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Œuvre de l’artiste
libano-brésilien ©Rabih Khalil : Implosion (série : Ovoïdales).
Acrylique sur toile, 2m², 2011
(Instagram ;
Artsper)
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Assiette
C'est
en faisant la vaisselle que je m'en suis aperçu...
la cicatrice. L'accident a eu lieu il y a plus d'un an. Malgré le choc,
elle a survécu. Elle ? La victime... une assiette jaune... jaune moutarde.
Elle fait partie de la toute première série d'assiettes que ma femme et moi
avions achetées dans un Mall, seulement quelques jours après notre retour
du voyage de noces. Pas blanches. C'était l'époque des couleurs. Grande...
elle appartient à cette catégorie-là, celle de l'infanterie qui a connu le
plus de dégâts : déjà une camarade morte... brisée en mille morceaux
(maladresse du petit). Partie certes... mais dans la dignité, en plein
champ de bataille, après de longues années entièrement dédiées au service ;
et dire qu'elle a porté le cassoulet jusqu'au bout...
Notre
assiette est fissurée. C'est bien étrange. Elle vit toujours, malgré sa
cicatrice qui ressemble un peu à une toile d'araignée mais en plus
simple.... une espèce d'X imparfait, serpentant
librement dans les quatre directions, dans un coin de ce grand disque
solaire, sur le côté... pas au milieu... ç'aurait pas été joli.
Sa
fragilité est palpable... littéralement. Mais elle tient bon.... elle tient bon.
J'ai
fini par tisser des liens avec cette assiette sur fond de « va-t-elle se casser
oui ou non ? ». Sa vulnérabilité m'inquiète et m'interpelle. Je ne veux pas
qu'elle se casse. Si elle venait à se briser toutefois, elle éclaterait en
quatre morceaux je crois, trois petits et un grand... j'imagine... si l'on
veut bien se fier à la configuration des craquelures. Alors je la ménage,
je la manipule avec douceur... beaucoup de soins... comme s'il s'agissait
d'un enfant malade. Et pourtant... le paradoxe : ces fissures sont si
belles... sans ses douleurs graphiques, mon assiette se serait perdue dans
la masse... elle y aurait figuré comme une banale pièce de vaisselle,
plate, jaune moutarde, parmi tant d'autres. Mais le coup qu'elle a subi, et
auquel elle a survécu, a fait d'elle une pièce unique.
Ce
qui ne te tue pas te rend plus beau.
Infiniment
inventif, le hasard a creusé un sens dans l'épaisseur banale de sa peau en
porcelaine pour y déposer... une identité.
Blanc
Il
arrive des fois que, tard dans la nuit, des
citadins somnambules aperçoivent depuis leurs fenêtres ou leurs balcons,
une espèce de gigantesque nuage blanc opaque planant au-dessus de leur
ville, bloquant l'horizon, contrastant violemment avec tout le reste : les
immeubles, les véhicules, les rares passants, les collines lointaines et
même la mer, tous plongés dans un noir translucide.
Ce
n'est pas un nuage. C'est le fond de la toile de l'existence qui apparaît
dans son blanc immaculé après que le regard lucide du somnambule ait déchiré la mince couche de peinture du monde qui le
recouvre.
Rêve
?
Cauchemar
?
Vision
?
Tableau
endommagé qu'aucun restaurateur ne saura réparer.
Robot
Gérardo
fut « brûlé vif » sur la place de Time Square à New York pour avoir déclaré
qu'il était le seul et véritable messie.
Gérardo
était un robot... un des plus intelligents de la planète. Il avait annoncé
la fin de la race humaine.
Mais
deux jours après sa « mort », ses disciples s'emparèrent de ses restes et
le « ressuscitèrent ».
Aujourd'hui
Gérardo est parmi nous, exactement comme il nous l'avait promis ; certes on
ne peut ni le voir ni l’entendre ni le toucher, mais il est bel et bien là
; son « esprit » se manifeste à travers les millions de robots, petits et
grands, macros ou micros, qui perpétuent sa mémoire et transmettent son
message sur terre ainsi que dans tout le monde connu.
Sang
Je
viens d'écraser un moustique contre ma cuisse nue. Sang. Étrange... cela ne
m'a même pas gêné, même pas répugné, j'en ai presque tiré plaisir. Étrange...
Et pourtant, je me demande si la sensation agréable qui m'envahit à la vue
de la petite tâche de sang n'est pas imputable à
un certain instinct animal plusieurs fois millionnaire et qui a su garder
sa demeure intacte dans les recoins de mes... de nos ADN... nous autres
chimpanzés « modernes ».
Assoiffés
de sang... malgré tout. Vampires dissimulés sous des traits angéliques.
Faux anges blancs, bruns, noirs, jaunes et rouges. L'impitoyable boucher gît
toujours impérieusement au fond de chacun de nous.
Et
puis, ce sang-là, c'est le mien ; je le réclame... je le revendique ! Il
est là, à même ma peau, il me revient ! Encore chaud, il rentre enfin chez
lui, après avoir écrasé l'ennemi, pour abreuver le sol natal.
Anonyme
C'est
un homme anonyme. Il l'est au sens strict du mot : il n'a pas de nom ou
plutôt il n'en eut plus par la vertu d'une simple décision qu'il pris à l'âge de vingt-deux ans. Depuis, il a rendu la
vie insupportable non seulement aux proches, amis et collègues mais aussi à
toutes les personnes qui voulaient l'approcher ou tout simplement
s'adresser à lui. Depuis, il est sans adresse, sans étiquette, sans
enseigne. Pas de nom donc pas de statut social, pas de statut virtuel non
plus. L'homme sans nom se retirait graduellement de la communauté des
humains tout en y étant physiquement présent...
