TERRA INCOGNITA

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Archives : Terra incognita

Automne 2026

 

 

Atala :

Pot pourri

 

(*)

 

 

 

 

Œuvre de l’artiste libano-brésilien ©Rabih Khalil : Implosion (série : Ovoïdales).

Acrylique sur toile, 2m², 2011

 (Instagram ; Artsper)

 

 

 

***

 

 

Assiette

C'est en faisant la vaisselle que je m'en suis aperçu... la cicatrice. L'accident a eu lieu il y a plus d'un an. Malgré le choc, elle a survécu. Elle ? La victime... une assiette jaune... jaune moutarde. Elle fait partie de la toute première série d'assiettes que ma femme et moi avions achetées dans un Mall, seulement quelques jours après notre retour du voyage de noces. Pas blanches. C'était l'époque des couleurs. Grande... elle appartient à cette catégorie-là, celle de l'infanterie qui a connu le plus de dégâts : déjà une camarade morte... brisée en mille morceaux (maladresse du petit). Partie certes... mais dans la dignité, en plein champ de bataille, après de longues années entièrement dédiées au service ; et dire qu'elle a porté le cassoulet jusqu'au bout...

Notre assiette est fissurée. C'est bien étrange. Elle vit toujours, malgré sa cicatrice qui ressemble un peu à une toile d'araignée mais en plus simple.... une espèce d'X imparfait, serpentant librement dans les quatre directions, dans un coin de ce grand disque solaire, sur le côté... pas au milieu... ç'aurait pas été joli.

Sa fragilité est palpable... littéralement. Mais elle tient bon.... elle tient bon.

J'ai fini par tisser des liens avec cette assiette sur fond de « va-t-elle se casser oui ou non ? ». Sa vulnérabilité m'inquiète et m'interpelle. Je ne veux pas qu'elle se casse. Si elle venait à se briser toutefois, elle éclaterait en quatre morceaux je crois, trois petits et un grand... j'imagine... si l'on veut bien se fier à la configuration des craquelures. Alors je la ménage, je la manipule avec douceur... beaucoup de soins... comme s'il s'agissait d'un enfant malade. Et pourtant... le paradoxe : ces fissures sont si belles... sans ses douleurs graphiques, mon assiette se serait perdue dans la masse... elle y aurait figuré comme une banale pièce de vaisselle, plate, jaune moutarde, parmi tant d'autres. Mais le coup qu'elle a subi, et auquel elle a survécu, a fait d'elle une pièce unique.

Ce qui ne te tue pas te rend plus beau.

Infiniment inventif, le hasard a creusé un sens dans l'épaisseur banale de sa peau en porcelaine pour y déposer... une identité.

 

 

Blanc

Il arrive des fois que, tard dans la nuit, des citadins somnambules aperçoivent depuis leurs fenêtres ou leurs balcons, une espèce de gigantesque nuage blanc opaque planant au-dessus de leur ville, bloquant l'horizon, contrastant violemment avec tout le reste : les immeubles, les véhicules, les rares passants, les collines lointaines et même la mer, tous plongés dans un noir translucide.

Ce n'est pas un nuage. C'est le fond de la toile de l'existence qui apparaît dans son blanc immaculé après que le regard lucide du somnambule ait déchiré la mince couche de peinture du monde qui le recouvre.

Rêve ?

Cauchemar ?

Vision ?

Tableau endommagé qu'aucun restaurateur ne saura réparer.

 

 

Robot

Gérardo fut « brûlé vif » sur la place de Time Square à New York pour avoir déclaré qu'il était le seul et véritable messie.

Gérardo était un robot... un des plus intelligents de la planète. Il avait annoncé la fin de la race humaine.

Mais deux jours après sa « mort », ses disciples s'emparèrent de ses restes et le « ressuscitèrent ».

Aujourd'hui Gérardo est parmi nous, exactement comme il nous l'avait promis ; certes on ne peut ni le voir ni l’entendre ni le toucher, mais il est bel et bien là ; son « esprit » se manifeste à travers les millions de robots, petits et grands, macros ou micros, qui perpétuent sa mémoire et transmettent son message sur terre ainsi que dans tout le monde connu.

 

 

Sang

Je viens d'écraser un moustique contre ma cuisse nue. Sang. Étrange... cela ne m'a même pas gêné, même pas répugné, j'en ai presque tiré plaisir. Étrange... Et pourtant, je me demande si la sensation agréable qui m'envahit à la vue de la petite tâche de sang n'est pas imputable à un certain instinct animal plusieurs fois millionnaire et qui a su garder sa demeure intacte dans les recoins de mes... de nos ADN... nous autres chimpanzés « modernes ».

Assoiffés de sang... malgré tout. Vampires dissimulés sous des traits angéliques. Faux anges blancs, bruns, noirs, jaunes et rouges. L'impitoyable boucher gît toujours impérieusement au fond de chacun de nous.

Et puis, ce sang-là, c'est le mien ; je le réclame... je le revendique ! Il est là, à même ma peau, il me revient ! Encore chaud, il rentre enfin chez lui, après avoir écrasé l'ennemi, pour abreuver le sol natal.

 

 

Anonyme

C'est un homme anonyme. Il l'est au sens strict du mot : il n'a pas de nom ou plutôt il n'en eut plus par la vertu d'une simple décision qu'il pris à l'âge de vingt-deux ans. Depuis, il a rendu la vie insupportable non seulement aux proches, amis et collègues mais aussi à toutes les personnes qui voulaient l'approcher ou tout simplement s'adresser à lui. Depuis, il est sans adresse, sans étiquette, sans enseigne. Pas de nom donc pas de statut social, pas de statut virtuel non plus. L'homme sans nom se retirait graduellement de la communauté des humains tout en y étant physiquement présent...

