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Encres Vives
était cette année au Festival Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée.
Une vingtaine de poètes publiés dans nos collections nous ont à cette
occasion rendu visite, dédicaçant leurs recueils et participant pour
certains à la lecture organisée le lundi soir sur la place du Livre, à
proximité des stands des éditeurs et des revues. Quelques belles rencontres,
un nombre appréciable de recueils vendus, de nouveaux abonnements, la
semaine fut fructueuse. Nous avons fait la connaissance de plusieurs de
nos auteurs venus d’autres régions de France. Quelques ami(e)s poètes du
voisinage sont venus nous aider à tenir le stand, qu’ils (elles) en
soient remercié(e)s : Joseph Ramonéda, qui a passé les trois
premiers jours avec nous sur le stand, puis Catie Canta, Eva Braat,
Jean-Claude Boyard, Philippe-Marie Bernadou, Régine Ha Minh Tu, Quine
Chevalier, Nadège Cheref, Christian Malaplate…
Mais le point
culminant de la semaine fut la lecture du lundi soir dans la série
« Les éditeurs proposent ». Patrick Fernandez, croisé la veille
sur le stand, avait accepté d’accompagner au tambour ceux des auteurs qui
le souhaiteraient. Nous nous sommes rapidement organisés le lundi
après-midi pour faire passer la quinzaine de poètes présents, répartis en
deux groupes qui se sont succédés sur la scène.
Le public était fourni, et s’est montré clairement intéressé par les textes
lus par nos auteurs. Bref, ce fut un beau moment.
LA
LECTURE DES POÈTES D’ENCRES VIVES
Lundi
20 juillet, 19h-20h
2
Les
poètes d’Encres Vives sur la scène de la place du Livre. De gauche à
droite, entourant Patrick Fernandez qui a accompagné les lectures au
tambour chamanique : Patricio Sanchez, Philippe-Marie Bernadou,
Georges Cathalo, Jean-Claude Boyard, Ioana Foucault, Catherine Bruneau,
Régine Ha Minh Tu, Pierre Ech-Ardour,
Christelle Thebault (qui a lu le texte de Patricio Sanchez), Anne
Barbusse, Éric Chassefière, Danielle Helme, Michèle Goëmon et Jacques
Merceron.
Éric
Chassefière a introduit la lecture en présentant l’anthologie d’Encres
Vives récemment parue chez Rafael de Surtis,
résumant plus de soixante années d’édition poétique, et en lisant deux
extraits du texte de Michel Cosem placé en tête du livre. Le premier
extrait raconte la naissance d’Encres Vives dans le milieu étudiant
toulousain au début des années 1960 :
« Encres
Vives est née à Toulouse dans les années soixante. Elle s'appelait alors
« Synthèse littéraire, artistique et sociale » et se voulait
tout d'abord magazine de jeunes
à l'écoute des idées et des théories de l'époque. Mais c'est très vite la
poésie qui s'est imposée, dès le n°3 consacré à la poésie belge. C'est
aussi à cette époque que j'avais créé le « Cercle de poésie de
Toulouse » dans la mouvance de l'Association générale des étudiants de Toulouse dont j'étais le responsable
culturel. Encres Vives très vite va en devenir la revue.
La démarche
était claire : Offrir aux jeunes poètes un espace pour
qu'ils s'expriment. Je crois qu'à l'époque il était beaucoup plus
difficile de se faire éditer qu'aujourd'hui et les quelques revues comme
« le Pont de l'épée » ou « Action poétique » étaient
totalement hermétiques. Encres Vives s'est donc affirmée un peu contre
les pratiques poétiques de ce moment-là
: les clans, les chapelles, mais aussi contre deux formes d'écriture
prédominantes alors : la poésie néo-classique (qui était notre cible
favorite) et la poésie dite « engagée » dont nous rejetions le
caractère sommaire et ponctuel. »
Le second
extrait résume l’idée que se faisait Michel Cosem de la nature et du rôle
d’Encres Vives :
« Encres
Vives est demeuré un lieu d'exigence mais aussi d'échange, d'écoute et
d'amitié. Les polémiques parfois si cruelles, mais aussi si fécondes, se
sont tues. Chacun d'entre nous sait que nous pouvons compter sur la revue,
qu'elle demeure un lieu fondateur, source d'enrichissement et de
renouvellement. Des auteurs nouveaux ne cessent d'arriver. Robert
Sabatier a bien raison de dire qu'il ne peut être question de citer tous les auteurs (dont certains
parmi les plus grands ont eu leur premier recueil chez nous). Il lui
aurait fallu peut-être faire
une autre « Histoire de la poésie française au XXème
siècle » ! ».

