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Automne 2026

 

 

 

ENCRES VIVES AU FESTIVAL VOIX VIVES

 

(Sète, 17-25 juillet 2026)

 

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Stand et programme d’Encres Vives aux festival Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée

 

 

 

Encres Vives était cette année au Festival Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée. Une vingtaine de poètes publiés dans nos collections nous ont à cette occasion rendu visite, dédicaçant leurs recueils et participant pour certains à la lecture organisée le lundi soir sur la place du Livre, à proximité des stands des éditeurs et des revues. Quelques belles rencontres, un nombre appréciable de recueils vendus, de nouveaux abonnements, la semaine fut fructueuse. Nous avons fait la connaissance de plusieurs de nos auteurs venus d’autres régions de France. Quelques ami(e)s poètes du voisinage sont venus nous aider à tenir le stand, qu’ils (elles) en soient remercié(e)s : Joseph Ramonéda, qui a passé les trois premiers jours avec nous sur le stand, puis Catie Canta, Eva Braat, Jean-Claude Boyard, Philippe-Marie Bernadou, Régine Ha Minh Tu, Quine Chevalier, Nadège Cheref, Christian Malaplate…

 

Mais le point culminant de la semaine fut la lecture du lundi soir dans la série « Les éditeurs proposent ». Patrick Fernandez, croisé la veille sur le stand, avait accepté d’accompagner au tambour ceux des auteurs qui le souhaiteraient. Nous nous sommes rapidement organisés le lundi après-midi pour faire passer la quinzaine de poètes présents, répartis en deux groupes qui se sont succédés sur la scène. Le public était fourni, et s’est montré clairement intéressé par les textes lus par nos auteurs. Bref, ce fut un beau moment.

 

 

LA LECTURE DES POÈTES D’ENCRES VIVES

 

Lundi 20 juillet, 19h-20h

 

 

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Les poètes d’Encres Vives sur la scène de la place du Livre. De gauche à droite, entourant Patrick Fernandez qui a accompagné les lectures au tambour chamanique : Patricio Sanchez, Philippe-Marie Bernadou, Georges Cathalo, Jean-Claude Boyard, Ioana Foucault, Catherine Bruneau, Régine Ha Minh Tu, Pierre Ech-Ardour, Christelle Thebault (qui a lu le texte de Patricio Sanchez), Anne Barbusse, Éric Chassefière, Danielle Helme, Michèle Goëmon et Jacques Merceron.

 

 

Éric Chassefière a introduit la lecture en présentant l’anthologie d’Encres Vives récemment parue chez Rafael de Surtis, résumant plus de soixante années d’édition poétique, et en lisant deux extraits du texte de Michel Cosem placé en tête du livre. Le premier extrait raconte la naissance d’Encres Vives dans le milieu étudiant toulousain au début des années 1960 :

 

« Encres Vives est née à Toulouse dans les années soixante. Elle s'appelait alors « Synthèse littéraire, artistique et sociale » et se voulait tout d'abord magazine de jeunes à l'écoute des idées et des théories de l'époque. Mais c'est très vite la poésie qui s'est imposée, dès le n°3 consacré à la poésie belge. C'est aussi à cette époque que j'avais créé le « Cercle de poésie de Toulouse » dans la mouvance de l'Association générale des étudiants de Toulouse dont j'étais le responsable culturel. Encres Vives très vite va en devenir la revue.

 

La démarche était claire : Offrir aux jeunes poètes un espace pour qu'ils s'expriment. Je crois qu'à l'époque il était beaucoup plus difficile de se faire éditer qu'aujourd'hui et les quelques revues comme « le Pont de l'épée » ou « Action poétique » étaient totalement hermétiques. Encres Vives s'est donc affirmée un peu contre les pratiques poétiques de ce moment-là : les clans, les chapelles, mais aussi contre deux formes d'écriture prédominantes alors : la poésie néo-classique (qui était notre cible favorite) et la poésie dite « engagée » dont nous rejetions le caractère sommaire et ponctuel. »

 

Le second extrait résume l’idée que se faisait Michel Cosem de la nature et du rôle d’Encres Vives :

 

« Encres Vives est demeuré un lieu d'exigence mais aussi d'échange, d'écoute et d'amitié. Les polémiques parfois si cruelles, mais aussi si fécondes, se sont tues. Chacun d'entre nous sait que nous pouvons compter sur la revue, qu'elle demeure un lieu fondateur, source d'enrichissement et de renouvellement. Des auteurs nouveaux ne cessent d'arriver. Robert Sabatier a bien raison de dire qu'il ne peut être question de citer tous les auteurs (dont certains parmi les plus grands ont eu leur premier recueil chez nous). Il lui aurait fallu peut-être faire une autre « Histoire de la poésie française au XXème siècle » ! ».

