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Printemps 2026

 

 

François Teyssandier :

Qui hurle dans le noir ?

 

(nouvelle inédite)

 

 

 

La chambre est inondée de soleil. Hélène se repose, nue, sur le lit défait. Elle fixe de ses yeux mi-clos, à travers la fente étroite des paupières, le rectangle de ciel bleu qui s’inscrit dans le cadre de la fenêtre grande ouverte. J’entends monter, de l’avenue en contrebas, le bruit assourdissant des voitures et des klaxons. Je suis en train de me rhabiller. Nous venons de faire l’amour. Sans passion, ni désir. Pour la dernière fois. Hélène ne m’aime plus. De mon côté, je ne ressens plus rien pour elle. Nous avons décidé de nous séparer. À l’amiable. Sans drame, ni mots inutiles.

Je m’apprête à ouvrir la porte de la chambre. Hélène tourne lentement son regard vers moi. Ses yeux semblent fatigués, comme si elle n’avait pas assez dormi. Sur son visage un peu terne et fripé, de légères taches de rougeurs marbrent ses joues, pâles d’ordinaire. Quelques mèches de cheveux en bataille rebiquent sur l’amorce du nez. Je devrais, sans doute, lui dire quelques mots gentils pour adoucir notre rupture. Une sorte d’au revoir définitif, en quelque sorte.  Mais aucun mot ne franchit mes lèvres. J’ai la langue trop sèche pour parler. Avec un goût d’amertume dans la bouche. Et je ne sais pas quoi lui dire. J’enfile mon pantalon noir, mes chaussettes assorties, mon tee-shirt mauve, puis ma veste froissée. Je vérifie que les clés de mon appartement se trouvent dans la poche droite de mon pantalon. Je les mets toujours là, par habitude. Elles y sont ! Rassuré, je peux partir. Plus rien ne me retient dans cette chambre, trop ensoleillée et bruyante à mon goût. La lumière qui s’engouffre par la fenêtre irrite mes yeux. À cause de la psyché qui se trouve au pied du lit. À cause aussi des draps blancs qui renforcent la luminosité du jour. Je sors de la pièce, sans faire de bruit, comme si j’étais un intrus qui s’esquive sur la pointe des pieds. La voix rauque d’Hélène s’élève dans mon dos. Elle murmure ces quelques mots : « N’oublie pas de refermer la porte, s’il te plaît ! »

Je m’éloigne sans hâte de l’appartement d’Hélène. L’après-midi touche à sa fin. Il fait encore très chaud. Mais la chaleur commence à décliner dans les rues étroites du quartier envahies par l’ombre des immeubles. J’hésite à rentrer chez moi. Personne ne m’attend. Car cette liberté, qui est totalement mienne à présent, m’inquiète plus qu’elle ne me rassure. Que vais-je faire, désormais, de mon temps libre ? Aucune terrasse de bistrot ne m’attire. Je n’ai ni faim, ni soif. Et tous les bruits de la ville m’indisposent, comme s’ils étaient plus bruyants que d’habitude. Il n’en est rien, pourtant. La circulation automobile est aussi dense que celle des autres jours, à la même heure. Je déambule sur les trottoirs, sans but précis, à petits pas nonchalants. Je n’aime pas marcher vite. J’adore, au contraire, flâner, musarder, en sifflotant des airs que j’invente, la tête vide. Une jeune femme, court vêtue, me dévisage en me croisant, un sourire moqueur sur les lèvres. A-t-elle été rebutée par mon air revêche, ou apitoyée par mon regard de chien battu ? Je hausse les épaules de dépit, tout en avançant droit devant moi, les yeux fixés sur mes chaussures de ville. Bien m’en a pris. J’ai pu ainsi éviter de glisser sur une crotte de chien qui trônait en plein milieu du trottoir.