Portrait de
Michel Cosem & couverture de l’anthologie
La collection principale
d’Encres Vives consiste en recueils d’un seul auteur, publiés sur un
rythme mensuel, dans le format initial A4/16 pages. Ces recueils sont
envoyés régulièrement aux abonnés (au nombre actuellement d’environ 160).
Dans les années 90, Michel Cosem a créé deux autres collections, la
collection Lieu, pour des poèmes écrits autour de lieux particuliers,
réels ou imaginaires, et la collection Encres Blanches, pour les écrits
de poètes un peu moins confirmés que ceux publiés dans la collection principale,
mais méritant néanmoins publication. Les recueils de ces deux collections
n’étaient pas distribués aux abonnés, mais étaient disponibles sur
commande.
Fin 2023, suite au décès de Michel Cosem, Éric Chassefière et
Catherine Bruneau, accompagnés de plusieurs compagnons historiques de
Michel Cosem : Annie Briet, Jean-Louis Clarac, Gilles Lades,
Jacqueline Saint-Jean, Christian Saint-Paul, notamment, ont repris les
éditions. Le format est passé à A5/32 pages, et la présentation ainsi que
les couleurs des couvertures ont été revues. Un envoi partiel aux abonnés
des recueils des collections Lieu et Encres Blanches a été mis en place.
Des anthologies annuelles des poètes publiés dans Lieu et Encres
Blanches, envoyées à tous les abonnés, ont été mises en place à compter
de 2025 pour mieux faire connaître les poètes publiés dans ces
collections.
Catherine
Bruneau a pris en charge la réalisation d’un site web, accessible à
l’adresse https://encresvives.fr/, sur lequel on
peut retrouver toutes les informations (publications, événements,
abonnement, commandes de recueils avec présentations d’extraits…). Le
site historique d’Encres Vives, sur la période antérieure à 2023, est par
ailleurs toujours accessible à l’adresse https://encresvives.wixsite.com/michelcosem.

Exemples
de recueils des trois collections
Éric Chassefière
mentionne encore le prix de poésie Nicole Drano-Stamberg
créé en 2026 pour honorer la poète frontignanaise décédée en 2023, prix
dont le règlement
est téléchargeable sur le site d’Encres Vives. La récompense de ce prix,
créé en partenariat avec La Rumeur Libre, est la publication par cet
éditeur du recueil lauréat. Le premier lauréat a été Philippe-Marie
Bernadou, avec son recueil « Vivant demain », un poète qui
avait auparavant publié, notamment, dans Encres Vives, et qui participe
aujourd’hui à la lecture Place du Livre.
Puis il
introduit un à un les poètes invités, qui chacun lisent des extraits de
leurs recueils parus chez Encres Vives, accompagnés pour certains par
Patrick Fernandez au tambour chamanique. Voici quelques fragments de
cette lecture :
Anne Barbusse
Cette beauté furieuse
qui cavale sur les plateaux.
Troupeaux à la crête.
Civilisation arrêtée entre forêts et pistes de terre.
Ère industrielle à peine évoquée, quelques voitures tracent
sur la piste, un poêle à bois pérennise les instants de froid au milieu
de juin et de nulle part.
Exit les médias, les effrois
climatiques et la conscience aigüe du manque.
Que la montagne accueille comme une plage vierge, une
étendue inabolie de toute conséquence
définitive.
Enveloppée de terre.
Vivante ou morte, enveloppée de terre.
A la matrice du monde se reflètent les visions suspectes de
naufrages clandestins.
Une signification objective n’est plus une signification.
Le plateau se couvre de troupeaux, les bêtes bêlent et les
hommes surgissent, arrimés à l’efficacité du silence.
Il y aura toujours une vision de plus pour sanctifier le
granit.
Les pertes ancestrales ont la forme du ciel, le four à pain
inutilisé sait qu’il pourrait être réutilisé.