 

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Portrait de Michel Cosem & couverture de l’anthologie

 

 

La collection principale d’Encres Vives consiste en recueils d’un seul auteur, publiés sur un rythme mensuel, dans le format initial A4/16 pages. Ces recueils sont envoyés régulièrement aux abonnés (au nombre actuellement d’environ 160). Dans les années 90, Michel Cosem a créé deux autres collections, la collection Lieu, pour des poèmes écrits autour de lieux particuliers, réels ou imaginaires, et la collection Encres Blanches, pour les écrits de poètes un peu moins confirmés que ceux publiés dans la collection principale, mais méritant néanmoins publication. Les recueils de ces deux collections n’étaient pas distribués aux abonnés, mais étaient disponibles sur commande.

 

Fin 2023, suite au décès de Michel Cosem, Éric Chassefière et Catherine Bruneau, accompagnés de plusieurs compagnons historiques de Michel Cosem : Annie Briet, Jean-Louis Clarac, Gilles Lades, Jacqueline Saint-Jean, Christian Saint-Paul, notamment, ont repris les éditions. Le format est passé à A5/32 pages, et la présentation ainsi que les couleurs des couvertures ont été revues. Un envoi partiel aux abonnés des recueils des collections Lieu et Encres Blanches a été mis en place. Des anthologies annuelles des poètes publiés dans Lieu et Encres Blanches, envoyées à tous les abonnés, ont été mises en place à compter de 2025 pour mieux faire connaître les poètes publiés dans ces collections.

 

Catherine Bruneau a pris en charge la réalisation d’un site web, accessible à l’adresse https://encresvives.fr/, sur lequel on peut retrouver toutes les informations (publications, événements, abonnement, commandes de recueils avec présentations d’extraits…). Le site historique d’Encres Vives, sur la période antérieure à 2023, est par ailleurs toujours accessible à l’adresse https://encresvives.wixsite.com/michelcosem.

 

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Exemples de recueils des trois collections

 

 

Éric Chassefière mentionne encore le prix de poésie Nicole Drano-Stamberg créé en 2026 pour honorer la poète frontignanaise décédée en 2023, prix dont le règlement est téléchargeable sur le site d’Encres Vives. La récompense de ce prix, créé en partenariat avec La Rumeur Libre, est la publication par cet éditeur du recueil lauréat. Le premier lauréat a été Philippe-Marie Bernadou, avec son recueil « Vivant demain », un poète qui avait auparavant publié, notamment, dans Encres Vives, et qui participe aujourd’hui à la lecture Place du Livre.

 

Puis il introduit un à un les poètes invités, qui chacun lisent des extraits de leurs recueils parus chez Encres Vives, accompagnés pour certains par Patrick Fernandez au tambour chamanique. Voici quelques fragments de cette lecture :

 

 

Anne Barbusse

 

 

Cette beauté furieuse qui cavale sur les plateaux.

Troupeaux à la crête.

Civilisation arrêtée entre forêts et pistes de terre.

Ère industrielle à peine évoquée, quelques voitures tracent sur la piste, un poêle à bois pérennise les instants de froid au milieu de juin et de nulle part.

Exit les médias, les effrois climatiques et la conscience aigüe du manque.

Que la montagne accueille comme une plage vierge, une étendue inabolie de toute conséquence définitive.

Enveloppée de terre.

Vivante ou morte, enveloppée de terre.

A la matrice du monde se reflètent les visions suspectes de naufrages clandestins.

Une signification objective n’est plus une signification.

Le plateau se couvre de troupeaux, les bêtes bêlent et les hommes surgissent, arrimés à l’efficacité du silence.

Il y aura toujours une vision de plus pour sanctifier le granit.

Les pertes ancestrales ont la forme du ciel, le four à pain inutilisé sait qu’il pourrait être réutilisé.

Des hommes arrivent en 4x4, ils ont des brebis autour d’eux, et la gorge tranchée de souffrance.