Je revois, soudain, le visage d’Hélène. Il est d’un ovale parfait qui tend à devenir presque rond pendant l’amour, sans que je sache pourquoi. Puis je m’attarde, par la pensée, sur son corps opulent, d’un blanc crémeux car elle ne l’expose jamais au soleil. Je parcours en imagination sa peau d’une finesse extrême, et si douce sous mes doigts que je ne me lassais pas de la caresser. Au début, du moins, de notre amour. Mais le souvenir d’Hélène est si fugace qu’il disparaît d’un coup. Comme un rêve qui s’efface brutalement au réveil. Je traverse, à présent, un large boulevard bordé d’arbres centenaires, en esquivant les voitures par de fantasques pirouettes, sous le regard ahuri ou réprobateur des passants. Certains conducteurs klaxonnent, irrités par ma désinvolture, parce que je n’emprunte pas le passage à piétons. D’autres sont agacés par mon comportement dangereux, parce qu’ils ont été obligés de freiner en catastrophe pour ne pas m’écraser, alors qu’ils en avaient peut-être secrètement envie, ne serait-ce que pour me punir de mon insouciance. Je me moque d’eux en esquissant de petits pas de danse au milieu de la chaussée, bravache et provocateur, mais sans aucune agressivité de ma part. Comme si c’était un jeu. Je me réfugie ensuite dans un square désert. M’affale sur un banc souillé par d’innombrables fientes de pigeon. « N’oublie pas de refermer la porte, s’il te plaît ! » Une histoire d’amour, aussi brève soit-elle, se terminer ainsi ! Dans une réplique dérisoire et théâtrale, digne d’un vaudeville de la Belle Époque, pensai-je. Il n’y a donc eu rien de profond entre Hélène et moi, pour que cette liaison amoureuse s’achève sur une telle banalité ?

Je me lève du banc et marche dans les allées du square. Deux enfants dépenaillés se précipitent en criant vers les balançoires. J’aperçois la silhouette d’une femme encore jeune qui tient à la main une poche en plastique jaune, aux flancs arrondis, dans laquelle doit se trouver un ballon en mousse. Elle crie aux enfants d’une voix aiguë, à distance, comme si elle renonçait à les accompagner jusqu’aux balançoires, par fatigue ou lassitude, de faire attention, alors qu’aucun danger apparent ne les menace, et de ne pas salir leurs vêtements, bien qu’ils soient déjà recouverts de poussière. Je préfère m’en aller. Les cris m’insupportent. Surtout ceux des enfants. Hélène voulait un bébé. Un garçon, de préférence. Moi, je n’en voulais pas. À aucun prix. J’ai tenu bon, malgré les prières, les supplications de mon amante. Les voix stridentes des deux enfants me font encore penser à elle. Mais de façon plus abstraite cette fois-ci. Sans voir ni son visage, ni son corps. Peut-être s’est-elle rendormie, nue sur les draps, juste après mon départ. Ou bien peut-être a-t-elle quitté son appartement pour prendre un bain de foule dans une rue passante, comme elle aimait le faire dès qu’elle avait une contrariété ou qu’elle éprouvait du chagrin sans raison précise. La seule chose dont je sois sûr, c’est que je n’ai plus envie d’elle. Mon désir est mort. Il s’est détaché de moi. Brutalement. Comme une peau morte.

J’ai regagné mon appartement, et me suis aussitôt enfermé dans ma chambre pour m’étendre sur le lit, fenêtre fermée malgré la chaleur, sans même avoir l’envie et la force d’enlever mes vêtements. J’ai repensé à des choses dérisoires qui n’avaient eu aucune importance dans ma vie. Des bribes du temps passé, si ténues et insignifiantes que je croyais les avoir définitivement oubliées. J’ai dû m’assoupir une heure ou deux. Quand j’ai repris conscience de l’endroit où je me trouvais, il ne faisait pas encore nuit. Je me suis levé pour aller à la cuisine. Il n’y avait quasiment aucune provision dans le réfrigérateur. Je dînais tous les soirs chez Hélène, ce qui m’évitait la corvée des courses et celle des repas. Malgré ma faim, je n’ai pas eu envie de sortir. J’ai voulu grignoter un vieux morceau de fromage oublié dans un placard, mais il avait tellement durci que je ne parvins pas à l’entamer avec mes dents. La soirée fut longue. Je macérais dans une torpeur moite, sans quasiment bouger, avachi sur mon canapé. Quand je suis allé me coucher, je n’ai pas trouvé le sommeil. J’ai marmonné toute la nuit, dans mon lit, des phrases qui n’avaient aucun sens, avec des intonations diverses, de la plus grave à la plus aiguë, comme si j’étais un acteur qui s’échauffe la voix avant d’entrer en scène.

