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Le temps se recroqueville
Dans la mémoire fugace des
heures
Comme une araignée prise
Au piège de sa propre toile
Qui gobe les insectes
vrombissants
Des souvenirs pour qu’ils ne
s’effacent pas
Dans la profondeur opaque des
miroirs
Ou ne disparaissent pas dans
les plis de chaque corps
Déjà emmailloté d’absence et
d’oubli
*
Oiseaux fragiles en papier
Déployez vos ailes de vent
Comme de légers nuages de
silence
Qui glissent sur l’œil arrondi
du ciel
Origamis des songes
dépliez-vous
Sur la page blanche d’un poème
futur
Qui sera écrit par une autre
main de lumière
Plus amoureuse et brûlante que
la tienne
Runes d’argile tracez sur les
pierres des signes de vie
À l’encre sèche des douleurs
et des peines de cœur
Afin que le sang des blessures
du jour devienne plus bleu
Que l’azur pour atteindre les
cimes les plus hautes des rêves
*
Il n’existe aucun philtre
d’amour
Pour que le cœur fragile du
monde batte
Plus vite que le tambour mat
de la pluie
Sur les nuages qui se cabrent
sous l’orage
Il n’existe aucun breuvage de
joie pure
Qui puisse satisfaire la soif
inaltérable
Des oiseaux pour les couleurs
exubérantes du ciel
Et combattre la sécheresse des
terres à l’abandon
Il n’existe aucun mets pour
accroître la faim
Insatiable de ces hommes vêtus
de sable et de vent
Qui errent sans but à travers
les saisons
De l’âme comme des ombres
nimbées de silence
*

Tu n’as plus de nom propre et
de visage comme ceux
Qui ont perdu leur identité
sur les rivages de l’exil
Tu ressembles à leur ombre
fantôme dans les dédales
Indécis du temps et
l’aveuglant tumulte des orages
Tu dérives à petits pas dans
la noirceur des mots
Couleur de sang de rouille et
de suie
Pour accroître de ta voix et
de tes gestes
L’étendue d’un ciel qui se
brisera bientôt
Entre tes mains comme un éclat
de silex
Ou un simple reflet de lune
sur ton front
*
Tu écoutes l’effrayant silence
des cimes
Que le vent a désertées comme
S’il refusait d’affronter
leurs pentes abruptes
Et toi l’éternel voyageur à la
recherche d’un ciel
Trop étroit pour contenir tous
les astres en feu
Tu t’obstines à déchirer de
tes ongles
Les parois fragiles de la
matrice du monde
Pour accroître l’éclat de la
lumière dans tes yeux
Et tu refuses patiemment de
mettre un terme à l’infini
Périple d’une vie qui fut
cependant trop brève
Mais qui te permit avec l’aide
de chacun de tes mots
Écrits ou prononcés de
combattre l’appel du néant futur
*
Tu entends la voix
Abstraite des étoiles
L’indicible chant d’amour
Du temps qui danse
À pas légers sur ta pupille
Et virevolte comme une ombre
De roseau sur le bord d’un lac
gelé
*
Tu n’existes que dans ton
imaginaire
Rêve rêvé qui se rêve d’être
un rêve
Image qui se veut trop
impalpable et abstraite
Pour continuer à peser son
poids d’absence
Et d’oubli dans la mémoire
friable des pierres
Et dans celle de cette source
originelle
Qui t’a vu naître et qui
n’aura bientôt plus de nom
*

