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ARCHIVES : CRÉAPHONIE

Printemps 2026

 

 

Malcolm de Chazal - L’homme qui faisait sourire la peinture.

 

Par Françoise Py 

 

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Une image contenant fleur, peinture, Dessin d’enfant, art

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Chazal, gouache (collection Narberth)

 

 

La peinture de Malcolm de Chazal est en quelque sorte l’aboutissement de son œuvre. Là où les mots se taisent parce que la langue est insuffisante à exprimer toute la complexité, la nouveauté et la rapidité d’une pensée, les couleurs et les formes prennent le relais. « Par la peinture, j’ai le geste immédiat », écrit-il. Elle est « l’alphabet solaire ».

Chazal a le sentiment que Sens-Plastique devrait être traduit en peinture. Il écrit au peintre Victor Brauner : « je voudrais connaître les développements réels de mon inspiration poétique parmi les peintres de talent en France ». Faute d’illustrateurs, c’est Chazal lui-même qui traduira sa méta-poésie en peinture une dizaine d’années plus tard et qui donnera à voir Sens-Plastique (1).

Malcolm de Chazal a une œuvre écrite foisonnante et complexe et, en parallèle, une peinture que d’aucuns pourraient qualifier de simple, voire d’enfantine. Et pourtant il y a une véritable corrélation entre les deux domaines. Elles relèvent du même univers et élaborent une même cosmogonie. S’il peut peindre d’une façon rapide et spontanée, avec un faire synthétique, c’est que sa pratique picturale a été précédée par un long travail du regard. Il aurait pu dire, comme Van Gogh : « des toiles faites vite mais longtemps calculées d’avance ».

 

Une image contenant dessin, Dessin d’enfant, peinture, illustration

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Chazal, gouache (collection Beachcomber)

 

Derrière leur simplicité enfantine, les gouaches de Malcolm de Chazal recèlent un sens occulte, en rapport avec l’œuvre écrite. Elles sont en quelque sorte la pierre philosophale de l’édifice chazalien. Un autre poète-peintre visionnaire a forgé sa cosmogonie dans un univers insulaire, c’est Victor Hugo, également fervent lecteur de Swedenborg. Dans les visions de Hugo, l’univers tend à s’effacer pour laisser place à la rêverie : « je ne voyais plus la nature, je voyais mon esprit », note-t-il dans sa préface au Rhin. D’où sa prédilection pour la nuit qui recouvre d’obscurité le monde extérieur et lui donne des allures spectrales. D’où son goût pour les ruines, les formes évanescentes, pour l’informe. Malcolm de Chazal au contraire prend appui sur le monde extérieur qu’il scrute et incorpore au moyen de toutes ses sensations. Le monde s’offre à lui dans la nudité crue d’une lumière de plein soleil. C’est un monde saturé de couleurs qui se détache avec netteté dans l’air cristallin du plein midi. « Les couleurs sont les empreintes digitales du soleil », écrit-il.

Enfant, Chazal vit dans un monde transfiguré. Il dit de la demeure familiale, entourée de grands arbres, au sein d’une nature sauvage : « je fis de Mesnil-aux-roses un monde de fées ». Il explique qu’il voyait dans toutes les fleurs des personnes. Puis arrive le monde de l’adolescence et de l’adulte où tout cela est oublié. En 1945, il a 43 ans, alors qu’il se promène dans le Jardin botanique de Curepipe, il a une révélation : face à un bosquet d’azalées, il voit pour la première fois une fleur d’azalée le regarder.  Notons que c’est une fleur individualisée, à l’intérieur d’un groupe de fleurs apparemment toutes semblables, qui soudain le regarde, dans un face à face qui va bouleverser sa vie. C’est une expérience de l’ordre de l’illumination. Une expérience qui s’apparente aux visions décrites par les mystiques. Il note : « C’était la fée. Sens-Plastique était né. La plume à la main, j’ai écrit tout Sens-Plastique aisément. Car tout m’était dicté ». On pense aux médiums qui écrivent eux aussi sous la dictée.

