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Emmanuelle Urien sélection avril 2005

 Sa présentation


  Mélodie urbaine

La porte était entrouverte. Sans une seconde d’hésitation, je l’ai poussée pour entrer.

J’ai aussitôt déploré ce geste, cette petite extravagance qui allait à l’encontre d’une retenue si bien acquise que je la croyais devenue naturelle. Pour passagère qu’elle fût, la folie était pourtant commise : je me suis engouffré dans la brèche qu’elle avait ouverte, et je ne pense pas en être jamais sorti depuis.

 

Une heure auparavant, je me trouvais encore dehors, aussi libre qu’on peut l’être au saut du lit, après que la sonnerie du réveil vous a précipité sur les trottoirs de Paris et qu’une longue journée de travail vous attend, qui risque de déborder sur la nuit si vous n’y prenez garde. J’étais, quant à moi, rompu à la contrainte obligatoire des heures supplémentaires que m’imposait ma jeunesse dans un métier d’avenir, et c’est sans la moindre illusion que, ce matin-là, je me laissai avaler par la foule dans les couloirs du métro. Tête basse, sourcils froncés, les yeux fixés sur mes pieds, je me précipitai jusqu’aux voies, porté par un bataillon de voyageurs tous animés de la même hâte, et je pénétrai avec eux à l’intérieur du wagon, dans une bousculade programmée dont personne ne s’offusqua.

Il fallait ensuite tâcher de ne rien regarder, ni personne. Afficher une préoccupation fabriquée de toutes pièces et démentie seulement par le vide du regard. Ignorer l’appel tonitruant des quêteurs obligés de débiter leurs malheurs à tue-tête pour couvrir le fracas de la rame, jusqu’à ce qu’ils vous frôlent ; leur offrir un sourire faussement désolé avant de replonger dans une hébétude qui décourageait toute nouvelle approche, et intellectualiser l’incident : « on ne peut pas donner à tout le monde, ni son argent, ni même son attention ». Prolonger la réflexion, car elle le méritait : « quant à prêter l’un ou l’autre, cela exige qu’on ait également du temps à consacrer. Or, du temps, je n’en ai pas, ce qui règle définitivement le problème ». Ou permettait en tout cas de le contourner habilement.

Venu quelques années plus tôt d’une province trop rurale pour mes ambitions personnelles — quelles qu’elles fussent alors — j’avais vite, en arrivant ici, pris le pli de l’indifférence forcenée : la ville m’avait mis au pas. Dans cette capitale plus que nulle part ailleurs, m’étais-je laissé dire, il fallait, pour garder la tête et le cœur en place, glisser à la surface des choses, effleurer les êtres, n’être jamais partie prenante des événements, et éviter autant que possible les rencontres fortuites. Se rendre d’un point à un autre par un itinéraire tracé d’avance pour vous, et dans un temps imparti. Tout manquement à ces règles menaçait un équilibre chèrement acquis. Je l’ai appris à mes dépens, simplement en poussant une porte, et cet écart de conduite m’a coûté une vie. Deux, si l’on inclut la mienne.

 

J’étais pressé, ce jour-là, de me rendre au siège d’une multinationale de renom afin d’en éplucher les comptes. Que la société fût reconnue ne changeait, à vrai dire, rien à l’affaire : j’aurais de toute façon fait preuve du même empressement pour n’importe lequel des clients du cabinet d’audit qui m’employait. Je ne faisais que me conformer à un rythme imposé, sans même en avoir conscience : petit trot ou pas de charge, c’est ainsi que l’on marche à Paris.

La société se trouvait dans l’une de ces avenues très fréquentées de la capitale, mais où l’on ne s’arrête guère que si l’on y habite ; une longue artère toujours passante, avec de luxueuses boutiques de loin en loin, et bordée pour le reste de vieilles demeures à hauts plafonds dont quelques unes abritaient des bureaux  et les autres des hôtels particuliers.

En sortant du métro, une surprise m’attendait : pendant mon trajet sous terre, le jour s’était levé et le printemps, dont j’avais oublié jusqu’à l’existence, avait fait son apparition dans le quartier même où je me rendais. Je confesse, toute honte bue, une faiblesse de midinette pour Paris au printemps : la ville, si poussive le reste du temps, prend en cette saison une sorte de fraîcheur passagère, et il s’agit alors de ne pas laisser passer ces quelques jours de grâce qui transforment la vieille dame en jouvencelle. Cette fantaisie était, je crois, la seule concession à mes origines que je m’autorisais, car j’étais, pour le reste, devenu aussi parisien qu’on peut l’être après si peu de temps passé dans la capitale.