Tu es entré à pas feutrés dans
cette maison
Abandonnée par les orages et
le vent d’hiver
Comme un pâle intrus déjà
fantôme
De toi-même qui erre sans
bruit à la surface
Des miroirs de l’âme soudain
endeuillés
Par l’absence de toute lumière
ancienne
Dans le silence impénétrable
des jours et des nuits
Tu t’es endormi dans le
sommeil
Des étoiles pourtant si
proches
Que tu aurais pu les cueillir
de tes mains
Comme des fruits mûrs au goût
d’azur
Et les porter à ton oreille
pour entendre
Le cœur du monde battre
doublement
Dans ta poitrine creuse
*
Voix amoureuses
De l’immensité de la mer
Qui frappent de leurs paroles
d’écume
Les vagues au cœur même des
ténèbres
Voix effarées qui ont peur
De la gravitation des étoiles
déjà mortes
Et du parcours invisible de la
lumière
Dans les labyrinthes sinueux
des miroirs
Voix nouvelles qui se jettent
Comme des flammes d’espérance
À l’assaut du ciel et des
éclairs
Pour combattre de leurs feux
d’azur
La poignante élégie d’un
départ proche
Vers des rivages plus arides
que le désert
*
D’un mot à l’autre
Tu franchis le gouffre
Etroit
du temps qui se délite
Dans ta voix et ton regard
L’ombre de toi-même n’a plus
Ni épaisseur ni relief pas
même
Sous les mains habiles d’un
sculpteur
D’étoiles et de pierres levées
D’un pas à l’autre tu franchis
l’abîme
Sans fond qui s’ouvre en deux
dans ta poitrine
Comme une pierre aux chiffres
de douleurs
Se brise soudain sous le poids
de la lumière
*
Désir d’une bouche et d’un
souffle
Qui seraient source infinie de
bleu
S’écoulant de la grisaille des
jours
Éclosion d’un parfum de fleur
qui embaume
La tendre rosée de l’herbe et
célèbre
L’eau vierge d’une source
privée de couleurs
Dans la brume épaisse du
premier matin
Désir d’un corps étendu qui
gît
Sur la peau des pierres
moussues
Pour admirer la silencieuse
avancée des nuages
Bourgeonnement bref de
l’éclair qui éclate
Sur l’horizon des peurs
enfantines
Dans la douce clarté d’un
envol de tes mots
A la
recherche de l’ultime rive des songes oubliés
*

Les arbres sentinelles
vieillissent
Aussi lentement que les
rivières
Ils deviendront des ombres
vigies
Encore plus minces que des
roseaux
Tu les courberas de ton
souffle et de tes mains
Pour que n’effleurent plus ton
visage
Ces silhouettes flexibles
comme des reflets
De lune sur le gravier
crissant de tes rêves
*
Tu seras désormais seul
À tracer un chemin de lumière
Vers ce ciel qui gravite sur
ta tête comme
Une mer d’étoiles partant à
l’assaut du vent
Tu escorteras de tes pas et de
tes gestes
Ces nuées et buissons de mots
qui prendront feu
Dès les premières lueurs de
l’aube
Pour brûler tous les maléfices
et sortilèges de la nuit
Dans ton regard et dans ta
poitrine
De futur gisant crucifié sur
une croix céleste
Tu ne pourras même plus
habiter ton ombre
Trop vieux désormais pour
qu’elle consente
À partir avec toi vers ces
îles que tu inventes
Et qui ne laisseront aucune
trace d’écume
Et de sable gris sous tes
pieds nus
*
Chaque mot est un pays
imaginaire
Sans frontières ni reliefs
visibles
Que tu arpentes de ta voix
D’homme errant à l’aventure
D’une démarche altière et
tranquille
Comme celle d’un insecte
vorace
Amoureux des arbres et des
étoiles
Qui somnolent au soir dans ton
jardin
Chaque poème est un lieu
Qui s’étend à l’infini des
cimes
Ancrées dans la mémoire des
terres
Le ciel escorte sans bruit tes
fugitives escales
Sur des rives peuplées au
mitan de la nuit
De rites étranges et de
sortilèges anciens
Chaque mot est un pays
imaginaire
Que tu dessines de ta main
avec l’encre de tes rêves
Sur la carte d’un monde chaque
jour nouveau
Mais instable dans ton regard
d’oiseau vorace
Qui picore de son bec la chair
tendre des nuages
*
Tu cherches patiemment
D’infimes traces d’ocre et de
bleu
Sur les pierres moussues de ce
chemin
Que tu parcours de tes pas
indécis
Pour rejoindre un ailleurs
Qui s’emplira de tes mots
futurs
Toi l’exilé voleur de feux
Et mangeur d’étoiles
Tu ne seras jamais rassasié de
vivre
Dans la matrice chaude de la
lumière
*

N’oublie pas
Les jours passés
Les âmes mortes
Le temps tisse
Ses rets de lumière
Dans ton regard
Ébloui par trop de ciel
Tu fermes les yeux
Ta bouche s’emplit de silence
*
N’écoute pas au soir
Le chant funèbre du ciel
Qui s’obstine à vouloir
détourner tes pas
Du seul chemin de vie que tu
connaisses
Celui qui t’oblige à franchir
chaque jour
Les plus hauts murs et
barbelés de la lumière
Pour vivre encore un bref
instant
Dans la clarté d’une feuille
qui s’envole
*
Allonge le pas dis-tu
À la lumière qui escorte
Ton ombre sur le chemin
Que tracent tes pieds nus
Dans la sombre forêt
De ces arbres agenouillés
Devant des oiseaux en prière
Pour qu’un éclair ne foudroie
Pas en plein ciel leur premier
vol
*

©François Teyssandier
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