Ce matin, le téléphone a sonné vers huit heures. Je ne dormais pas, mais la sonnerie m’a fait sursauter. Je n’ai pas décroché. Trop fatigué pour étendre le bras et saisir le portable qui se trouvait juste à côté de moi, sur la table de nuit. Et je ne désirais parler à personne. Surtout pas à Hélène. Si c’était elle, bien sûr ! Mais elle n’avait aucune raison valable de me téléphoner. J’avais bien refermé la porte en partant la veille, comme elle me l’avait demandé. Elle ne pouvait donc pas m’accuser de négligence. Encore moins de désinvolture. J’avais obéi à son ordre. Par souci d’apaisement, ou par crainte de vagues représailles. Cette pensée m’a fait rire. « Quel homme docile tu es devenu ! » ai-je dit à voix haute, d’un ton ironique, en direction des murs, comme si j’attendais une réponde de leur part. Après une dizaine de sonneries, le téléphone s’est tu. Le silence qui s’est installé dans la chambre m’a fait peur. Mon corps s’est couvert de sueurs froides. Une douleur aiguë a traversé ma poitrine. A disparu presque aussitôt. Fausse alerte ! Il était temps que je me lève, bien que je n’eusse rien à faire de particulier. On est samedi, ai-je pensé. Je n’avais donc aucune raison de me précipiter dehors pour aller au travail. Il m’a, pourtant, semblé entendre une voix féminine qui me criait à l’oreille qu’il était temps que je me lève. J’ai cru, un instant, que je me trouvais dans la chambre d’Hélène, et que c’était elle qui me houspillait au petit matin, comme elle avait l’habitude de le faire de sa voix rauque de fumeuse. Et sans le moindre ménagement, car la douceur n’était pas son fort, pour m’inciter à réintégrer au plus vite le monde réel. Mon amante, en effet, ne supportait pas la plus petite marque de paresse. Elle se montrait intransigeante sur ce point. Voire tyrannique. Mais la voix s’est tue. J’ai éteint mon portable pour ne plus être dérangé par je ne sais quel importun.

J’ai passé la journée à ranger des papiers anciens, à déchirer de vieilles photographies. Toutes celles, notamment, où je me trouvais aux côtés d’Hélène. Je ne voulais plus garder la moindre trace de ce qui avait été une aventure sans lendemain, même si elle avait duré plus longtemps que les autres, à mon grand étonnement d’ailleurs. Je ne suis pas du genre à m’attacher. Ni à me détacher. Ce qui fait que je ne prends jamais l’initiative d’une rupture. Trop exténuant, à mon goût ! Je préfère que le fruit se détache tout seul de la branche. Ce sont donc les femmes qui me quittent, sans regrets ni remords. En apparence, du moins. Je les laisse filer sans chercher à les retenir, comme si nous n’avions été que de brefs et versatiles amants de passage. Une seule fois je me suis agenouillé, pour ne pas dire prosterné, devant une femme, bien trop jeune pour moi qui plus est, en la suppliant avec des larmes dans la voix, à défaut de les avoir aux yeux, de ne pas m’abandonner à mon triste sort d’homme volage. En vain. Le ridicule de la situation me fait encore monter au front le rouge de la honte, quand il m’arrive de penser à cet épisode ridicule de ma vie de séducteur faussement énamouré. À la fin de la journée, il ne restait plus aucune trace de ma liaison avec Hélène. J’ai jeté les photographies déchirées dans un sac poubelle.

Je n’ai pas dormi de la nuit. Tout au plus ai-je sombré dans une vague somnolence peuplée d’images qui se répétaient à l’infini, avec d’infimes variantes. Je montais et descendais sans relâche des escaliers abrupts, aux marches étroites, qui ne débouchaient sur rien. Et sans jamais rencontrer personne. Mes jambes devenaient lourdes. Le souffle se faisait de plus en plus court. « Arrête-toi ! » Je ne cessais de me répéter cette phrase à voix haute. Mais mon corps refusait d’obéir à ma pensée. Seule la sonnerie du réveil, au matin, me permit d’échapper à ces sempiternels va-et-vient. J’avais oublié de l’éteindre, par simple étourderie. Il allait donc falloir que je me lève, malgré la fatigue que je ressentais. Ne serait-ce que pour affronter ce jour nouveau qui s’annonçait tout aussi vide que les jours précédents. Mais comme le courage n’est pas mon fort, j’ai préféré tirer le drap sur mon visage pour me réfugier dans une douce torpeur.