L’heure de mon rendez-vous approchait, et voilà que, subitement à l’aise dans ma tenue réglementaire de jeune cadre, j’avais le nez en l’air, les yeux clos, et un sourire d’enfant ravi sur les lèvres. Le lieu de mon rendez-vous ne se trouvait pas loin, et je pouvais encore m’y rendre en quelques enjambées efficaces : il me suffisait, pour être à l’heure, de traverser la rue, de la longer sur quelques mètres, et de sonner à l’interphone, juste au dessous d’une plaque dorée qui annonçait discrètement la couleur.

Mais je n’ai pas voulu traverser, pas tout de suite. Il faut dire à ma décharge que le trottoir d’en face était à l’ombre. Nul doute qu’il y faisait frais, que ce côté-là de la rue était encore en proie à l’humidité et à la grisaille de l’hiver. Je me trouvais en revanche en pleine lumière, dans une belle et bonne chaleur, de celle dont jouissent les chats pour s’étirer de bas en haut les yeux fermés. Au demeurant, c’est un peu ce que je faisais, me sentant soudain des inclinations félines peu compatibles avec le travail qui m’attendait.

 

C’est alors que j’ai entendu une voix. Un chant, plus précisément. Rien à voir, pourtant, avec la musique épaisse et furibonde qui s’échappe parfois des fenêtres mal closes d’un appartement en étage, ou de l’habitacle des voitures arrêtées au feu rouge : ce n’était qu’une voix, prise dans sa propre tourmente, qui venait seule jusqu’à moi. En temps normal, pour être honnête, j’aurais à peine tendu l’oreille : il y avait tellement d’autres bruits alentours qui me pressaient d’avancer ! Mais ce matin-là, le printemps me réchauffait la peau et l’esprit ; il me plantait là, imbécile et heureux, au mépris de toutes les règles que m’avait inculquées la vie urbaine. J’étais bien, débarrassé de toute contrainte : c’était un moment rare, et justement celui qu’a choisi la voix pour venir jusqu’à moi, ajoutant à ma béatitude.

C’était un son d’une délicatesse déplacée dans le brouhaha constant de la ville toujours bruyante de mille appels, sirènes et clameurs confondus dans la même stridence et le même empressement furieux. Ce chant, léger comme une brume matinale, évoquait dès l’abord une sylphide, une nymphe, une oréade : en somme, la grâce de la féminité alors qu’elle se révèle à un âge encore tendre. Je regardais autour de moi, surpris et charmé, cherchant parmi les passants une jeune fille diaphane, presque encore une enfant, à la peau translucide, à la blondeur charmante, aux lèvres comme un fruit d’où s’échappaient les notes. Je l’imaginais réfugiée dans mes bras, et je sentais déjà battre contre ma paume un cœur d’oiseau sous un sein à peine formé.

Personne dans les environs, pourtant, ne répondait à ce signalement idéal. Et le chant continuait, toujours ensorceleur. Étais-je le seul à l’entendre ? Au vu des visages fermés qui m’entouraient, j’étais en tous cas le seul à l’écouter. Mais il m’en fallait plus : entendre ne suffisait pas, je voulais aussi voir, et toucher si possible.

 

Il y avait, à l’entrée de l’immeuble auprès duquel je me tenais, un petit porche dont aucune porte ne défendait l’accès, au reste peu attrayant car, pour ce que j’en distinguais, un long couloir sombre le prolongeait. C’était comme l’ouverture d’un tunnel. Je m’en approchai cependant, et alors la voix enfla, me confirmant dans le pressentiment qu’elle provenait de là. J’hésitai à peine avant de passer le porche : il me fallait remonter à la source du chant, c’était devenu une absolue nécessité. Jamais, pourtant, je n’avais été aussi près de commettre une indiscrétion, et l’angoisse me faisait haleter tandis que, pas à pas, j’avançais dans le couloir, transgressant les lois d’indifférence tacitement promulguées par la ville, et craignant à chaque instant d’être surpris en flagrant délit d’intérêt à autrui. À plusieurs reprises je fus sur le point de tourner les talons, mettant ainsi un point final à cette furtive idylle musicale avant de retourner à mes comptes. Mais le chant enflait, et m’appelait à lui : j’étais ferré aussi sûrement qu’un poisson. Je progressais à tâtons, mes mains effleurant les murs, et la voix continuait de monter dans l’ombre, majestueuse à présent. Comme si le chant amenait avec lui la lumière, une petite porte, peinte en blanc, m’apparut dans la pénombre, là, à quelques mètres, au creux du couloir. Je m’en approchai : elle était entrebâillée. Je la poussai, sans réfléchir. Et j’entrai.

