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Printemps 2026

 

 

Mireille Diaz-Florian :

 

« Nos âmes, en des gestes lents »

 

(inédit)

 

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Maurice Denis, Nos âmes, en des gestes lents (dans la série de lithographies Amour, 1899)

 

 

 

« Nos âmes, en des gestes lents »

(*)

 

Lorsqu’elle est entrée, elle l’a discrètement salué. Il s’est alors levé, s’est incliné. Puis il s’est senti terriblement ridicule. Son portable est tombé. Le bruit sur le plancher lui a paru totalement disproportionné. Elle s’est retournée et lui a souri. À aucun moment il n’aurait pu imaginer qu’une visiteuse dans cette exposition pût le saluer et… lui sourire. Il lui a semblé que tous les visiteurs, nombreux en ce samedi après-midi brumeux, avaient remarqué son trouble. Lorsqu’il s’est assis a nouveau, son cœur battait la chamade.

 

À la suite d’un vol spectaculaire au Louvre, tous les services de sécurité avaient été renforcés dans les musées et, même si l’exposition à la bibliothèque Richelieu n’attirait que peu de public, la tension avait monté d’un cran. Il venait remplacer un collègue sur ce site. Le matin, il avait parcouru l’exposition d’un œil distrait. Seules les explications sur la technique de la gravure et de la lithographie avaient retenu son attention. Puis les premiers visiteurs étaient arrivés ; il avait rejoint la salle qui lui était attribuée.

 

Dès l’entrée, elle a ralenti sa marche pour se laisser pénétrer de l’atmosphère si particulière de la galerie Mansart dont la lumière, les bruits de pas discrets sur les planchers marquetés, les rares chuchotements de quelques visiteurs marque un contraste avec le quartier qu’elle vient de traverser. À la sortie du métro, elle n’avait croisé depuis la place Colette, que des touristes, bruyants, encombrés de grands sacs de magasins de luxe. Elle a salué le gardien assis tout près du cartel qui retrace le contexte artistique des Nabis. Il s’est levé brutalement, s’est légèrement incliné. Dans le mouvement son portable est tombé. Elle lui a souri.

 

Elle s’arrête longuement devant chaque lithographie, fascinée par la douceur des teintes, l’audace graphique, la matière du papier qui affleure sous le cadre. L’enfant à la lampe de Bonnard restitue avec une sorte de naïveté parfaite cet instant d’enfance qui la plonge immédiatement dans la confusion des souvenirs. Elle entre dans le cadre. Elle est petite, Trop petite. Son visage est juste à la hauteur de la table. Le geste maladroit de ses mains est le sien qui déplace un jouet. 

 

Il s’est levé pour la suivre à distance. Il endosse son rôle d’agent de sécurité en ayant l’air de surveiller les tableaux. Il la regarde. Elle s’est arrêtée un long moment devant une lithographie. On y voit un enfant. Il est petit. L’abat-jour sombre prend toute la place. Elle a soulevé d’un geste, brièvement suspendu, une lourde mèche de cheveux. Sa main s’arrête sur son visage. Il s’est arrêté lui aussi non loin du tableau. Il le fixe. Il veut comprendre ce qui la retient là, figée. Elle prend toute la place dans le champ visuel. Il baisse les yeux et se dirige dans la deuxième salle. Il l’attendra. Son collègue lui fait signe qu’il prend sa pause. Il s’assoit. Il la verra au moment où elle entrera.

 

En l’apercevant dans la salle suivante, elle marque un léger temps d’arrêt. Les gardiens, bien sûr, devaient se relayer. Elle croise son regard. Un regard bleu vif que souligne la peau mate, les pommettes hautes. Il a vite baissé la tête et se concentre sur l’écran de son téléphone. Une vitrine centrale présente les gravures sur bois de Felix Vallotton. Elle s’y attarde. Elle aime particulièrement le découpage des silhouettes, le contraste du noir profond et du blanc pur de ses planches. Elle aime surtout son regard caustique sur les scènes de vie, ses cadrages originaux qui annoncent la photographie.

 

Il s’est levé mais il ne déambule pas dans la salle. Elle est penchée sur la vitrine centrale. Ses cheveux dissimulent le visage. Il attend le moment où elle se relèvera. Elle est parfaitement concentrée. Elle replace par instant ses longs cheveux sur la nuque. Il connaît ce geste, ébauché une première fois. Il a la certitude de le reconnaître. Il a appris depuis si longtemps à observer la   subtilité d’un mouvement, le battement d’une paupière, la lenteur d’un déplacement. Même si son travail d’agent de surveillance est relativement récent, il sait déchiffrer la langue muette des visiteurs. 

 

Dans la nouvelle salle elle s’approche d’un pan de mur entièrement consacré à Maurice Denis. Une gravure retient son attention tant émane des couleurs, des traits, de la texture du papier, une sorte de douceur douloureuse. Elle appartient au cycle Amour. La femme à la chevelure blond vénitien est manifestement Marthe sa femme, modèle d’un pastel qu’elle a vu à Orsay. Son visage est penché, le haut du corps enroulé dans la courbe des bras. Elle tient dans sa main posée sur la table, une rose. 

 

En découvrant le titre : « Nos âmes, en des gestes lents », elle se revoit, il y a plusieurs années, au côté de l’Ami, lors d’une visite au Prieuré, la maison-atelier du peintre, devenu musée départemental à St Germain-en-Laye. Le jardin à flanc de colline était dans sa rousseur automnale. La visite s’est déroulée à travers des salles quasi désertes. Il reste de ce temps-là, les odeurs de bois humide, le bruit de leurs pas et, à ses côtés, la silhouette de l’homme élégant qui se dessine à contre-jour. Elle s’inscrit à cet instant dans la même lumière diaphane et mélancolique.

 

Elle avait découvert les chemins très divers de ce peintre dont les autoportraits révélaient le regard clair. Elle se rappelle soudain le choc ressenti lorsqu’elle avait appris sa mort, happé par un camion-poubelle sur le boulevard St Michel. Elle avait alors évoqué la mort de Roland Barthes renversé par une voiture, rue des Écoles. Elle avait toujours du mal à penser que l’on pût mourir au Quartier Latin, avant que le quartier lui-même ne meure depuis lors, sous les assauts de magasins de vêtements et des fast-food.

 

 

 

Il l’observe à la dérobée. Elle est restée très longtemps devant la même planche, puis elle s’est assise au centre de la salle. Elle paraît se désintéresser de la suite de l’exposition. Il sait qu’elle n’est pas fatiguée. Elle a juste besoin de se poser dans cet espace-là, de laisser, un moment, surgir ce qu’il pressent et que jamais il ne connaîtra, sinon dans les gestes esquissés qui disent d’elle une histoire intime. Son collègue est revenu. Il est sorti dans la cour. L’heure de la fermeture approche. Le bruit de la ville s’amplifie.

 

Il l’a aperçue lorsqu’elle s’est dirigée vers la sortie.

 

(*) Titre de la lithographie de Maurice Denis dans le recueil Amour, 1899.

 

©Mireille Diaz-Florian

Février 2026

 

 

Mireille Diaz-Florian

Francopolis – Printemps 2026

Recherche Dana Shishmanian

 

 

Créé le 1er mars 2002