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Automne 2026

 

 

Éliette Vialle :

 

Deux nouvelles inédites :

La magie a disparu ; Le goût amer du Pot au Feu

 

 

 

La magie a disparu

Ce n'était pas vraiment un souvenir qui avait envahi, ce matin, mon esprit encore vierge des préoccupations quotidiennes, non, plutôt une sensation ou un ressenti ; quelque chose d'ineffable fait de douceur et d'innocence, un contentement total autant moral que physique. Ce n'était pas une image que je voyais en fermant les yeux, quoique... je tentais d'en définir les éléments : une douce chaleur comme le soleil d'été en montagne, et aussi de fraîcheur, celle que donne au corps qui s'y repose l'herbe nouvellement coupée. Peu à peu s'égrenaient les bribes du passé et se mettaient en cohérence.

C'était l'été, dans les prés tout juste fauchés et fanés, là-bas, dans ce lieu isolé près de la rivière et loin du village où je venais me retirer tous les après-midis après avoir accompli mes tâches ménagères. Je devais avoir douze ou treize ans et prétextais avoir besoin de tranquillité pour faire mes devoirs de vacances, mais, en réalité, c'était pour lire en toute impunité, loin des sarcasmes des uns et des reproches de paresse des autres.

Gérald venait m'y rejoindre, en cachette lui aussi, pour éviter les mêmes vexations. Nous lisions ensemble, à la même vitesse ; ce qui était agréable car la page était tournée pour chacun au même moment. J'avais tenté de lire avec d'autres amis, mais l'un voulait poursuivre sa lecture alors que l'autre avait terminé ; d'où agacement de chacun et le plaisir de lire était gâché.

Nous aimions les mêmes livres, notre harmonie était totale. Nous avions commencé quelques années auparavant par les aventures du « Club des Cinq », apportant tour à tour les livres possédés ou empruntés. Les livres : une denrée rare dans les familles de cette époque et de notre milieu ! Nous nous étions enthousiasmés par le récit du « Dernier des Mohicans » reçu à Noël, puis, pour mon anniversaire, mon oncle m'avait offert « Orgueil et Préjugés » ; toutes les friandises du monde ne nous auraient pas apporté un tel régal !

Au bout d'un moment, nous refermions le livre, encore émus par les épisodes de ce récit, tout imprégnés par les émotions des personnages, et nous émergions tout doucement de la fiction du roman pour revenir à la réalité. C'était un moment de plénitude absolue, une douce oscillation intemporelle entre le rêve et le réel, où rien ne semblait vous toucher, où vous n'étiez qu'une parcelle imaginaire qui flotte dans l'infini.

Le ciel était bleu, c'était le silence loin du bruit des hommes, loin de leur énervement. Puis tout reprenait lentement sa place et nous rentrions tous les deux, chacun par un chemin différent, vers notre monde quotidien.

Nous écrivions aussi des poèmes. Gérald lisait les siens devant les adultes le soir à la veillée ; il était applaudi tandis que les miens n'étaient pas écoutés, voire rejetés, non sur la forme ou le fond, mais parce qu'une fille n'avait pas à écrire !!!

Mortifiée, j'avais cependant persévéré pour moi et malgré eux... Gérald ne m'avait pourtant jamais soutenue. Mépris, orgueil ou simplement indifférence ? Je ne comptais pas, moi, la fille.

Ainsi passèrent de nombreux étés où nous avions savouré ces précieux moments...

Puis, un été, il ne vint pas... Cependant je l'attendais, nous étions tous deux au lycée et lors d'une brève rencontre lors des vacances de Pâques, nous avions parlé du bonheur de retrouver nos moments de lecture autour de Proust ; j’avais emprunté à la bibliothèque quelques tomes de « La Recherche ». Je l'attendis des jours et des jours.

Mais dans notre bande beaucoup n'étaient pas présents, les travaux de la campagne ou des petits boulots d'été les avaient éloignés... On changeait de temps ; terminée l'insouciance des vacances, place à l'entrée dans l'âge adulte.