 Savais-je à quoi m’attendre ? La jeune fille de ma vision ne se trouvait pas là, et c’était mon unique certitude. Toutes celles que je croyais m’être construites par ailleurs vacillaient déjà, et devaient s’effondrer peu après.

En dépit d’une ampoule qui pendait au plafond, la pièce était sombre, mal éclairée d’une lueur jaunâtre. Il y avait, en face de moi, une fenêtre dont les vitres étaient si sales que la lumière du jour ne parvenait pas à entrer. Malgré cela, je clignais des yeux, ébloui : c’était cette voix, toujours, qui continuait de m’enchanter. Dans le même temps, le désespoir m’assaillait par vagues ; car je comprenais que j’avais fait quelque chose de mal en m’écartant du droit chemin, des sentiers battus où la sécurité était garantie, et qu’il fallait bien que cela se paye, d’une façon ou d’une autre.

À mesure que ma vision recouvrait son acuité, ma raison, elle, s’épaississait jusqu’à disparaître dans le remue-ménage des sensations absurdes qui me possédaient : j’étais tiraillé entre ma rigidité citadine et mon être profond, cet inconnu, et celui-ci semblait l’emporter au mépris de tout danger.

Cette prise de conscience que quelque chose d’irrémédiable s’était produit ne mit pas fin pour autant à l’invraisemblable fascination à laquelle j’avais cédé : plus que tout, je voulais savoir d’où provenait le chant qui continuait de me subjuguer. Je scrutai les lieux avec les petits mouvements de tête affolés d’un animal pris au piège. Tout d’abord, je ne vis rien que la pénombre sale d’où s’écoulait cette musique étrange. Et puis la voix se tut et, dans un coin de la pièce, les contours d’une masse se précisèrent : juste au dessous de la fenêtre, allongée sur un matelas jeté à même le sol, une femme reposait, la tête relevée par plusieurs oreillers.

Elle me regardait, et elle souriait.

Je suis tombé à genoux, j’essayais de sortir ainsi, à reculons ; je crois bien que j’ai bégayé des excuses, ou peut-être, comme un exorcisme, est-ce un tout autre jargon qui sortait de ma bouche, celui de mon métier, impersonnel et impropre à la situation : consolidation, bénéfice net avant impôt, besoin en fonds de roulement ; je me raccrochais à des mots, épouvanté et stupide, et elle, pendant ce temps, me regardait avec bienveillance en souriant gentiment.

C’était une créature énorme que son poids clouait au sol, un être presque asexué, n’était-ce cette voix que l’on n’eût jamais crue venir d’elle, de cette cage thoracique disproportionnée, de ce corps distendu par une obésité maladive, de cette bouche engloutie dans un visage boursouflé.

Le dégoût devait se lire sur mes propres traits, car elle ferma les yeux et se remit à chanter. L’instant d’après, j’étais dans ses bras qu’elle peinait à refermer sur moi : je m’y étais précipité aux premières notes, incapable de résister à l’attrait de sa voix. Dans le même temps, je réalisai que désormais, c’en était fini de toute cette belle vie pleine de promesses abstraites que je m’étais construite jusque là.

Je sentais contre mon oreille son cœur battant à contretemps, pulsations contrariées sous un amas de graisse dans lequel je m’enfonçais tout entier, visage et corps à la fois. Je cessai de lutter contre mes démons, mon esprit se vida et, privé de ma raison banale, je fus heureux pour la première fois de ma vie, d’un bonheur si profond qu’il excluait tout partage.

