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Articles sur les poètes francophones contemporains
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ARCHIVES FRANCO-SEMAILLES

 


Janvier-février 2021

 

 

 

« J’ai sculpté mes racines… »

 

Poèmes inédits de Cathy Garcia Canalès

 

Photo de Dana Shishmanian

 

Le chant de la vieille

 

corps tordu

incendie

calcinée

je suis

 

soumise

tel fut mon satori

mais ma beauté demeure

hors de ta portée

 

vie et mort

j’ai la connaissance

des profondeurs

c’est pour cela

que le serpent m’a aimée

 

toutes les bêtes

m’ont apprivoisée

pattes griffes

plumes toisons

ma flèche touche au cœur

tout prédateur nommé Homme

je règne animale

sur toute la création

 

j’ai initié bien des peuples

qui m’ont nommée lunaire

de la génisse à la brebis

pour m’asservir

nombre de lois

ont été dictées

mais joug après joug

je demeure l’indomptée.

je parle la langue des oiseaux

qui lisent dans mon cœur

 

les mauvais augures

ne portent pas de plumes

mais des bâtons cracheurs de feu

des couteaux et des bombes

au commencement des temps

j’étais déjà penchée

sur le berceau de l’humanité

en moi était contenue

l’empreinte de toute forme

et la mémoire des abysses

 

ma puissance est immense

je suis la porte des mondes

je suis le grand cobra

prends garde humain

si tu ne respectes pas l’équilibre

tu seras balayé pulvérisé

 

à genoux Homme

ferme les yeux

ouvre ton cœur

ton sexe est sacré

l’as-tu donc oublié ?

 

allez viens danser avec moi

sens-tu sous tes pieds

le frisson des racines ?

sens-tu le rythme du vent

les tourbillons de la sève ?

viens danser avec moi

viens sentir l’étreinte

et la lune dans nos veines

 

je connais les partitions du frisson

et les passes secrètes

qui font du plaisir

un art initié

je connais les paysages intérieurs

des quêtes et des illuminations

 

je vois au loin sur les plaines

la lente pérégrination des hommes

vers le nord hypothétique

pour se connaître

il leur faut pénétrer la terre

ériger des totems

pour ensemencer les cieux

mais ils se trompent

et n’encensent

que faux dieux.

pour me connaître

qu’ils suivent la piste

féline

 

ils pourront me trouver aussi

nue et lisse au creux des pierres

s’ils posent leur oreille

contre les os de la terre

ils entendront battre

mon cœur

 

je suis l’innocence faite chair

mais ne te laisse pas bercer

par la douceur de mes courbes

une part de moi ne dort jamais

sous le regard de l’éveillée

tu es nu comme un nouveau-né

 

mystère et magie

art des saltimbanques

depuis le début des temps

j’accompagne les nomades

car mon nom est mouvement

 

je suis la première et la dernière

sœur amante mère épouse

je suis toutes en une

et une en toutes

je suis la voie du cœur

la voix enchanteresse

 

j’ai pouvoir de vie et de mort

tant de fois j’ai enfanté les ténèbres

huilé la nuit de mon corps

je suis le serpent primordial

qui enlacera le monde

 

après tant de siècles à m’humilier

comprendras-tu enfin ?

 

in Universelle (inédit)

 

***

Parfum de causse

 

la brillance des lauzes

le lent effritement des pierriers

les anciennes phosphatières

ont figé le râle ultime

de bêtes depuis longtemps disparues

les chemins en étoiles se perdent aussi

dans un fouillis de taillis

traversés de pistes

renards, blaireaux

passes de chevreuils

et de sangliers

 

dans ce pays taillé au burin

pour les initiés à la solitude

la foudre frappe-t-elle encore

pour désigner le sorcier ?

la graine d’amour frémit

au fond du trou de l’âme

ondées, parfums, sèves

brasiers de coquelicots

baisers de lavande

la buse tourne

à l’aplomb de la proie

le lézard se débat

dans la gueule du chat

élytres, pattes, antennes

et le frottement obstiné

des cigales dévotes

 

hymen des tanins

et des fontaines

l’âpre acidulé

des baies de genièvre

envahit la bouche

perle de sang

au bout du doigt piqué

des belles au causse

se promenant

 

le temps galope à roussir

d’un souffle d‘automne

un balai pour l’hiver

des mains invisibles

gravent les écorces

le vent peigne les ramures

et dans les fentes de la nuit

on entend déjà chuchoter

les germinations futures.