Des hommes arrivent en 4x4, ils ont des brebis autour
d’eux, et la gorge tranchée de souffrance.
Ils peuvent encore se haïr entre eux, mais quand bien même l’humanité
se repaît de dissensions, avec les bêtes elle rentre dans la courbe des
terres.
Une catastrophe climatique est notre limite exemplaire.
Une autre terre viendra, sans nous, suicidaires par
exception, hors cycles, hors instinct de conservation.
L’humanité persiste et signe.
Ils ont défécondé
l’avenir, EV n°536
*
Philippe-Marie Bernadou
Une fois que les morts sont morts les mauvaises
habitudes reprennent
le talon sur la gorge ici
et là les files désespérées
Les trains n'arriveront plus jamais à l'heure
peu importe
ils ne mènent nulle part leur cargaison affamée
En enfer peut-être s'il n'a pas lui aussi déposé
le bilan
« Lucifer père et fils, faillis depuis
1929 »
-o-
Il a suspendu son pas comme ça le
pied levé, avancer ou reculer n'amenait nulle part
Les oiseaux tombaient comme des
pierres dans le lac
« À quoi sert que Pénélope tricote
et détricote ce motif idiot, un pingouin et son écharpe, ça ne fait pas
très grec »
Souviens-toi, il y avait un port à
Chalki où sous la pleine lune les vagues semblaient figées
L'homme a doucement posé son pied
si doucement que la poussière n'a pas bougé
Ou nous sommes morts ou le monde
aussi s'est arrêté
Ensuite (Le monde d’), EV n°504
*
Jean-Claude Boyard
La Seine à
Bougival
L’eau ridée une image
perlée parle aux
Reflets troublants
calmement mouillés
Le ciel couleur fond
tendre a fusionné avec
L’horizon grisonnant
picturalement posé
Barques accostées
douces endormies à la
Rive évasive longue allée
filant cheminement
Étroit sous les traits
des branches dénudées
D’une rangée de
fantasques fantassins de bois
L’inconnue maritime se
dissimule discrète
Dans le méandre
appareillé vers l’aval
Un alignement boisé
d’or sur la rive
Opposée où trône une
maison blanche
Fait écran à
l’incertaine route fluviale
Sous la colline sombre
les toits nègres
Posent leurs échiquiers
imbriqués
Au bout de la route
flexueuse
Qu’une passante anime
s’éloignant
Tout est calme dans
l’impression
Les tons roux doucement
ocrés
D’une journée douce
d’automne
Chevalet tourné vers
l’échappée
Tout simplement
Ce n’est pas très loin
de Paris
Pas très original la
seine coulant à
Bougival mais c’est
signé C. Pissaro
Carré d’arbre, EB n°260
*
Catherine Bruneau
Le silence
J’irai au-devant de vous, sans faillir
Mais de qui, de quoi parle-t-on ?
Elle se verrait bien accepter
l’invitation
De ce nuage noir, dressé devant elle,
Qui voudrait bien danser sur le chemin
Elle se verrait bien drapée dans la
nappe blanche
Se laissant emporter par la bourrasque
du soir
Elle se verrait bien précipitée dans
les fonds marins
Au milieu de poissons inconnus
Pour baiser leur bouche béante et se
perdre avec eux
J’irai au-devant de vous, avec la force
des éléments
Vous me verrez coiffée des algues
arrachées à la terre
Brandir les branches enlevées aux
forêts
Libérée de la peur, animée d’une
liberté dévorante
Dépouillée de toute armure, nue sous le
reflet de la lune
Femen résolue, marchant à grands pas
À grands cris, contre l’oppression
Contre les souffrances infernales
Distribuées sans relâche
À toutes les faces de ce monde
Un jour peut-être, le bruit des bottes
cessera
Mais qui sait si le silence alors
Ne sera pas total
Embrasser, EV n°544
*
Georges Cathalo
dans ce
pays
dans ce pays derrière nous
se dressera toujours un arbre nu
pour veiller sur notre sommeil
dans ce pays ouvert à tous les vents
un silence assourdissant
défendra un territoire invisible
sur lequel personne ne régnera
dans ce pays chaque matin
frémissements et bruissements
seront des mirages hors d’atteinte
-o-
dans ce pays de révolte et de sang
un sourire entrevu au fond du puits
accompagnera un coin de ciel bleu
oublié dans l’invasion des nuages
dans ce pays des mille collines
l’air et les hommes la terre et les flammes
s’éloignent s’isolent et se divisent
-o-
issues de la Montagne Noire
les gouttes d’eau sont de passage
et se séparent vers deux mers lointaines
dans ce pays derrière nous
se cachera toujours un arbre nu
pour veiller sur notre sommeil.