Je suis resté longtemps ainsi, pelotonné sur elle comme dans un édredon, mon corps d’homme ramené soudain à des proportions d’enfant, sa voix me procurant une extase que jamais ni mère ni amante n’avait pu me donner. Elle chanta des heures durant, me sembla-t-il, plus longtemps et plus juste que la plus chevronnée des cantatrices, et jamais l’émotion ne manquait à la moindre note. J’étais au paradis et je voulais y demeurer le reste de ma vie.

Quand elle se tut à nouveau, les sens me revinrent : le silence me fit bondir de son corps comme au sortir d’un cauchemar. Je la regardai, révulsé, presque hystérique ; il me venait des haut-le-cœur, et je me mis à trembler d’un dégoût si évident que je distinguai bientôt des larmes au coin des yeux de la femme, de grosses perles bien rondes qui faisaient mentir son sourire : j’avais peiné le monstre. Ce constat, étrangement, atténua mon trouble, et je ne frissonnais plus qu’à peine lorsque, me retournant, je vis la porte grande ouverte.

Elle devait avoir deviné mon intention. Pour la première fois depuis notre rencontre, elle parla : « Va-t-en, si tu veux. » Elle avait une voix d’adolescente fatiguée, légère et un peu cassée, qui fit ressurgir dans mon esprit l’image de la sylphide.

J’approchai de la porte et la refermai, lentement : cette fois, je savais ce que je faisais. Quant à savoir pourquoi... Il y avait un fauteuil dans un coin de la pièce, à l’opposé du lit. Je m’y assis. La créature porta ses deux énormes mains à son visage : elle s’essuyait les yeux.

 

La nuit était tombée. La femme parlait depuis longtemps, en petits murmures las entrecoupés de soupirs charmants. Elle se racontait, mais c’était une histoire que j’avais déjà entendue, car les plus affreux malheurs finissent toujours par se savoir : on en rend compte vers vingt heures, lorsque l’avidité des avaleurs de couleuvres est à son comble devant leur petit écran. Ainsi voilà : l’obésité faisait des ravages, et c’était une maladie dont le nom avait des contours et des consonances obscènes. Cela aurait dû me rendre le monstre plus humain, de savoir qu’elle aurait pu être au sommaire des journaux télévisés. Mais où avait-on vu que les sujets de reportages avaient une voix si mélodieuse qu’elle vous rendait fou, d’amour et de répugnance tout à la fois ?

Chaque fois qu’elle se taisait, pour reprendre son souffle ou pour me regarder de cet air famélique qui me faisait horreur, je la pressais de reprendre, de rompre ce silence aussi pesant qu’elle : il fallait qu’elle parle ou qu’elle chante, pour estomper son image dans la pénombre et bercer mon estomac soulevé par sa vue.

Elle me raconta tout, et cela dura des heures : toute sa pauvre vie de créature difforme et mal-aimée ; je n’écoutais presque rien, que sa voix, que j’aimais pour elle-même. J’entendis quelques bribes, çà et là ; je retins qu’elle avait toujours chanté, depuis sa naissance, lui avait-on dit, comme elle respirait ; qu’elle avait tout perdu : famille, amis ; depuis elle préférait se cacher là ; qu’elle ne pouvait plus bouger, écrasée par son propre poids ; qu’une vieille dame un peu folle était venue la soigner quelque temps et puis avait disparu du jour au lendemain ; qu’elle allait mourir ici, que ce réduit serait son tombeau ; que j’étais gentil de lui tenir compagnie, qu’il ne fallait pas avoir peur...

Elle se tut alors, et je compris qu’elle n’avait plus rien à dire. Elle n’avait pas réussi à m’émouvoir, je ne pensais qu’à sa voix, dont elle me privait si brusquement après me l’avoir offerte sans restriction pendant des heures. Affolé à l’idée que le silence pourrait la rendre à ma vue, je parlai à mon tour et m’empressai de dire n’importe quoi : « Et …qu’est-ce que tu manges, alors ? »

Elle répondit avec un petit rire d’une émouvante délicatesse : « Rien. »

Je haussai les sourcils et poursuivis mon interrogatoire inepte : « et…comment fais-tu pour…tu sais bien, tes besoins naturels ? »

Nouveau rire, qui laissait son corps de marbre mais faisait frissonner le mien de plus belle : « Je n’en ai plus. Je ne fais pas. Tu ne me crois pas ? Reste, alors, et regarde.»