Après avoir interrogé ceux que j'avais pu rencontrer, j'appris que Gérald avait un nouveau centre d'intérêt ; une « passion » qui le tenait dorénavant à l'écart de nos habitudes. Mais aucun écho plus précis ne me parvint jamais.

Alors passèrent les années : études pour les uns, service militaire pour les garçons, emplois, mariages, enfants ; le lot de chacun... Aussi nos chemins divergeaient tant géographiquement que psychologiquement. L'arrivée de conjoints défaisait souvent les nœuds, pourtant étroits, du passé, par indifférence ou oubli. Les amitiés étaient reléguées dans l'album des souvenirs ; le présent, le réel, plantaient leurs triomphants drapeaux sur le vieux continent des amours de jeunesse.

Jamais je ne retrouvais dans ma vie ce sentiment de plénitude légère que j'avais ressenti lors de nos après-midis de lecture ; je ne devais plus lire, je crois, de la même manière, avec moins d'intensité, avec plus de raisonnement. J'avais perdu cette saveur de l'intemporalité délicieuse ; l'âge, sans doute, la maturité, hélas, qui délestait tous les plaisirs de leur fragrance primitive et originelle.

De longues années plus tard, alors que même ces souvenirs avaient été supplantés par d'autres, je fus, par hasard, invitée à une « cousinade », festivité que la mode avait alors établie.

Un cousin éloigné, retrouvé fortuitement lors d'un voyage, me fit parvenir l'invitation. Je n'y attachais d'abord aucun intérêt, puis je finis par y répondre. Je me retrouvai alors dans une réunion où je ne reconnus personne.

Puis mon cousin me désigna un homme assis à une table.

— « C'est Gérald. Te le rappelles-tu ? »

Ce nom provoqua en moi un sursaut ; les souvenirs affluèrent, mais je ne reconnaissais pas, dans cet homme mûr, l'adolescent d'autrefois. Lorsqu'il se leva et fit quelques pas en notre direction, quelque chose dans la démarche ou l'attitude me fut familier.

Mon cousin nous présenta.

— « Je ne t'aurais jamais reconnue, me dit-il, si ce n'est ton regard... »

Nous échangeâmes quelques banalités sur nos vies, mais son manque d'intérêt à mon égard et à nos moments de vie partagés eut raison de ma curiosité et nous nous quittâmes dans l'indifférence.

Je le regardais s'en aller vers d'autres convives avec lesquels il mena une discussion animée.

Nous n'avions rien à nous dire ; tout avait sombré dans l'oubli.

Étais-je déçue ? Attristée ? Je n'arrivais pas à déterminer le sentiment qui m'envahissait.

Un simple constat : la magie avait disparu, même si le souvenir restait intact. Le passé et le présent étaient deux univers séparés...

... oui, la magie avait disparu.

 

***

 

Le goût amer du Pot au Feu

« J’ai fait un bon pot au feu aujourd’hui, nous allons nous régaler ! » claironna Bénédicte, notre hôtesse du jour, lorsque tout le monde fut installé autour de la table.

Alyssa fut frappée de stupeur : « Un pot au feu ! » Il y avait des décennies qu’elle n’en avait plus mangé… ni même préparé…

« Oui, il y a si longtemps, pensait-elle, si longtemps… et il m’en reste un goût amer… »

… et les souvenirs affluèrent.

Il y avait longtemps, trente ans environ, elle était une jeune fille enthousiaste et naïve. Elle vivait avec Michel… « Comme tout cela est vieux et… fait encore mal… »

***

 

Ils s’étaient installés dans un studio non loin de la Fac. Lui était dans une école qui finançait ses études, elle, elle avait une bourse et des petits boulots d’appoint.

Tout cela leur permettait de vivre confortablement pour deux étudiants. Elle savait que, bientôt, leur relation prendrait une tournure officielle, comme cela avait été décidé entre eux.

Elle était heureuse de sa vie, de ses études et de cet avenir prometteur et… convenu.