Petite Toscane, EV n° 560
*
Éric Chassefière
Un battement là dans
l’au-dessous
nuit partout à fleur de ciel
le dessin seulement de ce jardin
l’impalpable de sa profondeur
sur cet au-delà de la lumière
ce haut ciel à la limpidité de cristal
plongeant dans l’abime d’un
ailleurs
beauté de ces vitraux de branches
inscrivant au cœur l’infini de la lisière
de ce noir sans fond des arbres
ce labyrinthe qui se creuse
cette rive entre terre et ciel bientôt s’effaçant
cette étoile toujours plus lointaine
comme sombrant dans la nuit de la terre
ce silence cette douleur cet apaisement
cette immobilité de la parole
quand le poème vient s’y lier au silence
Le jardin est visage, EV n°537
*
Jean-Claude Crespy
Rue Pascal
« Tout le malheur des hommes vient de ne
savoir pas
demeurer en repos dans une chambre. » Blaise Pascal
Tous les soirs rue Pascal
sur sa
chaise torse nu il goûte la fraîcheur
Bouddha paisible et
souriant
tout le
malheur des hommes Blaise rue Pascal
serait de
chercher le repos dans une chambre
hantée de
souvenirs s’égarer dans les coins
des
plafonds où scintillent les toiles
d’araignées
parties tendre leur piège ailleurs
où
passent proies plus alléchantes
cet homme
rue Pascal assis comme
à Palerme
Trapani Marseille Naples ou La Goulette
je l'ai vu
sourire accrochant son regard
aux ailes
des oiseaux de mer jetant l'ancre
avec les
ferries aux quatre coins du monde
sans quitter
cette chaise de paille
où le
temps forme et défait l'image
que fixe
le poète rue Pascal.
À Sète, L n°396
*
Pierre Ech-Ardour
Sous le
masque des songes, face à la bouche de l’aube, sur l’écorce de nos mots,
parmi les semences d’aurore, délestera le temps l’errance par les portes
de la nuit : à chaque mot son antre de silence, son alliance aux
déchirées paroles.
Harponnés
l’un au cœur de l’autre, nos corps n’étaient qu’un. Fardeaux d’aphonie mordorée
d’habit de lumière, affublés de peau légère, au regard du jour, nous
étions « étoile. »
-o-
A tout
pollen lors de murmuration susurre le souffle les esquisses d’un silence
et la promesse du vivant. De la profondeur d’exils tu abreuveras la
mélodie du ciel et fleuriras l’exacte nature des fragments d’être.
Résonnèrent
à la bouche du monde les instants d’éternité. Depuis le silence de
l’Aleph interrogea intérieure l’unité. Égrenait déjà jusqu’à la danse du
feu ton visage les semences d’amour.
Bourgeonna l’aube en le miroir du temps, EB
n°841
*
Ioana Foucault
Épilogue
Être ici et là-bas…
Quand il est ici, l’exilé rêve toujours d’aller
là-bas,
dans le pays qu’il a quitté
pour vivre une meilleure vie.
Quand il est ici, il se débat, il lutte,
il chasse les voix de son passé.
Il se plaint, il gémit sur la vie qu’il aurait
eue
s’il n’avait pas été ici.
Et si dans le tumulte de la vie,
il parvient à prendre le train
pour faire le chemin du retour,
retrouver son monde d’avant,
l’ici le poursuit et le transforme.
L’ici lui manque aussi.
Une fois le pied posé sur la terre de là-bas,
il se met à observer les difformités.
Parce que là-bas n’est plus comme avant.
Tout a changé en son absence,
tout comme son œil a changé
dans le temps qui a passé.
Le jardin a perdu les roses d’autrefois.
La cabane en bois n’est plus au même endroit.
La chambre immense de sa mémoire, est si
étroite !