Dans la matinée, las de traîner au lit, j’ai soudain rabattu le drap d’un coup sec et violent. Malgré les rideaux fermés, la lumière du dehors éclairait un peu la chambre. Je me suis levé. Prudemment. Un pied après l’autre. J’ai entrouvert la porte, juste assez pour jeter un regard à l’extérieur. Je me suis avancé à petits pas dans le couloir, sans faire de bruit, comme si je craignais de réveiller quelqu’un. La cuisine semblait m’attendre. Froide, mais accueillante. Bien que ce soit une pièce sombre et exiguë, je m’y sens en sécurité. J’ai branché la cafetière électrique. Me suis assis sur une chaise, près de la table, après avoir sorti un bol ébréché d’un placard. L’appareil s’est mis à grésiller. Pour rien. J’ai senti une légère odeur de brûlé. Il m’a fallu plusieurs minutes pour comprendre que je n’avais mis ni café en poudre ni eau dans la cafetière. J’ai éteint l’appareil d’un geste rageur. En grommelant, je suis allé m’étendre sur le canapé du salon.

J’ai repris le travail, ce matin, sans le moindre retard. Ponctuel, comme d’habitude. Une ponctualité que raillent certains de mes collègues mal intentionnés. Mais leurs railleries m’indiffèrent totalement. La ponctualité est une de mes rares qualités. Peut-être même la seule. Hélène était la première à reconnaître que je faisais preuve, en ce domaine, d’une rectitude morale digne des plus grands éloges. Et que cette rectitude aurait dû me valoir un avancement plus rapide dans ma carrière professionnelle. Elle le disait avec sérieux, sans la moindre trace d’ironie dans la voix. Pourtant, elle était avare de compliments. Je n’ai salué personne, ce matin, en pénétrant dans la vaste pièce qui regroupe tous les commerciaux de l’entreprise, quand ils ne sont pas en voyages d’affaires. Les conversations se sont tues un court instant lorsque je suis entré. D’un air indifférent, je me suis dirigé vers mon bureau qui ne se distinguait en rien des autres, si ce n’est qu’il était un peu plus en désordre. Tout le monde m’a dévisagé comme si j’étais un nouvel arrivant, alors que je fréquente cette entreprise depuis une dizaine d’années. J’ai cru discerner sur les lèvres de certains de mes collègues un léger sourire de commisération. Mon infortune amoureuse se serait-elle déjà ébruitée dans les couloirs ? Je le souhaitais presque. Mes collègues, tous mariés, vivent englués dans une vie conjugale que je juge morne et triste. Il suffit de voir leur visage ravagé par l’ennui, quand ce n’est pas par l’alcool, pour deviner qu’ils mènent une existence sans éclat. Des individus ternes et sans consistance, qui n’ont même pas l’envie, ou le courage ou l’opportunité de prendre une maîtresse. Moi, en revanche, j’accumulais les aventures amoureuses, même si elles ne duraient pas longtemps et se terminaient toutes par un échec. Qu’importe ! J’ai le sentiment d’être plus vivant qu’eux. Je me suis assis dans mon fauteuil en cuir noir, les mains croisées sur le bureau, et suis resté immobile comme une statue pendant de longues minutes, l’air rêveur et comme détaché de ce monde trop absurde. En fait, ma journée de travail venait de commencer. Très vite, les conversations anodines ou professionnelles ont repris leur cours habituel. J’ai pensé brusquement, en maltraitant un trombone, au corps d’Hélène entre mes bras. À la nudité de son corps souple et charnu. À la douceur de sa peau sous mes lèvres, et au parfum fruité de ses seins. Une douceur qui m’excitait autrefois. Quand nous faisions l’amour, j’aurais voulu mordre sa peau fragile pour rassasier ma faim d’elle. Mais ces souvenirs érotiques n’ont provoqué aucun désir en moi. Il était temps que je trouve une autre femme, ai-je pensé, en remisant le trombone au fond d’un tiroir. J’ai esquissé un sourire. Mais ce sourire un peu fat s’est transformé en un rictus de dégoût. Un hoquet sonore a jailli de ma bouche. Si bruyant et inattendu que tous mes collègues m’ont fusillé du regard.

