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La
magie a disparu
Ce n'était pas vraiment un souvenir qui avait envahi, ce matin,
mon esprit encore vierge des préoccupations quotidiennes, non, plutôt une
sensation ou un ressenti ; quelque chose d'ineffable fait de douceur et
d'innocence, un contentement total autant moral que physique. Ce n'était
pas une image que je voyais en fermant les yeux, quoique... je tentais d'en
définir les éléments : une douce chaleur comme le soleil d'été en montagne,
et aussi de fraîcheur, celle que donne au corps qui s'y repose l'herbe nouvellement
coupée. Peu à peu s'égrenaient les bribes du passé et se mettaient en
cohérence.
C'était l'été, dans les prés tout juste fauchés et fanés,
là-bas, dans ce lieu isolé près de la rivière et loin du village où je
venais me retirer tous les après-midis après avoir accompli mes tâches
ménagères. Je devais avoir douze ou treize ans et prétextais avoir besoin
de tranquillité pour faire mes devoirs de vacances, mais, en réalité,
c'était pour lire en toute impunité, loin des sarcasmes des uns et des
reproches de paresse des autres.
Gérald venait m'y rejoindre, en cachette lui aussi, pour éviter
les mêmes vexations. Nous lisions ensemble, à la même vitesse ; ce qui
était agréable car la page était tournée pour chacun au même moment.
J'avais tenté de lire avec d'autres amis, mais l'un voulait poursuivre sa
lecture alors que l'autre avait terminé ; d'où agacement de chacun et le
plaisir de lire était gâché.
Nous aimions les mêmes livres, notre harmonie était totale.
Nous avions commencé quelques années auparavant par les aventures du « Club
des Cinq », apportant tour à tour les livres possédés ou empruntés. Les
livres : une denrée rare dans les familles de cette époque et de notre
milieu ! Nous nous étions enthousiasmés par le récit du « Dernier des
Mohicans » reçu à Noël, puis, pour mon anniversaire, mon oncle m'avait
offert « Orgueil et Préjugés » ; toutes les friandises du monde ne nous
auraient pas apporté un tel régal !
Au bout d'un moment, nous refermions le livre, encore émus par
les épisodes de ce récit, tout imprégnés par les émotions des personnages,
et nous émergions tout doucement de la fiction du roman pour revenir à la
réalité. C'était un moment de plénitude absolue, une douce oscillation
intemporelle entre le rêve et le réel, où rien ne semblait vous toucher, où
vous n'étiez qu'une parcelle imaginaire qui flotte dans l'infini.
Le ciel était bleu, c'était le silence loin du bruit des hommes,
loin de leur énervement. Puis tout reprenait lentement sa place et nous
rentrions tous les deux, chacun par un chemin différent, vers notre monde
quotidien.
Nous écrivions aussi des poèmes. Gérald lisait les siens devant
les adultes le soir à la veillée ; il était applaudi tandis que les miens
n'étaient pas écoutés, voire rejetés, non sur la forme ou le fond, mais
parce qu'une fille n'avait pas à écrire !!!
Mortifiée, j'avais cependant persévéré pour moi et malgré eux...
Gérald ne m'avait pourtant jamais soutenue. Mépris, orgueil ou simplement
indifférence ? Je ne comptais pas, moi, la fille.
Ainsi passèrent de nombreux étés où nous avions savouré ces
précieux moments...
Puis, un été, il ne vint pas... Cependant je l'attendais, nous
étions tous deux au lycée et lors d'une brève rencontre lors des vacances
de Pâques, nous avions parlé du bonheur de retrouver nos moments de lecture
autour de Proust ; j’avais emprunté à la bibliothèque quelques tomes de « La
Recherche ». Je l'attendis des jours et des jours.
Mais dans notre bande beaucoup n'étaient pas présents, les
travaux de la campagne ou des petits boulots d'été les avaient éloignés...
On changeait de temps ; terminée l'insouciance des vacances, place à
l'entrée dans l'âge adulte.