Les parfums des fruits séchés de son enfance,
coings, prunes, pommes, poires, ont disparus ;
remplacés par les odeurs d’un monde plus moderne,
le monde d’ici,
arrivé jusque-là
dans son là-bas d’autrefois !
Et l’âme de l’exilé ne trouve plus jamais la
paix.
Brisée, en miettes, sur le sol d’ici et de
là-bas !
« Y a plus rien ! »
Et l’âme de l’exilé est perdue
pour toujours
dans l’entre-deux.
Le passé devient son présent,
mais le présent n’est plus celui auquel il veut
penser.
Ici, là-bas…nulle part peut-être.
Ou partout à la fois
si l’âme s’ouvre au monde
et englobe enfin l’ici et là-bas,
le passé, le présent
l’intensité de chaque instant.
Parce que je n’ai pas pu dire au revoir, EB
n°868
*
Michèle Goëmon
S’ouvrir
à la nuit
Dans
l’oubli la mer
dans le lit
la terre
le sable
rouge se perd
Glissement
Inavouable
tendresse pour ce qui vient
d’inconnu
et dans les
gestes être perdue
Il a mis
la mer au bord des larmes
le ciel
s’est coloré de vert
émeraude forêt
sans feuillage
devant le gris
orage
La nuit
s’est ouvert un refuge
un scintillement
L’être en ciel, EB n°857
*
Régine Ha Minh Tu
silence bleuté
dans un ciel rouge argile
éclats de
verre, ciel, jardins, tonnelles,
larmes, lacets,
entrelacements,
pierre jaune,
pierre blanche,
oublié, le nom
des rues qui faisaient le quartier
il me reste
des champs immenses
entre canal de
Berlin et Canal du Midi
le ciel
jamais ne s’endeuillera de mes pertes
l’horizon se fait
ligne
ma peau
frissonne de l’air frais
euphorie de
moi-même
dans les
regards croisés
peuplier,
châtaignier, gingko, tilleul,
platane, mélèze,
hêtre et érable champêtre
peuplent mon
intimité
riche des
lieux que je traverse
mes friches
se remplissent ainsi depuis toujours
devenant ma terre
intériorisée
mon pays
botanique
Mon pays
botanique, EV n°481, 2018
*
Danielle Helme
Tempête
d’hiver
Qu’est-ce que c’est tout
ce tumulte ?
Le bruit de la houle qui
se démène celui qui raconte la haute mer
Là où les vagues avancent
près des dunes me laisse peu de place
M’escortent, se disputent
ou s’offrent et s’enlèvent, reviennent me poursuivre, pour battre un record
en pillant la plage
Leur flot puissant et
froid ne me quitte plus des oreilles, jusqu’au bout de l’absence de plage
S’inscrit en moi
l’impression massive des forces des courants marins des profondeurs
Si écrasante puissance
près du phare de Creac’h, au nord de l’île
d’Ouessant
Quand la falaise
s’interrompt brusquement droit, face à l’extrême océanité.
-o-
Le précipice plonge dans
les courants contenus, en pleine vitesse du flux et reflux qui tournent
ainsi indéfiniment
Continuer aujourd’hui à Maguelone
là, où le cheminement sur la plage disparait à
ce point
Dans le bruit exténuant
des vagues qui brasse mon bouleversement d’esprit
À remonter l’affolement de
notre horizon compromis, réduit en débris
Écoute et tu vas voir à
travers mes larmes ma colère rompue à observer votre comportement
Là où tout ce qui
m’empoisonne met en péril en une fraction de seconde notre chance
Et le cours de vie calme
sur notre voie
Je ne m’y résignerai à
aucun moment.
-o-
Juste quand ce que chantait
Édith Piaf me revient dans l’oreille :
Padam Padam
écoutez le chahut qu’il fait… Padam, Padam comme si tout mon passé
défilait… Padam Padam faut garder du chagrin
pour après.
Je n’ai plus de place,
pour aucun acharnement du malheur, présent ou à venir
Je ne suis pas immunisée
Cette fois-ci, et au même
degré que l’îlot Maguelone j’ai dépassé mon quota de coup du destin
À en perdre mon pouvoir
d’espérance et ne plus croire en vous
Ne plus croire, même pas à
cette tempête qui fait du charivari dans une eau peu profonde sur une
plage qui n’existe déjà plus
D’ailleurs, sortant de ce
passage englouti là, je perds un peu moins le Nord.