Il m’a fallu tenir jusqu’au soir. Quelques dossiers en souffrance n’ont pas réussi à captiver mon attention. Seuls mes doigts tournaient des pages remplies de chiffres, sans que mon esprit s’attardât sur ces colonnes qui se chevauchaient à la longue dans ma tête. Le soir, rentré dans mon appartement, je ne me souvins que d’un seul incident au cours de cette journée. Quelqu’un, en fin de soirée, a brusquement crié mon nom. J’ai sursauté. Mais aucun visage n’était tourné vers moi. Je n’ai donc pas répondu. La personne qui a crié mon nom ne m’a pas appelé une seconde fois, comme si elle avait déjà oublié la raison de cet appel saugrenu. Peut-être n’était-ce qu’une hallucination auditive de ma part. Après avoir fait le tour de la pièce du regard, je me suis remis à tourner machinalement les pages de mes dossiers en souffrance. A six heures précises, je suis parti sans dire un mot ni saluer de la tête mes collègues les plus proches.

J’erre dans les rues, sans me presser. Mes yeux ne se fixent sur rien, comme si je ne voyais personne autour de moi, ou comme si personne n’était digne de retenir mon attention. Les bruits de la circulation automobile atteignent à peine mes oreilles. Je n’entends qu’un vague bourdonnement qui berce, à la longue, mes pensées. Je me sens seul dans cette foule qui me bouscule, et que je bouscule à mon tour sans y prendre garde. Mais je ne recherche aucune compagnie particulière. Je pourrais, bien sûr, m’attarder sur une silhouette de femme, car elles sont nombreuses le soir à déambuler dans les rues, seules ou accompagnées. Mais pourquoi dévisager telle femme plutôt qu’une autre ? Ce soir, je n’ai pas envie de compagnie. Sans doute vais-je marcher toute la nuit dans la ville, jusqu’à ce que la fatigue me terrasse d’un coup. Alors, je m’étendrai sur un banc. Les noctambules détourneront le regard en passant devant moi, croyant avoir affaire à un clochard, malgré la bonne coupe et la propreté de mes vêtements. Mais je n’en suis pas encore là. Pour l’instant, je marche. Sans but précis. Soudain, je prends conscience que je suis en train de compter mes pas, ce qui me fait légèrement sourire. Suis-je en train de perdre la raison ?

J’ai failli buter contre quelqu’un, à l’angle de deux rues. Nos corps se sont légèrement heurtés. Je me suis excusé. L’autre personne, une jeune femme, a poussé un cri de frayeur. Elle était seule. Il faisait nuit. Ce qui explique sa réaction, à la fois craintive et agacée. Nous nous sommes arrêtés, malgré la pénombre et l’heure tardive. J’ai renouvelé mes excuses d’une voix qui se voulait joviale. La jeune femme n’a pas daigné répondre. Nous avons fait quelques pas ensemble, presque sans le vouloir, jusqu’à ce que nous nous retrouvions sous la lumière d’un lampadaire. J’ai reconnu le visage d’Hélène. Quand elle a reconnu le mien, sa frayeur a fait place à de la colère. D’une voix plus rauque que dans mon souvenir, elle s’est mise à me reprocher de l’avoir suivie. Ce qui défiait toute logique. J’ai répondu que notre rencontre n’était que le fruit du hasard. Elle a refusé de me croire. Je me suis entêté. Sa colère, d’abord froide et maîtrisée, est rapidement devenue violente. Elle m’a accablé de reproches injustifiés. Elle avait l’haleine un peu forte. Ses yeux brillaient plus que de coutume. Hélène n’avait pourtant pas l’habitude de boire, du moins tant que nous étions ensemble. S’était-elle adonnée à la boisson parce qu’elle éprouvait du chagrin à la suite de mon départ ? Ou du ressentiment à mon encontre parce que j’étais parti sur la pointe des pieds, comme si elle n’avait jamais existé pour moi ? Nous étions, dans cette rue sombre et déserte, comme deux oiseaux de proie prêts à s’entre-déchirer. Soudain, le désir est revenu à la charge. Un désir d’elle, de sa peau, de son corps tout entier. Hélène a deviné ce qui se passait en moi. Sa colère est retombée d’un coup. Il m’a semblé qu’elle commençait à fondre sous mon regard. Je l’ai serrée dans mes bras. Son corps s’est amolli contre le mien. J’ai voulu l’embrasser de force. Je m’attendais à une résistance de sa part. Mais, à ma grande surprise, elle m’a tendu ses lèvres. Alors que je m’apprêtais à y poser les miennes, elle a détourné son visage et m’a mordu férocement le lobe de l’oreille droite. Le sang a giclé. La douleur m’a fait lâcher prise. Hélène s’est enfuie en riant. J’ai éclaté en sanglots.