Ils peuvent encore se haïr entre eux, mais quand bien même l’humanité se repaît de dissensions, avec les bêtes elle rentre dans la courbe des terres.

Une catastrophe climatique est notre limite exemplaire.

Une autre terre viendra, sans nous, suicidaires par exception, hors cycles, hors instinct de conservation.

L’humanité persiste et signe.

 

Ils ont défécondé l’avenir, EV n°536

 

 

 

*

 

Philippe-Marie Bernadou

 

 

Une fois que les morts sont morts les mauvaises habitudes reprennent

le talon sur la gorge ici

et là les files désespérées

Les trains n'arriveront plus jamais à l'heure peu importe

ils ne mènent nulle part leur cargaison affamée

En enfer peut-être s'il n'a pas lui aussi déposé le bilan

« Lucifer père et fils, faillis depuis 1929 »

 

 

-o-

 

 

Il a suspendu son pas comme ça le pied levé, avancer ou reculer n'amenait nulle part

Les oiseaux tombaient comme des pierres dans le lac

 « À quoi sert que Pénélope tricote et détricote ce motif idiot, un pingouin et son écharpe, ça ne fait pas très grec »

Souviens-toi, il y avait un port à Chalki où sous la pleine lune les vagues semblaient figées

L'homme a doucement posé son pied si doucement que la poussière n'a pas bougé

Ou nous sommes morts ou le monde aussi s'est arrêté

 

 

Ensuite (Le monde d’), EV n°504

 

 

 

*

 

Jean-Claude Boyard

 

 

La Seine à Bougival

 

L’eau ridée une image perlée parle aux

Reflets troublants calmement mouillés

Le ciel couleur fond tendre a fusionné avec

L’horizon grisonnant picturalement posé

 

Barques accostées douces endormies à la

Rive évasive longue allée filant cheminement

Étroit sous les traits des branches dénudées

D’une rangée de fantasques fantassins de bois

 

L’inconnue maritime se dissimule discrète

Dans le méandre appareillé vers l’aval

Un alignement boisé d’or sur la rive

Opposée où trône une maison blanche

Fait écran à l’incertaine route fluviale

 

Sous la colline sombre les toits nègres

Posent leurs échiquiers imbriqués

Au bout de la route flexueuse

Qu’une passante anime s’éloignant

 

Tout est calme dans l’impression

Les tons roux doucement ocrés

D’une journée douce d’automne

Chevalet tourné vers l’échappée

Tout simplement

 

Ce n’est pas très loin de Paris

Pas très original la seine coulant à

Bougival mais c’est signé C. Pissaro

 

 

Carré d’arbre, EB n°260

 

*

 

Catherine Bruneau

 

 

Le silence

 

J’irai au-devant de vous, sans faillir

Mais de qui, de quoi parle-t-on ?

Elle se verrait bien accepter l’invitation

De ce nuage noir, dressé devant elle,

Qui voudrait bien danser sur le chemin

 

Elle se verrait bien drapée dans la nappe blanche

Se laissant emporter par la bourrasque du soir

Elle se verrait bien précipitée dans les fonds marins

Au milieu de poissons inconnus

Pour baiser leur bouche béante et se perdre avec eux

 

J’irai au-devant de vous, avec la force des éléments

Vous me verrez coiffée des algues arrachées à la terre

Brandir les branches enlevées aux forêts

Libérée de la peur, animée d’une liberté dévorante

Dépouillée de toute armure, nue sous le reflet de la lune

 

Femen résolue, marchant à grands pas

À grands cris, contre l’oppression

Contre les souffrances infernales

Distribuées sans relâche

À toutes les faces de ce monde

 

Un jour peut-être, le bruit des bottes cessera

Mais qui sait si le silence alors

Ne sera pas total

 

 

Embrasser, EV n°544

 

*

 

Georges Cathalo

 

 
dans ce pays

 

dans ce pays derrière nous

se dressera toujours un arbre nu

pour veiller sur notre sommeil

 

dans ce pays ouvert à tous les vents

un silence assourdissant

défendra un territoire invisible

sur lequel personne ne régnera

 

dans ce pays chaque matin

frémissements et bruissements

seront des mirages hors d’atteinte

 

-o-

 

dans ce pays de révolte et de sang

un sourire entrevu au fond du puits

accompagnera un coin de ciel bleu

oublié dans l’invasion des nuages

 

dans ce pays des mille collines

l’air et les hommes la terre et les flammes

s’éloignent s’isolent et se divisent

 

-o-

 

issues de la Montagne Noire

les gouttes d’eau sont de passage

et se séparent vers deux mers lointaines

 

dans ce pays derrière nous

se cachera toujours un arbre nu

pour veiller sur notre sommeil.