Maguelone, L n°426
*
Luc Marsal
Ma mère avait perdu
le temps
de vivre de se souvenir
d'apprivoiser le cours du temps
Ça lui filait entre
les doigts
(ça
arrivait tout le temps
pas de temps en temps)
Elle avait tout perdu
comme on perd ce qu’on est
ce qu’on est juste avant
ce qu’on est à l’instant
ce qu’on est maintenant
Elle s'inventait des
hier
comme si c'était hier
des aujourd'hui comme autrefois
sa vie chez elle (sans elle)
avec lui (sans lui)
avec elle (sans elle)
La nuit s’ouvre d’un trait, EB n°854
*
Jacques Merceron
Cheval boiseux cheval boiteux
Il y a un cheval dans le bois qui hennit
N’attend que d’être délivré
Corps désengagé
Entre l’écorce et l’aubier rubescent
Je l’enfourche
Agrippé
À sa noire crinière de centaurée
Son canter entêtant
Me transperce
Secoue mes épaules
Et c’est houle entre
Cuisses et flancs
Bientôt cheval-jupon
J’entre en tournoiement
Regard transmué
Au Rebis de nos
Galops étincelants
Mais tout finit par
Échapper
Cavale déferrée
Jette dernière ruade
De sang
De retour bron
chant clo
pinant
Dans ses écuries boisées
Bientôt
Ô bientôt
La nuit se glissera
Dans son fourreau de soie
Dans ses manchons d’astrakan
Ombrageuses fratries, EV n°547
*
Joseph Ramonéda
RETIRADA
C’était un fleuve. Un fleuve de corps. Un fleuve de valises,
de larmes et de colère. Un fleuve d’urine, de peur et d’or. Un fleuve
accablé par la mort de leurs mères et de leurs pères, de leurs sœurs et
de leurs frères, des voisins et des anonymes.
Un fleuve poursuivi par des hordes de cerbères
sanguinaires repus de slogans mortifères.
Un fleuve aux flots gonflants d’heure en heure qui
allait à contre-courant et remontait péniblement, de l’Atlantique à la
Méditerranée, les flancs pentus des Pyrénées enneigées.
Un fleuve que l’on parqua dans des camps cernés de
barbelés et surveillés par des soldats armés.
Un fleuve qui connut le froid, la faim et la soif, les
humiliations et le viol, les dépossessions et le mépris.
Mais un fleuve porteur d’espoir et dont l’ardente
flamme, malgré les épreuves subies, ne s’est jamais éteinte et hante
toujours l’âme des insoumis.
Exercices
de Kama Muta, EB n°873
*
Patricio Sanchez
(lu par Christelle Thebault)
Le parapluie rouge
à Jean Joubert
Nous étions les infidèles de la Place Clichy,
Les mythomanes d’un soir d’été,
Les panthères d’un cirque
Appauvri par la haine,
Et tout cela, ce n’était que le début de l’enfer
Les arbres avaient brûlé comme les chiffons
/ d’une poupée
Bon marché
Et nous, les apatrides du bout du monde,
Les maillons de l’Histoire Sans musique
Prenions la vie avec bon sens,
C’était ça « la politesse » il fallait sourire,
Prendre l’autocar sans connaître exactement la bonne
Direction,
car nous avions le temps,
/ on avait tout le
temps
Du monde devant nous
Pendant que nos boîtes aux lettres
/ sommeillaient à en
mourir
Dans un sommeil éternel
Et les rues semblaient comprendre l’indifférence
Des moineaux surpris dans leur joie
Jusqu’à présent,
Les parcs s’emplissaient d’enfants et de parapluies
multicolores
Et les boulangeries avaient une odeur de café crème
Et de croissant chaud
La Place Clichy était un miroir dans nos yeux
/ de baleine, et
La vie c’était ça :
Un urinoir vert avec une porte ouverte
Qui ne menait nulle part,
Aux lointains labyrinthes d’une chambre de bonne
/ du 14ème
Arrondissement de Paris
Le parapluie rouge, EV n°393
©Éric
Chassefière et Catherine Bruneau
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