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« Nos
âmes, en des gestes lents »
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Lorsqu’elle est entrée, elle
l’a discrètement salué. Il s’est alors levé, s’est incliné. Puis il s’est
senti terriblement ridicule. Son portable est tombé. Le bruit sur le
plancher lui a paru totalement disproportionné. Elle s’est retournée et lui
a souri. À aucun moment il n’aurait pu imaginer qu’une visiteuse dans cette
exposition pût le saluer et… lui sourire. Il lui a semblé que tous les
visiteurs, nombreux en ce samedi après-midi brumeux, avaient remarqué son
trouble. Lorsqu’il s’est assis a
nouveau, son cœur battait la chamade.
À la suite d’un vol spectaculaire
au Louvre, tous les services de sécurité avaient été renforcés dans les
musées et, même si l’exposition à la bibliothèque Richelieu n’attirait que
peu de public, la tension avait monté d’un cran. Il venait remplacer un
collègue sur ce site. Le matin, il avait parcouru l’exposition d’un œil
distrait. Seules les explications sur la technique de la gravure et de la
lithographie avaient retenu son attention. Puis les premiers visiteurs
étaient arrivés ; il avait rejoint la salle qui lui était attribuée.
Dès l’entrée, elle a ralenti sa
marche pour se laisser pénétrer de l’atmosphère si particulière de la
galerie Mansart dont la lumière, les bruits de pas discrets sur les
planchers marquetés, les rares chuchotements de quelques visiteurs marque
un contraste avec le quartier qu’elle vient de traverser. À la sortie du
métro, elle n’avait croisé depuis la place Colette, que des touristes,
bruyants, encombrés de grands sacs de magasins de luxe. Elle a salué le
gardien assis tout près du cartel qui retrace le contexte artistique des
Nabis. Il s’est levé brutalement, s’est légèrement incliné. Dans le
mouvement son portable est tombé. Elle lui a souri.
Elle s’arrête longuement devant
chaque lithographie, fascinée par la douceur des teintes, l’audace
graphique, la matière du papier qui affleure sous le cadre. L’enfant à la lampe de Bonnard
restitue avec une sorte de naïveté parfaite cet instant d’enfance qui la
plonge immédiatement dans la confusion des souvenirs. Elle entre dans le
cadre. Elle est petite, Trop petite. Son visage est juste à la hauteur de
la table. Le geste maladroit de ses mains est le sien qui déplace un
jouet.
Il s’est levé pour la suivre à
distance. Il endosse son rôle d’agent de sécurité en ayant l’air de
surveiller les tableaux. Il la regarde. Elle s’est arrêtée un long moment
devant une lithographie. On y voit un enfant. Il est petit. L’abat-jour
sombre prend toute la place. Elle a soulevé d’un geste, brièvement
suspendu, une lourde mèche de cheveux. Sa main s’arrête sur son visage. Il
s’est arrêté lui aussi non loin du tableau. Il le fixe. Il veut comprendre
ce qui la retient là, figée. Elle prend toute la place dans le champ
visuel. Il baisse les yeux et se dirige dans la deuxième salle. Il
l’attendra. Son collègue lui fait signe qu’il prend sa pause. Il s’assoit.
Il la verra au moment où elle entrera.
En l’apercevant dans la salle
suivante, elle marque un léger temps d’arrêt. Les gardiens, bien sûr,
devaient se relayer. Elle croise son regard. Un regard bleu vif que
souligne la peau mate, les pommettes hautes. Il a vite baissé la tête et se
concentre sur l’écran de son téléphone. Une vitrine centrale présente les
gravures sur bois de Felix Vallotton. Elle s’y attarde. Elle aime
particulièrement le découpage des silhouettes, le contraste du noir profond
et du blanc pur de ses planches. Elle aime surtout son regard caustique sur
les scènes de vie, ses cadrages originaux qui annoncent la photographie.
Il s’est levé mais il ne
déambule pas dans la salle. Elle est penchée sur la vitrine centrale. Ses
cheveux dissimulent le visage. Il attend le moment où elle se relèvera.
Elle est parfaitement concentrée. Elle replace par instant ses longs
cheveux sur la nuque. Il connaît ce geste, ébauché une première fois. Il a
la certitude de le reconnaître. Il a appris depuis si longtemps à observer
la subtilité d’un mouvement, le
battement d’une paupière, la lenteur d’un déplacement. Même si son travail
d’agent de surveillance est relativement récent, il sait déchiffrer la
langue muette des visiteurs.
Dans la nouvelle salle elle
s’approche d’un pan de mur entièrement consacré à Maurice Denis. Une
gravure retient son attention tant émane des couleurs, des traits, de la
texture du papier, une sorte de douceur douloureuse. Elle appartient au
cycle Amour. La femme à la
chevelure blond vénitien est manifestement Marthe sa femme, modèle d’un
pastel qu’elle a vu à Orsay. Son visage est penché, le haut du corps
enroulé dans la courbe des bras. Elle tient dans sa main posée sur la
table, une rose.
En découvrant le titre :
« Nos âmes, en des gestes
lents », elle se revoit, il y a plusieurs années, au côté de
l’Ami, lors d’une visite au Prieuré, la maison-atelier du peintre, devenu
musée départemental à St Germain-en-Laye. Le jardin à flanc de colline
était dans sa rousseur automnale. La visite s’est déroulée à travers des
salles quasi désertes. Il reste de ce temps-là, les odeurs de bois humide,
le bruit de leurs pas et, à ses côtés, la silhouette de l’homme élégant qui
se dessine à contre-jour. Elle s’inscrit à cet instant dans la même lumière
diaphane et mélancolique.
Elle avait découvert les
chemins très divers de ce peintre dont les autoportraits révélaient le
regard clair. Elle se rappelle soudain le choc ressenti lorsqu’elle avait
appris sa mort, happé par un camion-poubelle sur le boulevard St Michel.
Elle avait alors évoqué la mort de Roland Barthes renversé par une voiture,
rue des Écoles. Elle avait toujours du mal à penser que l’on pût mourir au
Quartier Latin, avant que le quartier lui-même ne meure depuis lors, sous
les assauts de magasins de vêtements et des fast-food.
Il l’observe à la dérobée. Elle
est restée très longtemps devant la même planche, puis elle s’est assise au
centre de la salle. Elle paraît se désintéresser de la suite de
l’exposition. Il sait qu’elle n’est pas fatiguée. Elle a juste besoin de se
poser dans cet espace-là, de laisser, un moment, surgir ce qu’il pressent
et que jamais il ne connaîtra, sinon dans les gestes esquissés qui disent
d’elle une histoire intime. Son collègue est revenu. Il est sorti dans la
cour. L’heure de la fermeture approche. Le bruit de la ville s’amplifie.
Il l’a aperçue lorsqu’elle
s’est dirigée vers la sortie.
(*) Titre
de la lithographie de Maurice Denis dans le recueil Amour, 1899.
©Mireille Diaz-Florian
Février 2026
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