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C'est en mai
1947, de concert avec Aimé Patri et Jean Paulhan qui s’apprête à publier Sens-plastique, qu'André Breton
découvre la « littérature-peinture » de Malcolm de Chazal.
Celui-ci avait envoyé en France cent cinquante exemplaires de Sens-Plastique II (la moitié du
tirage) à divers écrivains et artistes, en espérant trouver un écho
favorable. Breton, qui rêvait des Poésies
d’Isidore Ducasse à rebours, s'enthousiasme : « Je n'hésite pas à voir
le plus grand événement de nos jours dans la publication de l'œuvre de
Malcom de Chazal. » Son
engouement gagne le jeune Sarane Alexandrian, qui
engage une correspondance avec Chazal. Il racontera plus tard les passions
contradictoires déclenchées au sein du groupe par Sens-Plastique.
Avant même
sa publication en France (Gallimard, 1948), Breton saisit toutes les
occasions pour défendre cette voix venue d’ailleurs. Dans sa préface à
l’exposition de Jacques Hérold à la galerie Cahiers d’art à la fin
d’octobre 1947, il établit le rapport entre la peinture de Seurat, celle
d’Hérold et certaines métaphores de Malcolm de Chazal. Il compare les
« points » du divisionnisme de Seurat et ceux d’Hérold, définis
par celui-ci comme une « constellation de points-feu d’où rayonnent des
cristaux ». Breton loue Hérold de partir du point de la peinture de
Seurat pour l’étendre « à l’expression du monde mental » et
Chazal « à tout le domaine de la pensée » (Le Surréalisme et la peinture).
En butte à
diverses polémiques, isolé, Breton, dans La Lampe dans l'horloge, écrit à Antibes en février 1948, n'est
pas tendre pour son temps. Il y est question d'un « engrenage de
routines », de « hargne », de « démagogie aveugle ou
forcenée », de « cadavre conceptuel », de « falsification »,
de « parti figé dans une dogmatique centenaire » (le Parti
communiste, que tout accuse), de mauvaise foi et de calomnie « élevées
à hauteur d'institution », de « masses prolétariennes conduites,
les yeux bandés, par des prêtres rubiconds » bref, de
« l'effroyable misère physique et morale de ce temps. »
Dans ce
contexte apocalyptique, et compte tenu des grandes déceptions de
l'après-guerre, Breton veut croire que « tout reprendra racine ».
« Tout ce qui se justifie en profondeur humaine et en libre don de soi n'a pas dit son
dernier mot. » Il veut croire que « Rimbaud brûle
toujours ». Il attend « sans en désespérer encore que des
énergies rebelles à toute domestication reprennent à pied d'œuvre la tâche
de l'émancipation de l'homme ». Ce sont là des accents de grande
rhétorique révolutionnaire, à la Hugo ! Et c'est dans ce contexte que
vient à lui un « grand message isolé », qu'il salue sans réserve.
Il prend ensuite toutes précautions pour dire que cette œuvre est justement
si neuve qu'elle appelle le recul, qu'elle ne saurait être jugée au présent,
ce pourquoi il se borne à « quelques réflexions transitoires ». À
cause de sa « parfaite originalité », il convient de
l'interroger, cette œuvre, à la fois en amont et en aval : d'où vient-elle,
où mène-t-elle ?
Et la clef
qu'il croit découvrir, la « communication centrale » de Malcolm
de Chazal dans les aphorismes qui constituent la majeure partie de Sens-plastique, Breton lui donne un
nom : la volupté, « au sens
le moins figuré du terme, envisagée comme lieu suprême de résolution du
physique et du mental ». Ce terme lui-même ne fait pas partie du
vocabulaire surréaliste : trop « fin de siècle ». On a beaucoup
analysé le désir, dit-il, mais on ne se porte pas « au point
suprême » qui a pu être atteint dans l'accomplissement de l'acte
sexuel. Ni Jarry, ni Duchamp, ni Georges Bataille n’ont réellement pu le
faire. Mais voici Malcolm de Chazal, qui, par l'accent mis sur la volupté,
cherche à élucider « les deux grands phénomènes sensoriels de
l'existence, la naissance et la mort ». Breton le cite longuement,
voyant là une « proposition neuve » : « La volupté
étant le carrefour universel des sens, de l'esprit, du cœur et de l'âme, et
étant un lieu-état où mort et naissance se rencontrent à mi-chemin, et où
l'homme tout entier "se recoupe" en lui-même, la volupté est pour
cette raison même la plus grande source de connaissance et le plus vaste
champ d'étude des rouages profonds de l'être humain. »
(C.C. III 782)
Chazal
développe son projet qui est de « délabyrinther cette sensation
mixte... en vue de découvrir les relations de la volupté avec le langage
symbolique de la nature, et comment, par-delà cette langue, elle se
rattache à la Joie universelle... »
Breton ne
peut que s’enchanter d’un tel discours : « On n'avait rien entendu de
si fort depuis Lautréamont »
! (C.C. III 785) Les mots en italiques rendent l'oralité de son
enthousiasme, qu'il veut communicatif, comme dans la formule : « il y
a là proclamation d'une vérité qui
soit à la fois rupture et dépassement. » Il n’y a pas moins de
soixante-trois aphorismes sur la volupté dans Sens-Plastique. La volupté relie la naissance à la mort :
« La volupté n’a pas de ‘‘point mort’’, car elle est embrayée à la vie.