« Je ne peux pas te regarder. Quand je te regarde j’ai envie de vomir. » J’attaquais de front, bassement, cruellement, mais c’était encore histoire de parler : même si ces paroles traduisaient la réalité, mon intention n’était pas de la faire souffrir, car je ne ressentais pour elle, je veux dire pour l’énorme femme qui se taisait, qu’une indifférence mâtinée d’impatience dans l’attente qu’elle chante à nouveau. Le reste de mes réactions était purement physique. Peut-être l’avait-elle compris, car elle reprit, après un autre de ses rires adorables :

« Alors ne regarde pas, tant pis. De toute façon, l’essentiel est invisible pour les yeux. Ne le sais-tu pas, mon petit prince ? »

Je rétorquai : « Je ne suis pas ton petit prince. Et tu n’as rien d’une rose. » Puis j’ajoutai, en ricanant méchamment par dessus ma nausée : « Tu es un pur esprit. »

Elle ne répondit rien mais, une fois encore, le coin de ses yeux se mit à scintiller. Je détournai le regard, honteux. La fenêtre, au dessus d’elle, faisait une tache plus claire sur les murs sales : le jour s’était levé. Je me souvins tout à coup du printemps au dehors, de la lumière et des passants pressés, trottinant en troupeau, et je me rappelai en avoir été moi aussi. Et maintenant, j’étais ici, et les vitres étaient si sales que je ne pouvais voir le printemps au travers, il n’y avait plus que les traces malpropres de la ville triste à mourir.

« Pars ! » Souffla la créature affaissée sur son matelas. Ce n’était pas un ordre, mais une supplication faite à mi-voix, humble et sans larmes, si touchante qu’il me sembla un instant que j’allai moi-même éclater en sanglots.

Cette chose affreuse me retenait là, malgré elle, et mon corps pourtant révulsé s’affranchissait des commandements de mon esprit, furieux, qui ordonnait une obéissance immédiate et le retour à une existence plus supportable, bien ancrée dans une réalité dont je connaissais les moindres détours, et à laquelle je pouvais me conformer sans avoir à me poser la moindre question.

« Non. » Je m’horrifiai de ma réponse, faite à voix basse, chuchotée durement : j’allais rester, encore, en dépit de sa prière et de ma répugnance à l’approcher. « Chante ! » ordonnai-je, et je ne me reconnus pas dans le ton glacé et déterminé que j’employai alors. Elle ferma les yeux et durant quelques instants, je crus qu’elle n’obéirait pas ; le désespoir m’envahit et je me levai du fauteuil en gémissant comme un animal, hors de moi. Elle chanta.

Un mince filet de voix monta d’abord de sa gorge et s’éleva paresseusement, glissant jusqu’à moi, agréable et doux comme la caresse d’une main. Puis il enfla, de nouvelles eaux vinrent le gonfler, pures et chargées de cristal, et je fermai les yeux, vacillant, tandis que le fleuve devenait torrent, que la voix gagnait en puissance sans y perdre en douceur, toute violence mise à part. J’étais retourné dans ses bras et, la tête contre son cœur, je remontai à la source du son, quand il n’est que musique animale qui parle à tous nos sens.

 

Notre tête à tête dura près d’une semaine. Elle me demandait de partir et je refusais, je la regardais avec horreur avant de me lover sur elle, je l’écoutais, je ne voulais plus qu’elle s’arrête de chanter. Je creusais avec ma tête entre ses mamelles abominables pour être au plus près de sa voix, je lui faisais mal, elle soufflait « arrête ! », moi : « n’arrête surtout pas ! » et j’enfonçais ma tête de plus belle, sans entendre ses plaintes ; mais aussi loin que j’aille, ce n’était jamais assez, le chant venait de bien plus bas encore, il était tout au fond de ce corps boursouflé, dans ses abysses. Il devait y avoir quelqu’un à l’intérieur, ce n’était pas possible autrement, quelqu’un qui chantait, une créature céleste qui n’attendait que moi, une princesse enfermée dans ce monstre, prisonnière de cette enveloppe en tous points détestable ; c’est ce mythe que depuis mon arrivée je poursuivais sans parvenir à l’atteindre, et qui faisait de moi un autre que celui que j’avais toujours sagement rêvé d’être. Cet autre, sans doute, m’écoeurait davantage que n’importe quelle créature existante, obèse ou non ; car j’abritais quant à moi un jouisseur égoïste et calme, prêt à tout pour arriver à ses fins.

