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ARCHIVES FRANCO-SEMAILLES

 

Printemps 2026

 

Luc Vidal :

Le poète est sourcier…

 

Extraits de

Luc Vidal / Eva Maria Berg, Le maquis thaumaturge

Éditions Du Petit Véhicule (Galerie L’Or du Temps n° 255), mai 2021 (25 €)

 

 

(*)

 

 

La mort et la rumeur*

 

Je voudrais écrire un poème terrible et doux qui inquiète la Mort

La jeune fille écoutait l’andante con moto Der Tod und das Mädchen** de Franz Shubert

Cela la plongeait dans une mélancolie sans fond

dans une errance sans repère et sans nom

Les chambres du printemps se noyaient dans l’ivresse de la mort

à la morte saison des hommes et des amants défaits

Un arbre planta sa flèche verte jusqu’aux cimes du crépuscule

Le poète cherche ses rimes dans la beauté et le soleil des renoncules

des cœurs assoiffés d’amour dans les vieux vergers du langage

qui renaîtront peut-être des neiges de l’hiver

dans les rues des solitudes les mots, tous les mots font des signes   de secours

La Mort inquiète hésite à trinquer à sa dernière victoire

Une jeune fille de vingt ans fixe les larmes de son vertige sur des murs de passage

Sur les routes de l’été juillet brûle toutes les colères

Dans la Rumeur d’un livre écrit en 2007

 

Ô soleil Ô Persephone lune vrillée printemps abouti

rires enfouis, enfuis hors de la zone habituelle du quotidien

avec des roses trémières du paradis aux tiges si fragiles et si longues

Creusement labyrinthe envahissant totalement l’âme déchirée

La mort est un mot ombragé qui sème de terribles nouvelles

Connaît-elle elle-même l’inconnaissable trouble constellée de l’âme du monde

 

Parole musique de l’inachevé

nuit étoilée du silence et du bleu et du jaune

en automne par exemple comme un herbier des dieux et des couleurs

et dans ce poème terrible et doux

ce jaune et ce bleu

et ce rouge comme un vent traversent l’Érèbe

Fais-le fais-le ce poème dit Létia

Je t’attends dis la Mort à te lire poète d’ailleurs sans toi

pourrais-je savoir que je suis la mort en personne ?

 

« Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête

son vol éblouissant apaisait la tempête »

Voici des vers secourables de Victor Hugo

 

Le sommeil dans la mort accorde au sommeil des vivants

la réparation des blessures l’âme et du corps

La mort cueille des fleurs de lune

Et les offre à la férocité des hommes

Alors lorsque tu sortiras de ton labyrinthe

tu iras te vêtir du manteau violet de la nuit

un désir intense s‘emparera de ton cœur et de ton esprit

comme un printemps qui se remet en route dans l’infini de la joie.

 

*ma fille Anne a écrit des nouvelles : La rumeur

** La jeune fille et la mort

                                                              

 

 

 

L’ardoise magique

 

Je vous offre un poème celui de l’infini silence que je n’ai pas écrit

Je l’écrirai sur l’ardoise magique pour effacer l’ultime chagrin

et les mémoires indécises, insondables, de nulle part

j’effacerai aussi toutes les routes de Madison de l’aventure des amants cassés

les baisers de la lumière sur les chemins des illusions perdues

les roses rouges de l’Érèbe dansent doucement dans le vent pur

et nostalgique au fond d’un jardin

l’énigme de la mort n’est rien devant l’énigme de la vie

un infini silence s’est posé dans la ville

Qui va là ?

Qui se dirige vers le centre vers cette table en bois d’érable

blanche zébrée de noir et de bleu profond ?

ce poème est celui de l’infini silence

parce qu’en toute sincérité mes amis musiquent les mots bleus*

chantent, écrivent, conversent

l’énigme de la vie l’énigme qui rend jaloux la camarde

une femme aux cheveux de vent, baisers de la lumière

s’avance lentement vers la table

« adulée mélancolique et obsédée par la beauté »

dans les carnets de psyché de Pierrick Amelin vous la trouverez

elle est vêtue des habits du néant

le poète invente des horloges aux heures affolantes

il est le fin limier des métaphores sublimes, porteuses des clés du mystère

sève, joie, vie, cris de l’instant, voix du sang

secours hélés battant dans le cœur des femmes

la mort comme un soleil incandescent écrit des paroles sans porte et sans clé

c’est son drame et sa tragédie

cette femme aux cheveux de vent dévoile sa fragile nudité

elle arrive de la périphérie des songes

et demande qu’on lui prépare de l’eau de roche

elle porte à son doigt la bague du firmament

je ne sais ce qu’elle attend

la mort fait fi des dates elle s’est présentée au guichet des requêtes

on l’a mise au secret

on l’a sommée de dire ce qu’elle voulait

mais je ne sais qui je suis aidez-moi

la secrétaire lui dit de patienter

on verra plus tard

sur le fleuve du temps des poissons, des ablettes, des chevesnes argentés

cabriolent et signent des heures décisives et impatientent pour annoncer

l’aurore

sur l’ardoise magique rie ne subsiste de la dernière lettre écrite

une trace fugitive peut-être, un miroir étrange sans reflet qui parle cependant

Ô mémoire de l’eau comme boire à la santé des souvenirs

harmonie des soleils qui corrompt les forces du chaos

la mort est habitée par Le mal des fantômes qui voudrait prendre enfin le large

Ulysse et le poète Benjamin Fondane se tiennent à son chevet

dans la petite pièce du bureau des requêtes ils écoutent attentivement

avec l’espoir que les lignes bougent

le poète est sourcier des sources bienfaisantes et des jachères mémoriales

Mais où sont-elles ?

 

vous les trouverez d’« un chemin de sable / dans la cohorte des souvenirs »

selon le poète Jean-Claude Padioleau

ou d’un jardin à la clématite rouge ouvrant la porte végétale.

 

*Chanson de Christophe Jean-Michel Jarre

 

 

 

(*)

Luc Vidal est poète, écrivain et éditeur. Il est fondateur des Éditions du Petit Véhicule. Il a créé de nombreuses revues, parmi lesquelles Signes, Incognita, Les Cahiers de Rochefort.

« Ce n’est pas en vain que Luc Vidal écrit depuis longtemps ses poèmes avec le parfum d’Eurydice comme vecteur de sa pensée. La belle l’accompagne sur tous les chemins de sa vie. Il n’a pas besoin de se retourner pour la voir, s’assurer de sa présence, non elle l’entoure, l’environne et le transporte.

Il puise sa nourriture dans la géographie des corps, récolte la provende distillée dans la vallée ombrée, sur la colline généreuse d’un paysage rêvé, dans la brume d’une aube partagée. Il parcourt les chemins semés de cailloux avec l’ardeur du musicien-chanteur mythique, qui le définit clairement. C’est ici ce que nous donne à voir et à entendre son écriture ample et précise à la fois. On se plonge dans les méandres de cette rivière en mouvement infini pour en suivre les cours dont on n’imagine pas l’aboutissement. On ne cherche pas non plus à y songer. Le voyage est toujours à faire. » Jean-Claude Padiolo (extrait de l’Après lire du recueil Le maquis Thaumaturge).

(F.M.)

 

 

Luc Vidal

Francosemailles, Printemps 2026

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