Michel n’aimait pas trop le Restaurant Universitaire où ils avaient l’habitude de prendre leurs repas, et, un jour, avoua à sa compagne qu’il rêvait d’un « bon Pot au Feu » comme le faisait sa grand-mère…

Aussi Alyssa choisit-elle un jour de la semaine le moins chargé en cours pour réaliser le rêve culinaire de son ami.

Ils en convinrent tous les deux, s’en réjouirent à l’avance et elle se mit à la tâche.

Elle avait recherché la recette, puis fait tous les achats des morceaux les plus recommandés et lui avait annoncé solennellement que « tout serait prêt ce soir ». Elle avait trouvé un bon vin et attendait avec impatience cette soirée en amoureux. Elle avait passé une partie de l’après-midi à cuisiner, tout heureuse et fébrile à l’idée de cette petite fête, prélude à d’autres identiques et premiers pas vers un avenir conjugal qu’elle entrevoyait pour la première fois.

Elle avait mis le couvert et attendait.

Il était 18h et Michel n’était pas encore rentré.

« Quelqu’un a dû le retenir » se dit-elle pour se rassurer.

À 19h, elle s’inquiéta, il savait que c’était « le » soir. Pourquoi était-il en retard ?

Elle eut soudain l’idée qu’il s’était arrêté au jeu de boules où il allait souvent avec des copains. Elle colla un post-it sur la porte pour lui indiquer où elle se rendait et se mit en chemin.

19h30
Le jeu de boules était désert, les joueurs étaient rentrés chez eux. Elle refit le chemin jusqu’à la Fac.

20h
Tout était fermé. Elle marchait vite, son cœur malmené par l’angoisse avait un rythme un peu fou.

20h30
De retour à l’immeuble où ils vivaient, elle en fit encore le tour, scrutant toutes les parties : le local poubelle, l’ascenseur, le parking puis rentra chez elle : le post-it était toujours collé sur la porte.

Il lui était sûrement arrivé un accident…

Que faire ? À qui s’adresser ? Elle ne connaissait pas ses collègues, ne possédait aucun nom, aucune adresse.

(À cette époque il n’y avait pas de portable…)

Que devait-elle faire ? Aller à la police ? On se moquerait d’elle : il n’avait pas disparu.

21h
La nuit était tombée. Elle fouilla les couloirs de l’immeuble tout en réprimant une forte envie de pleurer.

S’il n’était pas là à minuit, alors elle irait à la police… oui, elle ferait ainsi… mais dans cette ville inconnue où se trouvait le commissariat ?

Elle irait dans un bar et demanderait l’adresse, quelqu’un devait la connaître…

22h
Prostrée sur un fauteuil bas, elle attendait… en face, la table mise et décorée… la bouteille de vin ouverte…

Alyssa attendait… son cœur allait lâcher, c’était sûr.

23h
Alyssa se leva comme un automate, prit son sac, ses clefs et une photo de Michel pour la présenter à la police.

Tout à coup un déclic se fit dans la serrure, la porte s’ouvrit et Michel entra.

Soulagée autant qu’en colère, Alyssa se précipita vers lui :

— Oh ! Où étais-tu ? Que s’est-il passé ?

Mais Michel n’avait pas l’air ennuyé, ni confus de son retard ; son visage était figé en un masque d’indifférence.

— Je rentre, dit-il sèchement.

— Mais je t’ai cherché partout… où étais-tu ? La voix d’Alyssa était presque un sanglot et atteignait parfois les aigus.

— J’étais au terrain de boules, son ton était sec, sans une once de tendresse ou d’émotion.

— Non, j’y suis allée et il n’y avait personne…

— Tu n’as pas bien cherché… et il ricana…

S’en était trop. Alyssa explosa :

— Est-ce que tu te rends compte de mon état, j’étais malade d’inquiétude… sur le point d’avertir la police.

Mais Michel ne s’apitoya pas, il prit de haut cette remarque et répondit violemment :

— Je rentre quand je veux, c’est compris ! Je n’ai de compte à rendre à personne.