 

Je suis parti un soir, sans qu’elle me le demande.

J’ai traversé le couloir sombre, passé le porche, et la rue m’a accueilli froidement : il faisait nuit et le vent soufflait en bourrasques chargées de pluie. Des passants m’ont bousculé, écarté de leur passage sur lequel je me trouvais, hébété, cherchant à retrouver ma propre trace perdue par un matin de printemps. Une femme a crié en me voyant.

J’ai marché, titubant comme un ivrogne. Un peu plus loin, une vitrine m’a renvoyé mon reflet, de vagues contours dans la lumière pâle des réverbères : je me suis deviné hâve, barbu et le regard perdu, j’ai tiré sur ma cravate toujours en place après tout ce temps et je me suis arrêté pour pleurer. J’avais perdu quelque chose, je me sentais plus seul au monde qu’un nouveau-né abandonné là, et j’avais peur de moi. J’étais cerné de bruits oubliés : la pétarade des véhicules, le hurlement hystérique des klaxons, les insultes en sourdine ; la ville en rage, en rut, m’offrait son profil le plus grimaçant. Je suis rentré chez moi sans savoir comment, les mains sur les oreilles mais ça ne suffisait pas.

 

Je n’ai rien raconté à personne. J’ai gardé pour moi seul ces souvenirs porteurs d’un indicible bonheur des sens, et entachés d’une honte inavouable. Un chant m’habitait désormais jour et nuit, et je ne savais plus comment le faire taire, je n’étais pas seulement sûr d’en avoir envie.

J’ai inventé, pour expliquer ma disparition, une histoire d’enlèvement mâtinée d’amnésie, un bobard piteux auquel personne n’a cru. Sans insister, j’ai cherché un nouveau travail peu après mon retour, pour repartir de zéro : il me fallait renaître. Je suis revenu dans la foule urbaine, je suis entré tête baissée dans le flot des fonceurs anonymes, me suis mêlé à eux, fondu à la masse comme si je ne l’avais jamais quittée, et le troupeau, pas revanchard, m’a accueilli dans son sein, m’a reconnu comme l’un des leurs.

Je travaillais tard, j’évitais toutes les conversations et j’ouvrais toutes les fenêtres, pour avoir, comme à portée de main, le vrombissement des moteurs et les criailleries de la ville, pour que ce beau vacarme accapare mon oreille, pour ne pas entendre les accents du désordre qui avait élu domicile dans mon crâne. Chez moi j’écoutais la radio, la télé, tout ensemble et très fort, même la nuit, en dépit des plaintes des voisins qui sont venus un soir me pour faire peur, et le lendemain pour me passer à tabac, mais c’était juste un avertissement.

J’ai évité pendant quelques temps le quartier où tout était arrivé ; je n’avais rien à y faire de toute façon. Ma vie prenait doucement un cours qui n’était pas nouveau, je m’étais remis sur les mêmes rails. Je ne regardais personne dans les yeux et n’écoutais rien, jamais. Pas dans la rue.

Et puis un soir, je suis revenu dans les parages sans m’en apercevoir. Il pleuvait, l’avenue était morne et je ne savais pas pourquoi j’étais là. Puis la mémoire m’est revenue, réticente, par bribes douloureuses, mon cœur s’est arrêté de battre et j’ai ignoré un instant la musique dans ma tête : je me suis mis à écouter, dehors. Mais non, rien à signaler, pas un son plus mélodieux que l’autre dans la cacophonie habituelle. C’était un jour de grand passage, les voitures se suivaient au pas et leurs avertisseurs tempêtaient, nasillards, tandis que protestaient en marchant quelques piétons assourdis. J’avançais moi-même avec eux, à leur rythme, et j’approchais sans trop en avoir conscience de l’endroit où mon sort s’était joué. Quand était-ce arrivé ? Est-ce que quelque chose s’était vraiment produit ? C’était pourtant bien là, j’y étais presque, il n’y avait plus, entre moi et cet endroit, que l’avenue par laquelle le flot catarrheux des voitures s’écoulait sans fin.