Il
ne se sentait à l'aise qu'en la compagnie des animaux et des dieux,
puisque, comme lui, eux non plus n'ont pas de noms.
Balayer
Balayer...
j'aime ça. Trainer... repousser... écarter... éloigner... dégager...
nettoyer... libérer... Libérer... c'est peut-être à cela que j'aspire à
chaque fois... mon désir secret. Éclaircie... le plat bouquet de dalles qui
émerge une fois les feuilles mortes et les brindilles écartées... presque
une apparition...
Il
y a le geste aussi : le bras gauche, au bout duquel une main empoigne et
stabilise, tient lieu de gouvernail, tandis que le bras droit, assisté par une
main qui s'agrippe obstinément au manche du balai, esquisse des mouvements
de va et vient, au rythme impeccable... Balayer... sculpter... exercice
physique aussi... thérapie aussi... performance artistique surtout...
Michel-Ange... libération de l'ange...
Cendres
Regret...
J'écrase
les cendres laissées par mon cigare avec le bout embrasé de ce même cigare.
Je regrette. Ces petits tambours à la régularité admirable, à la texture riche,
ces feuillets cylindriques renfermant des mondes mystérieux aux mille et un
secrets... totalement insoupçonnés... dommage...
Ces
meules... j'écrase et éparpille sadiquement quelques-unes avec - comble du
paradoxe - le foin embrasé du cigare qui les a engendrées en premier
lieu... le rouleau de feuilles de tabac qui déroule ses propres membres
après les avoir brûlés, et qui les enterre ensuite dans un parterre
infertile emménagé sans plan préliminaire sur le froid terrain en cuvette d'un
cendrier ; fosse commune accueillant des tambourins cendrés, parfois
entiers, souvent délabrés, présentant d'infinies nuances de gris. Le cigare
exulte et s'exalte en libérant ses saveurs parfumées dans la trame
chaotique de sa divine fumée aux métamorphoses ininterrompues ; un corps
gris bleuâtre délicieusement inconsistant qui, étrangement, puise son
identité dans la désunité de ses tentacules légers et rapides s'effilochant
et se dispersant en un clin d'œil comme une foule de protestants affolée à
la vue du tyran, ou une meute d'animaux sauvages non-identifiables qu'on
vient tout juste de libérer et qui laissent derrière eux un foyer incendié
et des vestiges sans couleurs, des tours qui s'effritent et tombent l'une
après l'autre… décomposition et déclin du grand rouleau de tabac qui ne se
réalise, qui ne conquiert authentiquement son identité, qui ne révèle
pleinement son essence, qu'en mettant le feu passionnément à son corps ; il
devient ce qu'il est en s'auto-immolant à l'autel des
divinités buccales dont l'adoration intense mais furtive se laisse deviner
entre les piliers floconneux et mélancoliques du temple cendreux que sa
détérioration rapide édifie dans le creux de la vallée des larmes desséchées.
Ménage
Elle
s'occupe de tout notre « femme de ménage » ; c'est que, dans notre petit
coin du globe, les femmes-au-bureau ne peuvent pas s'en passer. Une noire
qui s'occupe du foyer de la blanche... qui balaie qui dépoussière qui lave qui
essuie qui cuisine qui... et qui... Et dans le cas où elle appartient à la
caste des happy few qui bénéficient d'une liberté relative en
travaillant pour leur propre compte, souvent c'est la prostitution
illégale... pour quelques sous supplémentaires. Sinon elle couche chez ses
employeurs... la fille comme on l'appelle dans notre trou du
monde... même si elle est mariée... même si elle a des enfants qui vivent
loin, très loin de ses bras, dans un presque-pays, au continent des peuples
oubliés.
Elle
est bonne… notre « bonne »...
Ménage
bien ta santé et... ton esprit !
Garde
ton courage ! Tes enfants t'attendent à l'autre bout de la misère.
Cette
pensée est pour toi Salam... notre fille.
Reliques
Ses
membres ont été soigneusement coupés en petits morceaux, puis
inéquitablement répartis dans de beaux coffrets de tailles et de couleurs
différentes, lesquels ont été à leur tour transférés à des dizaines de
temples disséminés sur la planète entière.
Reliques...
Restes
d'un animal pensant ayant momentanément défié les dieux.
Nourriture
virtuelle pour des millions de cannibales en puissance.
Vague
Regarder
dans le vague...
Lent
prélude du rêve diurne.
Douloureux
déploiement des ailes engourdies de l'imagination.
Envahissement
du Champ par des coulées de lave translucides... miroirs déformants de la
mémoire.
Début
de tentation de la feuille blanche.
Antichambre
de la création.
Avant-goût
de liberté.
Abandon
de toute activité.
Entrée
sans bruit dans l'absence.
Délicieuse
quasi-immobilité.
Regarder
dans le vague... la plus belle désoccupation au monde.
Neige
Tous les anges mâles qui éjaculent en
même temps
Salubre infertilité
De la poudre gelée
Blanche
Uniformisation
Étrange
Solution
Mensonge blanc
La divine comédie
Recouvre
L’humaine tragédie
Sublime
Le maquillage
De Dieu
Vérité
Terrible
La Vérité
Sublime
Le Monstre
Sacré
Le bout
De sa queue
Est retouché
Par le svelte
Pinceau
Du Mal
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