Après avoir interrogé ceux que j'avais pu rencontrer, j'appris
que Gérald avait un nouveau centre d'intérêt ; une « passion » qui le
tenait dorénavant à l'écart de nos habitudes. Mais aucun écho plus précis
ne me parvint jamais.
Alors passèrent les années : études pour les uns, service
militaire pour les garçons, emplois, mariages, enfants ; le lot de
chacun... Aussi nos chemins divergeaient tant géographiquement que
psychologiquement. L'arrivée de conjoints défaisait souvent les nœuds,
pourtant étroits, du passé, par indifférence ou oubli. Les amitiés étaient
reléguées dans l'album des souvenirs ; le présent, le réel, plantaient
leurs triomphants drapeaux sur le vieux continent des amours de jeunesse.
Jamais je ne retrouvais dans ma vie ce sentiment de plénitude
légère que j'avais ressenti lors de nos après-midis de lecture ; je ne
devais plus lire, je crois, de la même manière, avec moins d'intensité,
avec plus de raisonnement. J'avais perdu cette saveur de l'intemporalité
délicieuse ; l'âge, sans doute, la maturité, hélas, qui délestait tous les
plaisirs de leur fragrance primitive et originelle.
De longues années plus tard, alors que même ces souvenirs avaient
été supplantés par d'autres, je fus, par hasard, invitée à une « cousinade
», festivité que la mode avait alors établie.
Un cousin éloigné, retrouvé fortuitement lors d'un voyage, me
fit parvenir l'invitation. Je n'y attachais d'abord aucun intérêt, puis je
finis par y répondre. Je me retrouvai alors dans une réunion où je ne
reconnus personne.
Puis mon cousin me désigna un homme assis à une table.
— « C'est Gérald. Te le rappelles-tu ? »
Ce nom provoqua en moi un sursaut ; les souvenirs affluèrent,
mais je ne reconnaissais pas, dans cet homme mûr, l'adolescent d'autrefois.
Lorsqu'il se leva et fit quelques pas en notre direction, quelque chose
dans la démarche ou l'attitude me fut familier.
Mon cousin nous présenta.
— « Je ne t'aurais jamais reconnue, me dit-il, si ce n'est ton
regard... »
Nous échangeâmes quelques banalités sur nos vies, mais son
manque d'intérêt à mon égard et à nos moments de vie partagés eut raison de
ma curiosité et nous nous quittâmes dans l'indifférence.
Je le regardais s'en aller vers d'autres convives avec lesquels
il mena une discussion animée.
Nous n'avions rien à nous dire ; tout avait sombré dans
l'oubli.
Étais-je déçue ? Attristée ? Je n'arrivais pas à déterminer le
sentiment qui m'envahissait.
Un simple constat : la magie avait disparu, même si le souvenir
restait intact. Le passé et le présent étaient deux univers séparés...
... oui, la magie avait disparu.
***
Le goût amer du Pot au Feu
« J’ai fait un bon pot au feu aujourd’hui, nous allons
nous régaler ! » claironna Bénédicte, notre hôtesse du jour, lorsque tout
le monde fut installé autour de la table.
Alyssa fut
frappée de stupeur : « Un pot au feu ! » Il y avait des décennies
qu’elle n’en avait plus mangé… ni même préparé…
« Oui,
il y a si longtemps, pensait-elle, si longtemps… et il m’en reste un goût
amer… »
… et les
souvenirs affluèrent.
Il y avait
longtemps, trente ans environ, elle était une jeune fille enthousiaste et
naïve. Elle vivait avec Michel… « Comme tout cela est vieux et… fait encore
mal… »
***
Ils s’étaient
installés dans un studio non loin de la Fac. Lui était dans une école qui
finançait ses études, elle, elle avait une bourse et des petits boulots
d’appoint.
Tout cela
leur permettait de vivre confortablement pour deux étudiants. Elle savait
que, bientôt, leur relation prendrait une tournure officielle, comme cela
avait été décidé entre eux.
Elle était
heureuse de sa vie, de ses études et de cet avenir prometteur et… convenu.