 

 

Petite Toscane, EV n° 560

 

 

*

 

Éric Chassefière

 

 

Un battement là dans l’au-dessous

nuit partout à fleur de ciel

le dessin seulement de ce jardin

l’impalpable de sa profondeur

sur cet au-delà de la lumière

ce haut ciel à la limpidité de cristal

plongeant dans l’abime d’un ailleurs

beauté de ces vitraux de branches

inscrivant au cœur l’infini de la lisière

de ce noir sans fond des arbres

ce labyrinthe qui se creuse

cette rive entre terre et ciel bientôt s’effaçant

cette étoile toujours plus lointaine

comme sombrant dans la nuit de la terre

ce silence cette douleur cet apaisement

cette immobilité de la parole

quand le poème vient s’y lier au silence

 

 

Le jardin est visage, EV n°537

 

*

 

Jean-Claude Crespy

 

 

Rue Pascal

 

« Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas

demeurer en repos dans une chambre. » Blaise Pascal

 

 

Tous les soirs rue Pascal

sur sa chaise torse nu il goûte la fraîcheur

Bouddha paisible et souriant

 

 

tout le malheur des hommes Blaise rue Pascal

serait de chercher le repos dans une chambre

hantée de souvenirs s’égarer dans les coins

des plafonds où scintillent les toiles

d’araignées parties tendre leur piège ailleurs

passent proies plus alléchantes

 

 

cet homme rue Pascal assis comme à Palerme

Trapani Marseille Naples ou La Goulette

je l'ai vu sourire accrochant son regard

aux ailes des oiseaux de mer jetant l'ancre

avec les ferries aux quatre coins du monde

 

 

sans quitter cette chaise de paille

le temps forme et défait l'image

que fixe le poète rue Pascal.

 

 

À Sète, L n°396

 

 

*

 

Pierre Ech-Ardour

 

 

Sous le masque des songes, face à la bouche de l’aube, sur l’écorce de nos mots, parmi les semences d’aurore, délestera le temps l’errance par les portes de la nuit : à chaque mot son antre de silence, son alliance aux déchirées paroles.

 

Harponnés l’un au cœur de l’autre, nos corps n’étaient qu’un. Fardeaux d’aphonie mordorée d’habit de lumière, affublés de peau légère, au regard du jour, nous étions « étoile. »

 

 

-o-

 

 

A tout pollen lors de murmuration susurre le souffle les esquisses d’un silence et la promesse du vivant. De la profondeur d’exils tu abreuveras la mélodie du ciel et fleuriras l’exacte nature des fragments d’être.

 

Résonnèrent à la bouche du monde les instants d’éternité. Depuis le silence de l’Aleph interrogea intérieure l’unité. Égrenait déjà jusqu’à la danse du feu ton visage les semences d’amour.

 

 

Bourgeonna l’aube en le miroir du temps, EB n°841

 

 

*

 

Ioana Foucault

 

 

Épilogue

 

Être ici et là-bas…

Quand il est ici, l’exilé rêve toujours d’aller là-bas,

dans le pays qu’il a quitté

pour vivre une meilleure vie.

Quand il est ici, il se débat, il lutte,

il chasse les voix de son passé.

Il se plaint, il gémit sur la vie qu’il aurait eue

s’il n’avait pas été ici.

 

Et si dans le tumulte de la vie,

il parvient à prendre le train

pour faire le chemin du retour,

retrouver son monde d’avant,

l’ici le poursuit et le transforme.

L’ici lui manque aussi.

 

Une fois le pied posé sur la terre de là-bas,

il se met à observer les difformités.

Parce que là-bas n’est plus comme avant.

Tout a changé en son absence,

tout comme son œil a changé

dans le temps qui a passé.

 

Le jardin a perdu les roses d’autrefois.

La cabane en bois n’est plus au même endroit.

La chambre immense de sa mémoire, est si étroite !

