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D'une langue à l'autre...
et textes
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ou comme prétexte. Traduction.

 

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Archives : D'une langue à L'autre

 


Septembre-Octobre 2020

 

 

Ara Alexandre Shishmanian :

 

Confessions en marge d’un destin (I).

Le poète et l’histoire

(*)

 

La poésie est accord au soi profond, à l’espace abyssal et onirique d’au-delà de la réalité et de l’imagination. En ce sens, la poésie – non seulement elle mais toute forme élevée de l’esprit, dans une sphère libre de tout domaine – est une démarche négative qui utilise, exclusivement pour les refuser, les offres du monde en présence et, pourquoi ne pas le dire, refuse le monde tel quel. Le logos de la poésie, comme celui de la philosophie dont la première est proche parente, pour le plus grand mécontentement de la dernière, va au-delà des choses qui semblent tendre vers elle, mirages et aliénantes tentations, il les utilise seulement pour les rejeter, les fond dans la froidure de l’expression pour en libérer l’étranger sans visage, le sous-jacent que l’anxiété de l’illusion devine, en se gardant bien de le découvrir. Le Néant.

Lucidité éthique et négation esthétique fusionnent chez quelques éternels adolescents, androgynes sans âge, qui scrutent à travers des nostalgies de mots les tréfonds ludiques du non né. Non pour en rapporter dans le monde quelques « brins arrachés à l’invincible chose en soi », comme l’écrivait jadis le poète roumain Leonid Dimov, brins impossibles d’un soi atteint d’aucun combat – ce qui évoque par ailleurs l’indicible « Das Wort », la Parole pressentie et perdue comme en rêve par Stefan George – mais pour quêter, dans les labyrinthes de ses propres illimitations, l’œil aveugle, illuminé et enténébré en même temps par le refus absolu du regard : the Eye Wide Shut comme a dit, me semble-t-il, Samuel Beckett, suivi par le bien plus populaire Stanley Kubrick. L’Œil dont les profondeurs sombres ont sans doute, jadis, caressé Homer et, auditivement parlant – car l’Œil n’est pas limité par les sens – Beethoven. L’Œil qu’ont entrevu Hölderlin, Novalis et Eminescu, l’Œil devant lequel disparaissent les mirages et les ombres du spectacle. Ce n’est qu’en tuant en nous – par fermeté éclatante ou par grâce, la grâce du dégoût et de la haine du monde – les oubliettes pleines de secrets du regard, que nous pouvons parfois, par quelque nuit étrangère aux accouplements et au réveil importun des autres, quand solitaires et uniques nous nous attardons aux portes du mésonge, l’apercevoir, lui, limpide et aveuglant, tel un double sphérique de notre visage, voire même sentir sur notre peau profane sa coruscance incombustible, ou monter avec lui à travers d’épaisses paupières de nuages vers une autre lumière, plus grande – d’en haut. Ou bien, parfois, le découvrir à travers des strates géométriques de couleurs, sous d’étranges couvertures de lassitude, au noyau labyrinthique du cerveau.

Mais, au-delà de cette fonction de déstructuration des offres aliénantes du monde – pas autant des choses que des sentiments et relations dont le monde nous appâte, à savoir ce qu’on pourrait appeler l’état de réalité – la poésie joue, elle, un double et indispensable rôle, comme toutes les formes démodelantes de la connaissance. Celui d’anamnèse d’abord, celle qui nous plonge dans la synchronie pure de l’esprit, témoin d’éternelle nitescence d’une extériorité inaccessible que nous pouvons seulement deviner par l’intuition, et ne pouvons éventuellement atteindre, de manière séminale, qu’en nous supprimant nous-mêmes – bien que l’esprit séminal, avec tous ses étages, ne soit pas encore l’esprit de l’extériorité absolue du néant. Mais aussi, le rôle, plus intime, de récupération psychologique, temps retrouvé du temps perdu, ou, mythiquement parlant, paradis perdu en lequel nous retournons par récurrente, souriante chute. Entre les deux, plus étrangère ou plus familière, selon l’angle de vue, se trouve la contemplation apocalyptique de l’histoire, que le poète déteste mais dont il ne peut complètement se déprendre, et dont il se venge en la capturant dans les labyrinthes catoptriques de son œuvre. Ici, dans cette zone précisément interactive de la démarche poétique, se manifestent d’ailleurs le plus intensément ces offres psychiques dont il a été question plus haut – non seulement les tentations du simple désir, mirages coloriés dans le désert des égarements, mais, plus subtilement, la tentation de l’anxiété et peut-être plus profondément encore, celle du danger, avec son masque double de salut et de mort. Ou le sentiment de l’urgence, par lequel nous devenons si étrangers à nous-mêmes, en nous incrustant généreusement dans les désespoirs du monde. La compassion, oui, celle qui ajoute une infinie durée à la superfluité.

Sans doute, la relation du poète moderne ou post-moderne avec l’histoire prend, le plus souvent, la forme d’un court-circuit interactif qui connecte, pour la durée d’un texte seulement, la subjectivité créatrice à la diachronie extérieure du monde. D’autres fois, l’effort déstructurant se manifeste pourtant plus durablement, soit par une séquence de moments interdépendants qui peuvent s’étendre sur le territoire d’un volume entier – expériences à la limite du supportable, traversées par une idée – soit sous la forme plus traditionnelle de l’épique ludique, jouant de l’impossible quelque part entre mythe, symbole, et parabole.