Michel
n’aimait pas trop le Restaurant Universitaire où ils avaient l’habitude de
prendre leurs repas, et, un jour, avoua à sa compagne qu’il rêvait d’un
« bon Pot au Feu » comme le faisait sa grand-mère…
Aussi Alyssa
choisit-elle un jour de la semaine le moins chargé en cours pour réaliser
le rêve culinaire de son ami.
Ils en
convinrent tous les deux, s’en réjouirent à l’avance et elle se mit à la
tâche.
Elle avait
recherché la recette, puis fait tous les achats des morceaux les plus
recommandés et lui avait annoncé solennellement que « tout serait prêt
ce soir ». Elle avait trouvé un bon vin et attendait avec impatience
cette soirée en amoureux. Elle avait passé une partie de l’après-midi à
cuisiner, tout heureuse et fébrile à l’idée de cette petite fête, prélude à
d’autres identiques et premiers pas vers un avenir conjugal qu’elle
entrevoyait pour la première fois.
Elle avait
mis le couvert et attendait.
Il était 18h et
Michel n’était pas encore rentré.
« Quelqu’un a
dû le retenir » se dit-elle pour se rassurer.
À 19h, elle
s’inquiéta, il savait que c’était « le » soir. Pourquoi
était-il en retard ?
Elle eut
soudain l’idée qu’il s’était arrêté au jeu de boules où il allait souvent
avec des copains. Elle colla un post-it sur la porte pour lui indiquer où
elle se rendait et se mit en chemin.
19h30
Le jeu de boules était désert, les joueurs étaient rentrés chez eux. Elle
refit le chemin jusqu’à la Fac.
20h
Tout était fermé. Elle marchait vite, son cœur malmené par l’angoisse avait
un rythme un peu fou.
20h30
De retour à l’immeuble où ils vivaient, elle en fit encore le tour,
scrutant toutes les parties : le local poubelle, l’ascenseur, le
parking puis rentra chez elle : le post-it était toujours collé sur la
porte.
Il lui était
sûrement arrivé un accident…
Que faire ? À
qui s’adresser ? Elle ne connaissait pas ses collègues, ne possédait aucun
nom, aucune adresse.
(À cette
époque il n’y avait pas de portable…)
Que
devait-elle faire ? Aller à la police ? On se moquerait d’elle : il
n’avait pas disparu.
21h
La nuit était tombée. Elle fouilla les couloirs de l’immeuble tout en
réprimant une forte envie de pleurer.
S’il n’était
pas là à minuit, alors elle irait à la police… oui, elle ferait ainsi… mais
dans cette ville inconnue où se trouvait le commissariat ?
Elle irait
dans un bar et demanderait l’adresse, quelqu’un devait la connaître…
22h
Prostrée sur un fauteuil bas, elle attendait… en face, la table mise et
décorée… la bouteille de vin ouverte…
Alyssa
attendait… son cœur allait lâcher, c’était sûr.
23h
Alyssa se leva comme un automate, prit son sac, ses clefs et une photo de
Michel pour la présenter à la police.
Tout à coup
un déclic se fit dans la serrure, la porte s’ouvrit et Michel entra.
Soulagée
autant qu’en colère, Alyssa se précipita vers lui :
— Oh ! Où
étais-tu ? Que s’est-il passé ?
Mais Michel
n’avait pas l’air ennuyé, ni confus de son retard ; son visage était figé
en un masque d’indifférence.
— Je rentre,
dit-il sèchement.
— Mais je
t’ai cherché partout… où étais-tu ? La voix d’Alyssa était presque un
sanglot et atteignait parfois les aigus.
— J’étais au
terrain de boules, son ton était sec, sans une once de tendresse ou
d’émotion.
— Non, j’y
suis allée et il n’y avait personne…
— Tu n’as pas
bien cherché… et il ricana…
S’en était
trop. Alyssa explosa :
— Est-ce que
tu te rends compte de mon état, j’étais malade d’inquiétude… sur le point
d’avertir la police.
Mais Michel
ne s’apitoya pas, il prit de haut cette remarque et répondit violemment :
— Je rentre
quand je veux, c’est compris ! Je n’ai de compte à rendre à personne.