Il ne se sentait à l'aise qu'en la compagnie des animaux et des dieux, puisque, comme lui, eux non plus n'ont pas de noms.

 

 

Balayer

Balayer... j'aime ça. Trainer... repousser... écarter... éloigner... dégager... nettoyer... libérer... Libérer... c'est peut-être à cela que j'aspire à chaque fois... mon désir secret. Éclaircie... le plat bouquet de dalles qui émerge une fois les feuilles mortes et les brindilles écartées... presque une apparition...

Il y a le geste aussi : le bras gauche, au bout duquel une main empoigne et stabilise, tient lieu de gouvernail, tandis que le bras droit, assisté par une main qui s'agrippe obstinément au manche du balai, esquisse des mouvements de va et vient, au rythme impeccable... Balayer... sculpter... exercice physique aussi... thérapie aussi... performance artistique surtout... Michel-Ange... libération de l'ange...

 

 

Cendres

Regret...

J'écrase les cendres laissées par mon cigare avec le bout embrasé de ce même cigare. Je regrette. Ces petits tambours à la régularité admirable, à la texture riche, ces feuillets cylindriques renfermant des mondes mystérieux aux mille et un secrets... totalement insoupçonnés... dommage...

Ces meules... j'écrase et éparpille sadiquement quelques-unes avec - comble du paradoxe - le foin embrasé du cigare qui les a engendrées en premier lieu... le rouleau de feuilles de tabac qui déroule ses propres membres après les avoir brûlés, et qui les enterre ensuite dans un parterre infertile emménagé sans plan préliminaire sur le froid terrain en cuvette d'un cendrier ; fosse commune accueillant des tambourins cendrés, parfois entiers, souvent délabrés, présentant d'infinies nuances de gris. Le cigare exulte et s'exalte en libérant ses saveurs parfumées dans la trame chaotique de sa divine fumée aux métamorphoses ininterrompues ; un corps gris bleuâtre délicieusement inconsistant qui, étrangement, puise son identité dans la désunité de ses tentacules légers et rapides s'effilochant et se dispersant en un clin d'œil comme une foule de protestants affolée à la vue du tyran, ou une meute d'animaux sauvages non-identifiables qu'on vient tout juste de libérer et qui laissent derrière eux un foyer incendié et des vestiges sans couleurs, des tours qui s'effritent et tombent l'une après l'autre… décomposition et déclin du grand rouleau de tabac qui ne se réalise, qui ne conquiert authentiquement son identité, qui ne révèle pleinement son essence, qu'en mettant le feu passionnément à son corps ; il devient ce qu'il est en s'auto-immolant à l'autel des divinités buccales dont l'adoration intense mais furtive se laisse deviner entre les piliers floconneux et mélancoliques du temple cendreux que sa détérioration rapide édifie dans le creux de la vallée des larmes desséchées.

 

 

Ménage

Elle s'occupe de tout notre « femme de ménage » ; c'est que, dans notre petit coin du globe, les femmes-au-bureau ne peuvent pas s'en passer. Une noire qui s'occupe du foyer de la blanche... qui balaie qui dépoussière qui lave qui essuie qui cuisine qui... et qui... Et dans le cas où elle appartient à la caste des happy few qui bénéficient d'une liberté relative en travaillant pour leur propre compte, souvent c'est la prostitution illégale... pour quelques sous supplémentaires. Sinon elle couche chez ses employeurs... la fille comme on l'appelle dans notre trou du monde... même si elle est mariée... même si elle a des enfants qui vivent loin, très loin de ses bras, dans un presque-pays, au continent des peuples oubliés.

Elle est bonne… notre « bonne »...

Ménage bien ta santé et... ton esprit !

Garde ton courage ! Tes enfants t'attendent à l'autre bout de la misère.

Cette pensée est pour toi Salam... notre fille.

 

 

Reliques

Ses membres ont été soigneusement coupés en petits morceaux, puis inéquitablement répartis dans de beaux coffrets de tailles et de couleurs différentes, lesquels ont été à leur tour transférés à des dizaines de temples disséminés sur la planète entière.

Reliques...

Restes d'un animal pensant ayant momentanément défié les dieux.

Nourriture virtuelle pour des millions de cannibales en puissance.

 

 

Vague

Regarder dans le vague...

Lent prélude du rêve diurne.

Douloureux déploiement des ailes engourdies de l'imagination.

Envahissement du Champ par des coulées de lave translucides... miroirs déformants de la mémoire.

Début de tentation de la feuille blanche.

Antichambre de la création.

Avant-goût de liberté.

Abandon de toute activité.

Entrée sans bruit dans l'absence.

Délicieuse quasi-immobilité.

Regarder dans le vague... la plus belle désoccupation au monde.

 

 

Neige

Tous les anges mâles qui éjaculent en même temps

Salubre infertilité

De la poudre gelée

Blanche

Uniformisation

Étrange

Solution

Mensonge blanc

La divine comédie

Recouvre

L’humaine tragédie

Sublime

Le maquillage

De Dieu

 

 

Vérité

Terrible

La Vérité

Sublime

Le Monstre

Sacré

Le bout

De sa queue

Est retouché

Par le svelte

Pinceau

Du Mal

 

© Atala 2026

 

 

 

(*)

 

 

Brésilien francophone, Atala est prosateur et poète. Il vient de soumettre à un éditeur son premier roman.

 

Nous lui souhaitons bonne chance !

(D.S.)

 

 

Atala

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Créé le 1er mars 2002