Je n’ai plus de visage. Ce matin, au réveil, j’ai fait cette effrayante constatation. Mon visage a disparu. J’ai voulu passer mes mains sur mes joues pour tâter ma barbe naissante. Je m’attendais à trouver sous mes doigts l’élasticité râpeuse de la peau, l’ossature anguleuse des mâchoires. Mes mains ont passé au travers d’un vide qu’aucun mot ne peut définir. J’ai paniqué un court instant, je l’avoue. Ne plus avoir de visage, il n’est rien de plus horrible ! ai-je pensé. J’ai voulu crier. Mais aucun cri n’est sorti de ma bouche. De mon absence de bouche, plutôt ! Ce qui m’a rassuré. Il est logique de ne pas pouvoir crier quand on n’a plus de visage. Mais il a bien fallu que je me rende à l’évidence. J’étais dans mon lit, et ce lit devait se trouver dans ma chambre. Impossible, pourtant, de discerner quoi que ce soit. Plongé dans le noir le plus total. Comment allais-je faire, me suis-je demandé, pour me lever et vaquer à mes occupations journalières, alors que mon regard était irrémédiablement privé de lumière ? J’ai tâté le reste de mon corps. Il était bien réel sous mes doigts. Mais plus de visage, comme si quelqu’un s’était livré, pendant mon sommeil, à une décapitation totalement indolore. Car je ne souffrais pas. Le cou était obturé par la peau, sans la moindre trace de blessure. Aucune plaie béante. Pas de sang qui poisse les mains. Pas même une cicatrice. Je me suis seulement demandé, tout à coup, comment je pouvais, sans tête, continuer à penser. Exténué par toutes ces interrogations absurdes, je me suis brusquement rendormi. 

À mon réveil, je n’avais toujours pas retrouvé mon visage. Ce n’était donc pas un rêve. À quoi, me suis-demandé, pouvait ressembler un homme privé de visage. Impossible de le savoir, puisqu’on n’a plus d’yeux pour se voir. Mais j’imagine ce que peut donner la vision d’un corps sans tête, et quel spectacle horrible ce doit être pour ceux qui côtoient une telle anomalie.

Dans les ténèbres de la chambre, j’aperçois des images et des couleurs étroitement imbriquées qui virevoltent autour de moi. Des formes étranges se déploient dans le noir. À l’infini. Deviennent de plus en plus lumineuses. Une bouche immense et vorace s’ouvre devant moi. Je me sens avalé par la lumière. Je deviens moi-même une couleur, qui se fractionne en de multiples autres couleurs, comme si des éclairs m’assaillaient de toutes parts. Je me sens pourtant délivré du monde et de la pesanteur des choses. Léger comme une bulle d’air, entraîné dans un vol qui semble ne jamais finir. Je respire. Libre, enfin !

 

Plus de corps.

Plus de voix.

Juste un peu de poussière impalpable qui flotte dans l’air.

 

Mais qui hurle dans le noir ?

 

©François Teyssandier

 

 

Lire / relire des nouvelles de François Teyssandier à cette même rubrique ; des poèmes inédits accompagnés de photos, avec une notice biobibliographique, à la rubrique Créaphonie du numéro de printemps 2025.

 

 

François Teyssandier

Francopolis – Printemps 2026

Recherche Éliette Vialle

 

 

Créé le 1er mars 2002