— Mais tu as
oublié que l’on devait dîner ici ce soir, j’ai préparé le Pot au Feu dont
tu avais envie.
— Je suis
chez moi et je fais ce que je veux. Et ton Pot au feu, je m’en moque. Je
suis ici chez moi et je n’ai pas d’ordre à recevoir de quiconque !
Atterrée par
cette colère soudaine et hors de proportion, Alyssa se tut, anéantie par
ces heures d’angoisse et bouleversée par la tournure violente qu’avait
prise la discussion. Elle se demandait qui était cet étranger qui se tenait
face à elle, hurlant des imprécations, le visage figé et dur, les mâchoires
serrées par une rage sourde.
Et Michel
continuait ses vociférations tout en déambulant sauvagement dans le petit
appartement.
— Tu
t’imagines que tu vas contrôler ma vie. Ici, c’est chez moi et si tu n’es
pas contente tu peux partir !
Je paye le loyer, la nourriture. Je paye tout, c’est moi le maître.
Moi !
Alyssa se
sentit soudain envahie par un grand froid.
Une soirée
qui devait être agréable se muait tout à coup en mélodrame. Elle n’aurait
jamais imaginé que l’on puisse retourner ainsi une situation. Elle n’avait
pas peur… elle ne ressentait plus rien.
Minuit et
demi.
Michel
continuait à gesticuler en énumérant ses prérogatives, comme une mécanique
hors de contrôle.
Il ouvrit la
penderie, prit un vêtement d’Alyssa, puis un autre.
— C’est moi
qui ai payé ça… et ça…, hurla-t-il.
Et ouvrant la
porte d’entrée, il jeta les vêtements les uns après les autres dans le
couloir de l’immeuble.
Tétanisée,
Alyssa restait muette, incapable de réagir, affalée dans son fauteuil bas,
elle enfouit sa tête dans ses bras ; ne plus rien entendre, ne plus rien
voir de cette scène horrible.
Progressivement
Michel se calma, il se servit un verre de vin, puis deux… et un troisième
et, apercevant la marmite où se trouvait le pot au feu, il s’en saisit et
vida le tout dans l’évier !
— Non mais !
On va voir qui commande ici !
Et, épuisé
par sa rage, il se jeta sur le lit où il s’endormit après quelques
grognements.
1h
Le calme revint pour la jeune fille. Elle se leva lentement, fit le tour du
studio, mit le pot au feu dans un sac poubelle, puis ramassa un à un ses
vêtements dans le couloir de l’immeuble — heureusement déserté — mais ne
les remit pas dans la penderie. Elle trouva un sac de sport où elle les
plia soigneusement.
Elle
redevenait maîtresse d’elle-même. Il lui fallait maintenant
raisonner : elle avait vu un autre homme se manifester aujourd’hui ;
une sorte de double dangereux, jusqu’à présent caché qui reviendrait
certainement d’ici peu et qui, progressivement, deviendrait la figure
dominante de la personnalité de son compagnon. Et des expressions entendues
mais peu écoutées affluèrent à son esprit :
« masculinisme », « pervers narcissique », « féminicide »,
elle prit peur.
Heureusement
il n’y avait pas eu d’officialisation de leur relation. Elle devait partir,
il n’y avait pas d’autre issue. Elle avait l’argent de sa bourse et de ses
petits boulots.
Elle allait
passer la nuit à l’hôtel, puis trouver une chambre en cité universitaire.
Elle reprit son sac, puis remplit le sac de sport avec ses vêtements et ses
livres, pris ses clefs afin de pouvoir revenir chercher d’autres objets
oubliés et sortit…
Il était
1h30.
On était déjà
demain et elle n’était plus la jeune fille d’hier.
***
— Eh bien,
Alyssa, tu n’aimes pas mon Pot au feu ?
Alyssa
sursauta et reprit pied dans la réalité.
— Oh ! Si
bien sûr, j’adore, répondit-elle en attaquant un morceau de viande avec
fourchette et couteau, mue par une telle énergie que les autres convives
éclatèrent de rire.…
©Éliette Vialle
Août 2026
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