avait pensé, très vite malgré lui : une drôle d'idée un ballon (même rouge) comme s'il n'en avait pas déjà des ballons !

Mais maintenant qu'il est juché sur le ballon rouge, quel confort inattendu : on dirait qu'il a enflé et qu'il ressemble désormais à une montgolfière! Il aurait quand même dû se douter que sa marraine n'était pas du genre à lui offrir n'importe quoi! La neige sur le visage le caresse comme s'il était dans un champ de coton. Il ne sent pas le froid, il ne craint pas la nuit. Son coeur bat plus fort à cause du vent qui fouette et de la découverte d'étoiles qui clignotent comme si elles lui faisaient un clin d'oeil. A côté de lui, sur une sorte de trône en velours se tient Annabelle dans son joli manteau d'hiver. Elle n'a pas hésité une seconde à venir le rejoindre quand il le lui a demandé il y a une minute. Maintenant qu'elle est près de lui, il sait qu'il pourra enfin jouer et être heureux comme jamais.

Les jeux sont des mimes. Les deux enfants des silhouettes et ombres chinoises. Annabelle danse comme une fée prodiguant des dons. Ses gestes sont déliés et se découpent avec élégance en une ondulation rythmée et harmonieuse sur le fond fantasmatique de la forêt proche ourlée d'un scintillement de neige.

Tom se laisse dériver sans presque intervenir. Il aime regarder évoluer Annabelle comme sur un lac pris par la glace. Elle patine comme elle dansait, aérienne et si jolie dans son petit manteau bleu nuit.

La neige n'a pas cessé d'auréoler le monde de silence et de beauté.

Ils rient en se lançant des boules de neige. Ils courent, s'essoufflent, et les boules de neige s'écrasent et se perdent dans l’infini, rejoignant des étoiles.

Maintenant ils terminent leur bonhomme de neige. En guise de nez, le ballon rouge, comme un nez de clown ; autour du cou la belle écharpe irisée, de l'écorce de chêne pour les yeux, une branche noire pour que le bonhomme ait l'air de se tenir à l'aide d'une canne. Annabelle défait sa chevelure pour offrir une bouche rouge formée par son chouchou.

Tom, Tom, mon chéri, c'est l'heure du petit déjeuner. Descends vite! La voix de sa mère défait le rêve, mais il lui reste encore la nuit bleue de la chevelure d’Annabelle, toute soyeuse et parfumée, le piquant de la neige, le grelot de leurs rires.

Il se lève. Le ciel est d'un bleu sans mélange. Le jardin immaculé semble être né cette nuit même, comme s'il eût surgi de l'infini du temps. Au fond du jardin, presque à l'orée du petit bois, tout crénelé de poudreuse, se dresse un bonhomme de neige qui s'appuie sur un bâton noir. Sa bouche et son nez sont rouges. Il porte une écharpe qui réunit les couleurs de l'arc-en-ciel. Annabelle lui fait signe, puis tapote le bonhomme comme pour le consolider.

Le matin de Noël n'était pas aussi beau ni la fête aussi parfaite se dit Tom. Puis il répond au signe d'Annabelle et rejoint sa mère, en bas, sourire aux lèvres.


Dominique Zinenberg, le 28 février 2013



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Créé le 1 mars 2002

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