Il ne fallait pas y aller, non : pas retourner là-bas, c’était déjà mal d’être venu jusqu’ici. J’étais convaincu de tout cela, et je m’étais décidé à rebrousser chemin après un dernier regard de l’autre côté de la rue. Mais j’ai traversé malgré tout, parce qu’en face il n’y avait plus rien : le porche était béant, la porte avait été enlevée et, autour d’elle, les murs étaient en partie abattus et remplacés par deux poutres qu’on avait placées là comme étais. Je suis entré. Je veux dire par là que j’ai franchi une ligne désormais invisible qui séparait deux mondes. À l’intérieur, les murs de chaque côté du couloir avaient également été détruits et étayés, ils révélaient des pièces semblables à celle où j’avais tant souffert et tant joui de je ne sais plus quel bonheur. Une fine poussière de plâtre s’élevait devant moi à chacun de mes pas tandis que j’avançais dans les décombres ; toutes ces brèches absurdes dans les murs me regardaient passer, seul survivant d’une catastrophe qui s’était produite après mon départ, ou que celui-ci, peut-être, avait provoquée.

Elle n’était pas là, évidemment.

Le mur de sa chambre avait été abattu comme les autres ; était-ce cela qui me faisait trouver la pièce plus grande, ou son absence qui avait creusé l’espace ? Qu’étais-je venu chercher ici ? Il n’y avait plus rien qu’un grabat souillé, des linges gris roulés en boule, et le fauteuil qui m’accueillait quand elle se taisait et que je ne voulais plus de ses bras. Je me suis dit « elle est partie avec sa voix, et elle a aussi emporté les murs, les portes, tout ce qu’elle a pu rafler au passage ». J’ai ri, alors, et je n’avais jamais rien entendu d’aussi triste. J’essayais de me souvenir, de revenir quelques jours en arrière, en ce siècle obscur où j’étais quelqu’un d’autre. Me souvenir. Comme j’étais bouleversé, amoureux de sa voix, du souffle dans sa gorge, de chaque respiration qui annonçait une note plus haute, plus longue, plus belle que la précédente. Je fermai les yeux pour ne pas voir la misère sordide qui avait été son décor, je m’efforçai de ne pas respirer les remugles de son aberrante déchéance physique, mais derrière mes paupières, c’était encore son corps difforme que je voyais, les vagues inquiétantes des monceaux de chair étalés jusqu’au sol, la peau grisâtre et comme visqueuse de son visage presque inhumain. En cet instant je n’entendais rien, plus rien, je n’y arrivais plus : impossible de raccorder ce chant à elle et à ses restes dérisoires, le son à l’image. J’avais envie d’avoir rêvé, d’ouvrir les yeux et de me replonger avec un sourire rassuré dans la réalité banale.

 

Je suis rentré chez moi, me suis laissé porter par la foule dans le métro et la rue ; de bousculade en bousculade, j’ai fini par arriver ici, sa voix entre mes tempes était revenue, et il était vingt heures.

La télé, allumée comme toujours, m’a livré le secret de sa disparition alors que je n’attendais plus rien : j’avais résolu de combler à jamais cet épisode de ma vie par le vide, une amnésie totale que j’avais cru bon de simuler auparavant. Elle m’est tombée dessus comme ça, j’ai vu les images en ouvrant la porte : la télé était en face de l’entrée, pas possible d’y échapper. Je l’ai vue, allongée sur une bâche soulevée par huit pompiers, étendue, étalée de tout son corps, pesant sur les bras des huit gars empourprés, costauds pourtant. Des passants la regardaient de loin, n’osaient pas être trop voyeurs ; nul besoin d’avoir le nez dessus de toute façon : le phénomène sautait au yeux.

La caméra approcha, franchit le cordon des badauds et je fus soudain près d’elle.

Ils avaient mis un drap sur son corps, pas assez grand : ça dépassait de partout, je voyais son visage, ses yeux ouverts, fixés sur moi, qui ne regardaient rien. Elle était morte et maintenant, étrangement, elle ne me faisait plus peur, ne m’inspirait plus le moindre dégoût. C’était juste une carcasse immense, du bétail sacrifié que l’on traînait dans la ville avant de la livrer aux équarrisseurs. Inoffensive.