Cette expérience lui révèle l’existence d’un sixième sens « qui n’est pas autre chose, écrit-il, que le subconscient suractivé, cette faculté qui nous permet de nous servir de nos cinq sens en bloc, comme d’un faisceau lumineux pour forer les ténèbres de l’inconnu ». Ce sixième sens qu’il nomme Sens-Plastique est une synthèse de tous les sens à la fois, en interaction les uns avec les autres. Sa clef pourrait bien être la volupté, comme l’a pressenti André Breton, ou encore, selon Aimé Patri, « la sensualité étendue à l’échelle de l’univers tout entier ». « La volupté, c’est tous nos sens en faisceau autour de la tige du temps », note-t-il. C’est à partir des sensations du corps, de la synesthésie, que va s’ancrer tout un langage de correspondances.  Baudelaire et Rimbaud, eux aussi lecteurs de Swedenborg, nous avaient familiarisés avec cet univers des correspondances mais, ce qu’il y a de nouveau chez Chazal, c’est le vertige qui s’empare de l’univers où tout entre en correspondance avec tout, où la nature est totalement humanisée : les plantes, les pierres, le soleil, la lune. Les quatre éléments eux-mêmes deviennent des personnes. Ainsi « l’eau parle la bouche pleine et l’air la bouche vide ». Ou encore : « tantôt le feu s’appuiera des épaules contre le dos du vent pour lui dévorer la face, et tantôt il s’appuiera contre la face du vent pour lui dévorer le dos » (p.37). Le corps humain est un microcosme ou chaque organe entre en correspondance avec l’univers.  Et chaque partie du corps en corrélation avec sa voisine. La partie dialogue avec le tout : « Le pouce est l’arc-boutant de la main. » (p.36). Le corps est en perpétuelle activité, à l’image des atomes et des astres.

Chazal est épris de vitesse. Ses aphorismes se télescopent sur un rythme endiablé. Ce sont le plus souvent des images dynamiques. Ainsi, « la volupté est un toboggan ». « L’eau, l’air, la stratosphère se laissent chevaucher » (p.198). Les éléments sont soit en mouvement soit en action : « l’œil boit et mange dans la pupille, rumine dans l’iris, et évacue ses pensées dans le blanc de l’œil » (p.218). Les couleurs bougent elles aussi. Ainsi, « le vert passe la main sur l’épaule du jaune qui eut un frisson mauve ».

Comment traduire dans une peinture, forcément immobile, ce monde bouillonnant de sensations, ce sentiment d’immédiateté, de présence intense et mouvante ? Ce sera le génie de Chazal de donner à voir des images sages et néanmoins pleines de vie. Dans ses gouaches, les fleurs vibrent, les oiseaux chantent, les poissons rient. Le soleil lui-même « vit, respire et palpite ». La peinture semble aller au-devant du spectateur, lui faire face et, comme la fleur d’azalée, le regarder droit dans les yeux. Quel est le secret qui permet à Malcolm de Chazal d’animer ses créatures, d’insuffler la vie aux choses et le mouvement dans l’image ? Écoutons-le : « J’humanise mes fleurs quand je peins. Je crée des fleurs « personnelles » (chazaliennes ou malcolmiennes), des fleurs-jamais-vues, … Mes fleurs « jouent ». Elles sourient, elles parlent. Je crée des « fleurs humaines ». L’homme en se déshumanisant a perdu la fée. Je la retrouve. Ma réalité – la seule et unique - est la poésie. » (Advance, 20 mars 1970). Sa poésie est un livre d’images et ses images plastiques sont poésie. Il conclut : « je crée des poissons qui sont des personnes, des oiseaux qui sont des personnes. Et je m’aperçois que j’avais fait tout cela dans Sens-Plastique » (idem).

 

©Françoise Py

 

(1) Malcolm de Chazal, Sens-plastique. Préface de Jean Paulhan. Gallimard 1948.

 

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Chazal, gouache (collection Henri de CHazal)

 

 

Les photos sont fournies par l’autrice.

 

 

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Françoise Py est maître de conférence honoraire en histoire de l'art, à l'université Paris 8. Elle est présidente de l'Association Pour la Recherche et l'Étude du Surréalisme (APRES) et dans ce cadre organise des Rencontres (conférences, théâtre, projections) à la Halle Saint-Pierre autour d'un surréalisme élargi. Elle a dirigé ou codirigé différentes publications collectives sur le surréalisme ou l'art post-moderne (ouvrage sur Frank Popper).

 

 

 

Françoise Py sur Malcolm de Chazal

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Créé le 1 mars 2002