La naissance, c’est la volupté en embrayage brusque ; et le trépas,
c’est la volupté ‘‘point mort’’ ». La volupté nous permet d’éprouver
le temps : « Le cri de volupté est un cri de menace vers la vie
et de défi vers la mort — et c'est un double glaive pointant vers les deux
portes du temps. » Ou encore : « La volupté est la plus puissante
sensation que nous ayons de la vitesse », ou encore : « La
volupté, c’est tous nos sens en faisceau autour de la tige du temps ».
En 1949,
Gallimard publie La Vie filtrée,
ouvrage commencé en 1946, et dont l'un des chapitres s'intitule « La
Volupté, portique sur l'invisible ».
En 1947 est
lancé le projet d'une revue surréaliste, Supérieur inconnu, que publierait Gallimard. Pour son premier
numéro, Breton propose au groupe réuni au complet (une soixantaine de
membres) de rendre un « Hommage à Malcolm de Chazal ». Il n’est
pas suivi. Du coup, la revue elle-même ne verra pas le jour. Ce qui avait
séduit Breton appelait la méfiance des membres du groupe :
« Lorsqu'elle est seule à s'élever dans les périodes de malheur une
telle voix est toujours oracle »,
disait Breton. Trop de références au sacré, trop de penchant pour
l'occultisme, le gnosticisme, trop de connivence avec Swedenborg, avec la
théosophie, disent ceux qui n'ont pas oublié la ligne matérialiste du
mouvement.
Chazal
explore les racines mythologiques de son île. Dans Pétrusmok, il part sur les
traces de la Lémurie, ce continent légendaire
disparu. Les pierres lui parlent, il écrit sous leur dictée, « comme
Moïse dut voir la voix lui imprimer une plume de feu dans les
doigts ». Parmi ses déclarations les plus fracassantes : « Je
suis un Maître ou je ne suis rien. »
Traversant
des difficultés matérielles, il lance un appel à ses amis français, et le
20 mars 1951 il écrit à Breton : « La démarche surréaliste est
vitale pour l’humanité. Au milieu de l’artificiel, elle prend la fleur du
rêve et cherche l’arbre de vie, la réalité. Cette réalité est poétique.
Sacrifier un poète, c’est abattre une branche et amoindrir l’arbre. Je me
sens solidaire de toute la pensée en avant du monde actuel. Nous devons
lutter comme un tout. Et nous vaincrons. Rimbaud, Baudelaire, Novalis, Hölderlin,
André Breton, Max Ernst, Benjamin Péret, Lautréamont sont une seule
fraternité. Je suis des vôtres et votre frère par le sang spirituel »
(inédit). Déçu par la France (entendons : par les écrivains, qui ne le
soutiennent plus, par Gallimard, qui ne continue pas à le publier), isolé
dans son Ile Maurice, il n'hésitait pas à déclarer : « Je suis le
génie de ces lieux, et le Procréateur de ce pays ». Pourtant, dans ses
Entretiens de 1952, Breton
reconnaîtra encore dans l'œuvre de Chazal « l'une des tentatives de
pénétration du monde par la voie occulte. » Et dans sa première
livraison, la revue La Brèche
(1961) devait publier le « Message aux surréalistes » où Chazal
tente un rapprochement de la science et de la poésie par le biais de
l’analogie.
Outre Sens-plastique II, Breton avait
reçu et conservé la plupart des ouvrages de Chazal, publiés à l’île Maurice
et dédicacés : Iésou
(théâtre, 1950), Petrusmok
(1951) « à André Breton, affectueux souvenir », L’Âme de la musique, La Clé du cosmos (1951), Pensées III (1952), Pensées IV (1953), Pensées V (1954), Le Rocher de Sisyphe, La Parole (1955) « à André
Breton, sommes-nous d’accord, en toute fidélité », L’Espace ou Satan, Préambule à l’absolu (1953), La Fin du monde, La Grande Révélation, L’Évangile de l’eau, Message au monde « à André
Breton ce livre déterminant, point de départ d’un recommencement,
30/3/1957 ».
Chazal meurt
à l'Ile Maurice, en 1981. Son dernier livre, cette année-là, est un recueil
de poèmes La Bouche ne s'endort
jamais, série d'aphorismes verticaux qui pourraient figurer sans peine
dans une anthologie de la poésie surréaliste.
Bibliographie : André
Breton, Œuvres complètes (CC),
tome III, La Pléiade, 1999.
©Françoise Py
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