— Mais tu as oublié que l’on devait dîner ici ce soir, j’ai préparé le Pot au Feu dont tu avais envie.

— Je suis chez moi et je fais ce que je veux. Et ton Pot au feu, je m’en moque. Je suis ici chez moi et je n’ai pas d’ordre à recevoir de quiconque !

Atterrée par cette colère soudaine et hors de proportion, Alyssa se tut, anéantie par ces heures d’angoisse et bouleversée par la tournure violente qu’avait prise la discussion. Elle se demandait qui était cet étranger qui se tenait face à elle, hurlant des imprécations, le visage figé et dur, les mâchoires serrées par une rage sourde.

Et Michel continuait ses vociférations tout en déambulant sauvagement dans le petit appartement.

— Tu t’imagines que tu vas contrôler ma vie. Ici, c’est chez moi et si tu n’es pas contente tu peux partir !  Je paye le loyer, la nourriture. Je paye tout, c’est moi le maître. Moi !

Alyssa se sentit soudain envahie par un grand froid.

Une soirée qui devait être agréable se muait tout à coup en mélodrame. Elle n’aurait jamais imaginé que l’on puisse retourner ainsi une situation. Elle n’avait pas peur… elle ne ressentait plus rien.

Minuit et demi.

Michel continuait à gesticuler en énumérant ses prérogatives, comme une mécanique hors de contrôle.

Il ouvrit la penderie, prit un vêtement d’Alyssa, puis un autre.

— C’est moi qui ai payé ça… et ça…, hurla-t-il.

Et ouvrant la porte d’entrée, il jeta les vêtements les uns après les autres dans le couloir de l’immeuble.

Tétanisée, Alyssa restait muette, incapable de réagir, affalée dans son fauteuil bas, elle enfouit sa tête dans ses bras ; ne plus rien entendre, ne plus rien voir de cette scène horrible.

Progressivement Michel se calma, il se servit un verre de vin, puis deux… et un troisième et, apercevant la marmite où se trouvait le pot au feu, il s’en saisit et vida le tout dans l’évier !

— Non mais ! On va voir qui commande ici !

Et, épuisé par sa rage, il se jeta sur le lit où il s’endormit après quelques grognements.

1h
Le calme revint pour la jeune fille. Elle se leva lentement, fit le tour du studio, mit le pot au feu dans un sac poubelle, puis ramassa un à un ses vêtements dans le couloir de l’immeuble — heureusement déserté — mais ne les remit pas dans la penderie. Elle trouva un sac de sport où elle les plia soigneusement.

Elle redevenait maîtresse d’elle-même. Il lui fallait maintenant raisonner : elle avait vu un autre homme se manifester aujourd’hui ; une sorte de double dangereux, jusqu’à présent caché qui reviendrait certainement d’ici peu et qui, progressivement, deviendrait la figure dominante de la personnalité de son compagnon. Et des expressions entendues mais peu écoutées affluèrent à son esprit : « masculinisme », « pervers narcissique », « féminicide », elle prit peur.

Heureusement il n’y avait pas eu d’officialisation de leur relation. Elle devait partir, il n’y avait pas d’autre issue. Elle avait l’argent de sa bourse et de ses petits boulots.

Elle allait passer la nuit à l’hôtel, puis trouver une chambre en cité universitaire. Elle reprit son sac, puis remplit le sac de sport avec ses vêtements et ses livres, pris ses clefs afin de pouvoir revenir chercher d’autres objets oubliés et sortit…

Il était 1h30.

On était déjà demain et elle n’était plus la jeune fille d’hier.

***

 

— Eh bien, Alyssa, tu n’aimes pas mon Pot au feu ?

Alyssa sursauta et reprit pied dans la réalité.

— Oh ! Si bien sûr, j’adore, répondit-elle en attaquant un morceau de viande avec fourchette et couteau, mue par une telle énergie que les autres convives éclatèrent de rire.…

 

©Éliette Vialle

Août 2026

 

 

Éliette Viale

Francopolis – Automne 2026

 

 

Créé le 1er mars 2002