Les parfums des fruits séchés de son enfance,

coings, prunes, pommes, poires, ont disparus ;

remplacés par les odeurs d’un monde plus moderne,

le monde d’ici,

arrivé jusque-là

dans son là-bas d’autrefois !

 

Et l’âme de l’exilé ne trouve plus jamais la paix.

Brisée, en miettes, sur le sol d’ici et de là-bas !

« Y a plus rien ! »

 

Et l’âme de l’exilé est perdue

pour toujours

dans l’entre-deux.

Le passé devient son présent,

mais le présent n’est plus celui auquel il veut penser.

 

Ici, là-bas…nulle part peut-être.

 

Ou partout à la fois

si l’âme s’ouvre au monde

et englobe enfin l’ici et là-bas,

le passé, le présent

l’intensité de chaque instant.

 

 

Parce que je n’ai pas pu dire au revoir, EB n°868

 

*

 

Michèle Goëmon

 

 

S’ouvrir à la nuit

 

Dans l’oubli la mer

dans le lit la terre

le sable rouge se perd

Glissement

 

Inavouable tendresse pour ce qui vient

d’inconnu

et dans les gestes être perdue

 

Il a mis la mer au bord des larmes

le ciel s’est coloré de vert

émeraude forêt sans feuillage

devant le gris orage

 

La nuit s’est ouvert un refuge

un scintillement

 

 

L’être en ciel, EB n°857

 

*

 

Régine Ha Minh Tu

 

 

silence bleuté dans un ciel rouge argile

éclats de verre, ciel, jardins, tonnelles,

larmes, lacets, entrelacements,

pierre jaune, pierre blanche,

 

oublié, le nom des rues qui faisaient le quartier

il me reste des champs immenses

entre canal de Berlin et Canal du Midi

le ciel jamais ne s’endeuillera de mes pertes

 

l’horizon se fait ligne

ma peau frissonne de l’air frais

euphorie de moi-même

dans les regards croisés

 

peuplier, châtaignier, gingko, tilleul, 

platane, mélèze, hêtre et érable champêtre

peuplent mon intimité

riche des lieux que je traverse

 

mes friches se remplissent ainsi depuis toujours

devenant ma terre intériorisée

mon pays botanique

 

 

Mon pays botanique, EV n°481, 2018

 

*

 

Danielle Helme

 

 

Tempête d’hiver

 

Qu’est-ce que c’est tout ce tumulte ?

Le bruit de la houle qui se démène celui qui raconte la haute mer

Là où les vagues avancent près des dunes me laisse peu de place

M’escortent, se disputent ou s’offrent et s’enlèvent, reviennent me poursuivre, pour battre un record en pillant la plage

Leur flot puissant et froid ne me quitte plus des oreilles, jusqu’au bout de l’absence de plage

S’inscrit en moi l’impression massive des forces des courants marins des profondeurs

Si écrasante puissance près du phare de Creac’h, au nord de l’île d’Ouessant

Quand la falaise s’interrompt brusquement droit, face à l’extrême océanité.

 

-o-

 

Le précipice plonge dans les courants contenus, en pleine vitesse du flux et reflux qui tournent ainsi indéfiniment

Continuer aujourd’hui à Maguelone là, où le cheminement sur la plage disparait à ce point

Dans le bruit exténuant des vagues qui brasse mon bouleversement d’esprit

À remonter l’affolement de notre horizon compromis, réduit en débris

Écoute et tu vas voir à travers mes larmes ma colère rompue à observer votre comportement

Là où tout ce qui m’empoisonne met en péril en une fraction de seconde notre chance

Et le cours de vie calme sur notre voie

Je ne m’y résignerai à aucun moment.

 

-o-

 

Juste quand ce que chantait Édith Piaf me revient dans l’oreille :

Padam Padam écoutez le chahut qu’il fait… Padam, Padam comme si tout mon passé défilait… Padam Padam faut garder du chagrin pour après. 

Je n’ai plus de place, pour aucun acharnement du malheur, présent ou à venir

Je ne suis pas immunisée

Cette fois-ci, et au même degré que l’îlot Maguelone j’ai dépassé mon quota de coup du destin

À en perdre mon pouvoir d’espérance et ne plus croire en vous

Ne plus croire, même pas à cette tempête qui fait du charivari dans une eau peu profonde sur une plage qui n’existe déjà plus

D’ailleurs, sortant de ce passage englouti là, je perds un peu moins le Nord.