Un reporter dépêché sur les lieux commentait sobrement l’affaire, expliquait comment l’odeur du cadavre avait alerté les voisins ; il avait fallu élargir le porche, abattre les murs du couloir pour le sortir de là. Le poids de la malheureuse était estimé à 500 kg poursuivit le journaliste sur un ton où perçait, comme un appel à plus de voyeurisme, une excitation malsaine. L’image changea soudain et je quittai la scène, la caméra me transporta dans les couloirs d’un quelconque hôpital tandis qu’un médecin spécialiste rappelait au spectateur avide de détails prosaïques les caractéristiques de la maladie, assorties d’une réflexion larmoyante sur les ravages de la solitude.

Ma tragédie personnelle était devenue un fait divers : je n’écoutais plus que d’une oreille, je n’avais pas envie d’en savoir plus. La radio était allumée elle aussi, je montai le son et, baigné par une cacophonie sans nom, j’ôtai mes vêtements, me douchai, préparai mes affaires pour le lendemain, en prévision d’un rendez-vous à l’autre bout de la ville. J’allongeai sur les bras d’un fauteuil mon costume gris, ma chemise impeccable et mes sous-vêtements, tout à une tâche sans surprise et que je connaissais par cœur : j’étais rentré dans ma réalité propre et confortable. Je ne voulais plus rien entendre qui m’en fît sortir. Je coupai la télé qui dissertait sans fin sur l’affaire ; ils en parlaient aussi à la radio. Je changeai de station mais partout elle faisait la une, n’en finissait pas de s’étaler en long en large. Je voulais aller me coucher, essayer de m’endormir sur les programmes de la nuit, de petites musiques alanguies entrecoupées du ronronnement de voix insomniaques qui dissertaient de tout et de rien. Mais cette nuit-là, même les noctambules parlaient d’elle, pour clamer qu’il fallait retrouver le salaud qui avait fait ça.

 

Je n’ai pas pu dormir. J’avais tout éteint : la télé, la radio. Les voisins eux-mêmes, effarés par cette accalmie, avaient cessé de frapper contre les cloisons de l’appartement. Je n’entendais plus que sa voix dans ma tête, si belle qu’elle me faisait entrer dans l’éternité.

À l’aube, je suis allé me livrer : je ne savais pas quoi faire d’autre, j’étais fatigué de faire, comme tout le monde autour de moi, semblant de ne rien voir, de ne rien entendre, de ne rien sentir. J’étais prêt à payer mes erreurs, mes doutes, mes hésitations, mes égarements. Mon crime.

 

C’est elle qui me l’avait dit : « regarde à l’intérieur de moi, regarde comme je suis belle, aussi belle que ma voix le laisse entendre ».

J’ai regardé. 

À l’intérieur de son ventre ouvert, il y avait la place pour abriter tout un chœur, mais je n’en voulais qu’une : celle que sa voix m’avait promise et que je venais délivrer, une petite sirène prisonnière d’une baleine, une déesse adolescente qui n’attendait que moi.

Il n’y avait rien. Personne au rendez-vous pour justifier mon geste et le sang sur mes mains. Elle m’avait menti, et la voix s’était tue dans son ventre pour venir habiter dans ma tête où elle continuait de chanter et de m’en promettre. Aujourd’hui, je sais à quoi m’en tenir, je sais que j’ai succombé au piège de sa métaphore naïve et de cet être cruel tapi en moi. Sa voix était une fin en soi, devenue infinie en moi, mais en moi seulement. Quelle tristesse.

 

Je n’aime plus Paris au printemps. Derrière les barreaux de ma cage tout est toujours gris : le ciment de la cour où les autres se promènent, l’uniforme des gardiens et celui des détenus. Il n’y a guère de bruit ici et je continue d’entendre sa voix. Cela ne me gêne plus depuis que je sais que ma vie s’achèvera entre ces quatre murs. Je n’ai pas essayé d’expliquer mon geste, je n’ai rien dit pour justifier mon crime, pas même à l’avocat commis d’office qui m’a si mal défendu. Personne ne peut comprendre : autant rester muet.

 

Souvent je me rejoue cette scène où ma vie, suspendue à un geste, a basculé en un instant : la porte était ouverte mais je ne suis pas entré. J’ai mis mes mains sur mes oreilles et je suis reparti en courant dans la rue où c’était encore le printemps. La ville était immense et je m’y suis perdu.


Emmanuelle Urien


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Créé le 1 mars 2002

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