 

in Je l’aime nature (inédit)

 

***

 

Mojo

 

Il est des foudres secrètes

des liqueurs de transe

qui chavire le cœur

le sauvage de l’âme

 

quelques notes arrachées

à ton sexe électrique

ta voix profonde a gravé

des frissons sur ma peau

 

il est des amours d’un instant

des amours impossibles

des amours comme des ombres

au centre d’un rêve éveillé

 

tu m’as fait l’amour sorcier

et j’ai joui de ton corps tendu

tout près

dans cette cérémonie

du fond des temps

 

ma paume sur ton épaule

a bu les vibrations du son

la musique est mon cheval

mon balai de sorcière

et tu traçais des formules

à la sueur de tes lèvres

 

je t’ai aimé ardemment

dans cet outre monde

et j’aime croire

que tu le sais

 

in Des volcans sur la lune (inédit)

 

***

 

Nos petites centrales

 

J’ai le cœur qui s’affirme maintenant

qui rayonne sans filtre, elle tourne bien ma petite centrale

j’ai le cœur qui bat à son propre rythme

qui ne s’emballe plus

à trop vouloir s’accorder

avec les uns avec les autres

avec ce qu’ils disent et son contraire

j’ai le cœur cristal

et toutes les fêlures

sont des tatouages

dont l’histoire n’a plus d’importance

ou presque

 

je me suis baladée longtemps avec les racines à l’air

à ne pas trop savoir quoi en faire

je les coupe elles repoussent

toutes aussi inutiles

chaque famille a sa spécialité

la mienne c’est la disparition

et le rejet d’organes

et j’ai cessé de vouloir y greffer mon cœur

 

parfois il y a soudain quelqu’un

qui toque à la porte

ha non pardon, c’était une erreur

juste un fantôme

une erreur une erreur une terreur

que ça recommence encore et encore

mon cœur s’emballe

tsunami d’émotions

l’espoir est un acide

mais la centrale tient bon

juste imperceptible

une, deux, trois fêlures de plus

dont l’histoire n’a aucune importance

 

mon histoire n’a aucune importance

j’ai le cœur qui bat et il bat bien

c’est le mien

et son rythme est puissant

j’ai sculpté mes racines

j’en ai fait une œuvre d’art

comme l’on sculpte un arbre mort

mon histoire

je l’ai découpé en poèmes

qui n’ont aucune importance

ce sont juste des poèmes

des mots qui circulent

petits ruisseaux

grandes rivières

 

nos petits bateaux

nos petites histoires

ont rendez-vous

au grand océan

de lumière

                             

c’est lui qui fait battre nos cœurs

tourner nos petites centrales

 

In Ourse (bi)polaire (inédit)

 

***

 

Dénouement

 

Je ne suis pas d’ici

pas plus que d’ailleurs

dans mes veines

coule le sang de l’exil

de tous les exils

et la grave beauté

des destins déchirés

je ne suis pas d’ici

mais je suis là

partout où reposent mes pieds

je suis là

partout où je marche

pas après pas

je suis là

et j’ai dans le cœur

une musique qui n’est pas d’ici

pas plus que d’ailleurs

mais que tous peuvent reconnaître

la musique de l’exil

de tous les exils

 

j’ai cassé mon collier de sel

ne porte plus désormais

que des colliers de ciel

 

in Mon Collier de sel, À tire d’ailes 2020 (autoédition)

 

la source

on n'écrit pas pour faire beau
on écrit pour laver, pour dissoudre
parfois le robinet est fermé
c'est comme ça, il ne faut pas le forcer
c'est que dans l'invisible la source, le réservoir
se remplissent à nouveau
ça peut être long

témoin

ça va, ça va pas, ça va, ça va pas
le tout serait de trouver en soi un lieu
d'où on puisse regarder toute cette agitation
en se sentant moins concerné

saisons

automne, hiver
retour sur soi, protection
cocon, ne rien faire
rassembler ses forces
pour un prochain printemps

in Petit livre des illuminations simples, À tire d’ailes 2021 (autoédition)

 

 

Une image contenant arbre, extérieur, personne, forêt

Description générée automatiquement

Cathy Garcia Canalès, poète, artiste plasticienne indisciplinée, a connu le spectacle vivant et y retourne parfois, créatrice en 2003 et femme-orchestre de la revue de poésie vive Nouveaux Délits, animatrice d'ateliers, lectrice, conseillère et critique littéraire, fabrique elle-même une bonne partie de ses livres avec du papier recyclé, se planque dans le Lot sauvage depuis 20 ans, aime marcher, photographier et travailler dans les champs.

 

Dernières publications : Petit livre des illuminations simples, À tire d’ailes 2021 ; Histoires d’amour, histoire d’aimer, À tire d’ailes, 2021 ; Mon collier de sel, À tire d’ailes, 2020 ; Le Tarot de Saint Cirque, avec Lionel Mazari, Gros Textes, 2020 ; À la loupe, tout est rituel, À tire d’ailes, 2020 ; Pandémonium II, À tire d’ailes, 2019 ; Toboggan de velours, À tire d’ailes, 2019 ; Celle qui manque, À tire d’ailes, 2019 (réédition) ; Aujourd'hui est habitable, Cardère éd. 2018 ; Calepin paisible d'une pâtresse de poules, Nouveaux Délits, 2018 ; Sursis, À tire d’ailes, 2017 ; Bonzaïs hallucinogènes, Gros Textes, 2017 ; D’ombres, À tire d’ailes, 2017 ; Trans(e)fusées, Gros Textes, 2015 ; Des ourses dans le ciel (Cathy Garcia & cie), mgv2>publishing, 2014 ; Guerre et autres gâchis, Nouveaux Délits, 2014 ; Fugitive, Cardère, 2014. Son site personnel : http://cathygarcia.hautetfort.com/.

 

 

 

 

Cathy Garcia Canalès

Francosemailles, janvier-février 2022

recherche : Dana Shishmanian 

 

 

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