 

 

Maguelone, L n°426

 

*

 

Luc Marsal

 

 

Ma mère avait perdu le temps

de vivre       de se souvenir

d'apprivoiser le cours du temps

 

Ça lui filait entre les doigts

(ça arrivait tout le temps

pas de temps en temps)

 

Elle avait tout perdu

comme on perd ce qu’on est

ce qu’on est juste avant

ce qu’on est à l’instant

ce qu’on est maintenant

 

Elle s'inventait des hier

comme si c'était hier

des aujourd'hui comme autrefois

 

sa vie chez elle (sans elle)

avec lui (sans lui)

avec elle (sans elle)

 

 

La nuit s’ouvre d’un trait, EB n°854

 

*

 

Jacques Merceron

 

 

Cheval boiseux cheval boiteux

 

Il y a un cheval dans le bois qui hennit

N’attend que d’être délivré

Corps désengagé

Entre l’écorce et l’aubier rubescent

 

Je l’enfourche

Agrippé

À sa noire crinière de centaurée

 

Son canter entêtant

Me transperce    

Secoue mes épaules

Et c’est houle entre

Cuisses et flancs

 

Bientôt cheval-jupon

J’entre en tournoiement

Regard transmué

Au Rebis de nos

Galops étincelants

 

Mais tout finit par

Échapper

 

Cavale déferrée

Jette dernière ruade

De sang

De retour bron

chant clo

pinant

Dans ses écuries boisées

 

Bientôt

Ô bientôt

 

La nuit se glissera

Dans son fourreau de soie

Dans ses manchons d’astrakan

 

 

Ombrageuses fratries, EV n°547

 

*

 

Joseph Ramonéda

 

 

RETIRADA

 

C’était un fleuve. Un fleuve de corps. Un fleuve de valises, de larmes et de colère. Un fleuve d’urine, de peur et d’or. Un fleuve accablé par la mort de leurs mères et de leurs pères, de leurs sœurs et de leurs frères, des voisins et des anonymes.

Un fleuve poursuivi par des hordes de cerbères sanguinaires repus de slogans mortifères.

Un fleuve aux flots gonflants d’heure en heure qui allait à contre-courant et remontait péniblement, de l’Atlantique à la Méditerranée, les flancs pentus des Pyrénées enneigées.

Un fleuve que l’on parqua dans des camps cernés de barbelés et surveillés par des soldats armés.

Un fleuve qui connut le froid, la faim et la soif, les humiliations et le viol, les dépossessions et le mépris.

Mais un fleuve porteur d’espoir et dont l’ardente flamme, malgré les épreuves subies, ne s’est jamais éteinte et hante toujours l’âme des insoumis.

 

 

Exercices de Kama Muta, EB n°873

 

 

*

 

Patricio Sanchez

(lu par Christelle Thebault)

 

 

Le parapluie rouge

 

                 à Jean Joubert

 

 

Nous étions les infidèles de la Place Clichy,

Les mythomanes d’un soir d’été,

Les panthères d’un cirque

Appauvri par la haine,

Et tout cela, ce n’était que le début de l’enfer

 

 

 

Les arbres avaient brûlé comme les chiffons

/ d’une poupée

Bon marché

Et nous, les apatrides du bout du monde,

Les maillons de l’Histoire Sans musique

Prenions la vie avec bon sens,

 

 

 

C’était ça « la politesse » il fallait sourire,

Prendre l’autocar sans connaître exactement la bonne

Direction,car nous avions le temps,

/ on avait tout le temps

Du monde devant nous

 

 

 

Pendant que nos boîtes aux lettres

/ sommeillaient à en mourir

Dans un sommeil éternel

Et les rues semblaient comprendre l’indifférence

Des moineaux surpris dans leur joie

 

 

 

Jusqu’à présent,

Les parcs s’emplissaient d’enfants et de parapluies

multicolores

Et les boulangeries avaient une odeur de café crème

Et de croissant chaud

La Place Clichy était un miroir dans nos yeux

/ de baleine, et

La vie c’était ça :

Un urinoir vert avec une porte ouverte

Qui ne menait nulle part,

Aux lointains labyrinthes d’une chambre de bonne

/ du 14ème

Arrondissement de Paris

 

 

Le parapluie rouge, EV n°393

 

 

©Éric Chassefière et Catherine Bruneau

 

 

 

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