Mais à cette interaction avec les diachronies de l’extérieur, propre plutôt au roman, on peut en ajouter une autre, que le roman, contaminé par la poésie, a découvert aussi – voir le cas en quelque sorte classique de Marcel Proust : l’interaction avec soi-même. Nous entrons alors sur les terres dévastées de la recherche du temps perdu ou, plus bizarrement, d’un temps complètement autre que celui où, dans notre méconnaissance de nous-même, nous avons jadis compté nous trouver. Concrètement, les choses se présentent, hélas, de manière bien plus imprévisible, faisant de notre destin héroïque, l’expression d’une ironie, et de l’option la plus profonde, une sorte d’étrange valeur refuge. Nous plongeons de la sorte dans notre destin comme dans une découverte et dans un échec. Ainsi, tel grand critique littéraire rêvait d’être historien ou architecte – plutôt architecte d’ailleurs qu’historien – et pourtant il n’est devenu que cela : un très grand critique littéraire. Ou peut-être quelque philosophe dans les profondeurs du temps aspirait à devenir un second Homère, éventuellement même supérieur au premier – mais nous ne pouvons être en même temps un autre, et pourtant plus que lui – et il a fini par échouer sur ce qu’il était en réalité : un très grand philosophe, doté en plus avec une tenace antipathie à l’encontre des poètes ! Et pourtant, les vocations multiples ne sont pas impossibles ; avec la précision que si elles se manifestent dans l’étroitesse d’un individu et dans le désespoir d’une finitude, elles deviennent tout aussi désespérément concurrentes, les plus fortes ou, peut-être, les mieux servies par la politique du hasard ou de l’illusion – que les Indiens, comme on le sait, appellent māyā – finissant par vaincre.

Par exemple, l’auteur de ces lignes et de ces pensées mélancoliques n’a pas eu l’intention de devenir poète, pour lui, initialement, la poésie étant plutôt un hobby persistent et même un peu obsessionnel. Poétiquement, il était donc, ce qu’on pourrait appeler un hobbit. Et pourtant, la même māyā pour laquelle, à la différence de Mircea Eliade, il n’avait, lui, le moindre respect, qu’il considérait et la considère toujours comme une irréalité hostile (ce qui, évidemment, constitue un insupportable paradoxe), l’a poussé avec une sorte de cynisme vers cette vocation que lui-même ignorait. Autre paradoxe ! Car comment saurions-nous être poussés vers nous-mêmes, tel du bétail dans l’enclos ? Voilà de quoi ruiner toute conception romantique. Tout serait-il écrit par avance, pourtant non, comme se l’imaginent les islamiques, par Dieu, mais par le diable ? Et notre liberté moult vantée, ne serait-elle que l’amusement d’un destin hostile ? Voilà aussi ce qui pulvériserait en d’amers sourires notre fameux « libre arbitre », mais, fait consolant, notre responsabilité morale également. En effet, si le mal nous écrit – vers le bien ou vers le mal – cela veut dire que nous ne sommes libres qu’en commettant le destin pré-écrit, qu’il n’existe donc pas de libre arbitre – libre arbitre identique d’ailleurs, à une analyse attentive, au péché originaire – mais seulement le libre arbitraire, patrie sans bornes de tous les crimes et tous les abus. Raison supplémentaire pour aspirer à la déstructuration de tous les dogmes de l’illusion (car, bien entendu, l’illusion est dogmatique).

Alors, si en partageant le paradoxe structurel de la langue, la poésie – qui n’est qu’un genre hétérodoxe de la métaphysique – s’avère simultanément, bien que non concomitamment, synchronique et diachronique, le volume de poésie, lui, comme document par le moyen duquel le poète des souterraines devient personne publique (non acceptée ou acceptée, et en quelle mesure, ou selon quels critères, c’est une toute autre question), représente une sorte de chronographie intime par laquelle la trajectoire d’une conscience se retrouve et se dévoile.

La mise du volume ne se résume donc pas à un projet euristique et esthétique par lequel le poète, en fonction de son génie et ingénie, court-circuite éventuellement les consciences par une électricité de signes, qui n’est au fond que la négation même comme surprise, mais risque de vouloir dire autre chose aussi : une sorte de bilan personnel, une voie bizarre faite de ratés qui l’a conduit d’une certaine manière dans un nulle-part de toutes les interrogations ; non le dévoilement mais la trahison d’une anabase agonique qui s’est effectuée en partie à son insu, d’une montée faite d’obstacles, une ascension de dépressions qui ne s’accomplit qu’en en acceptant comme unique sens l’inutilité. Une inutilité insondable.

Car qu’est-t-il de plus inutile que l’échelle qu’on a montée – échelle dont il faut inévitablement se séparer, comme il faut se séparer à un moment donné de soi-même. Étrangers – mais libres et seuls – nous nous laissons alors embrasser par le néant que nous sourions.

 

(*) Extrait de la préface de son dernier volume paru en roumain,

Menuetul menestrelului morbid / Le Ménuet du menestrel morbide, 2019,

qui regroupe ses poèmes de jeunesse jamais publiés, et des poèmes inédits plus récents.

 

 

 

 

Ara Alexandre Shishmanian

 

Traduction du roumain par Dana Shishmanian

 

Francopolis, septembre-octobre 2020

 

 

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