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Archives : Terra incognita

Printemps 2026

 

Charles Garatynski :

« Il faut exister, n’est-ce pas ?»

 

Poèmes inédits.

 

(*)

 

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©Jacques Grieu, L’escalier (2023)

 

 

Deux espèces de minutes

Il existe deux espèces de minutes :
Celles qui m’éloignent de toi,
Et celles qui m’en rapprochent.
Je pleure les unes,
J’allume un cierge pour les autres.
J’attends des naissances,
Je fête des enterrements.
Mais les unes sont trop nombreuses,
Les autres trop longues à venir.
Et par-dessus tout,
Il faut exister,
N’est-ce pas ?

21.XII.25, 18h05

 

 

Fragments de temples

Frappe mon cœur
Et la douleur se dissipe
Dans l’odeur du fer.
Écarlate de ma brûlure,
Le soufre m’embaume
Comme la marque des braves.
Je n’ai plus rien,
Hormis les gravats
Qui sont des fragments de temples
À nous,
Ailleurs.

17.XII.25, 23h08

 

 

Tesson

Marché d’été,
Nuit suante.
Caniveau et
Bouteille vide
Brisée sur le trottoir ;
Rien d’autre qu’un
Doux
Joli tesson
À avaler.
Poussières et éclats de verre :
C’est cela, vivre loin de toi.
Des colliers de vipère
À enfiler
Autant que de jours
À tuer.

29.XII.25, 14h50

 

 

La Pietà en stuc

J’ai un meuble noir dans ma chambre
Sur lequel repose une Pietà en stuc.
La nuit, j’ai encore espoir qu’elle prenne vie,
Et que ce soit toi qui viennes me consoler
De ces peines que personne ne devine.
Je me réveille, inhale un peu d’encens
Et j’attends,
Mais rien n’arrive,
Rien n’arrive jamais,
Et je n’ai que très peu d’atomes de foi
Qui me contiennent :
Ma Pietà prend la poussière.

 19.I.26, 23h01



Blauwburgwal

Carte postale de Varsovie
Et de son meilleur champagne.
C’était une nuit de printemps,
Des rues parlent polonais
Et les Polonais sont muets.
Je chantais déjà : « Ô Varvieso,
Varvieso »
Les marches étaient raides,
J’ai vidé la bouteille
Pour ne rien perdre :
« Ô Varceval, Varceval,
Varceval !
Vvvvvvvvv… »
Au réveil,
J’ai vu les canaux de

Blauwburgwal.

Ô Blauwburgwal,

Blauwburgwal.

23.I.26, 12h52

 

 

Sous le toit du froid

Sous un toit troublé

Par la pluie de septembre :

Une chambre

Hantée par l’humidité

Et l’odeur de linge.

 

La nuit, le froid serpente.

Je rapproche mes genoux

Tout contre mon torse,

Et souffle de l’air chaud

Au creux de mon cou.

 

On ne se connaît pas encore ;

C’est peut-être déjà tout comme.

Quand je m’endors,

Même le sommeil se doute

Du sort qui nous attend.

17.VIII.25, 18h23

 

 

Le labyrinthe fidèle

Peut-être que je sortirais un jour

De mon propre labyrinthe.

Mais il ne faut jamais en sortir.

 

Embrasser ses murs, chérir l’impasse,

S’imaginer en sortir, c’est ce qui compte.

 

Embrasser le rêve du dehors

Sans jamais le vivre ;

Seulement y croire, et sentir

Le vent en te suivant

Dans des allées qui n’ont pas de nom ;

 

Une terre, un lieu qui n’existent pas,

Et que je réserve pour les jours tristes,

Creux et sans toi.

14.VIII.25, 13h33

 

 

 

Cavalier du couchant

Tu es tombée de la table.

J’ai entendu ton souffle contre le sol,

Vu tes joues rouges,

Et ton regard veiné.

 

Par peur, nous guettions le moindre bruit ;

Ce couloir désert nous chantait :

« Embrassez le dehors »,

Mais quel dehors ?

 

Ces murs demeuraient infranchissables

Pour qui nous étions.

 

Même le soleil couchant

Devenait un cavalier de l’apocalypse.

18.VIII.25, 13h31

 

 

Un profane

J’ai de vastes cimetières

sous les paupières.

Des nuits sans fond

et des jours profanés

y reposent.

 

J’ai tué le temps,

je me suis tué,

aussi,

à force d’y croire.

 

J’aurais mieux fait

de te donner même

ce que je n’avais pas,

au lieu d’apprendre trop tard

à garder pour toi.

3.II.26, 23h11

 

 

 

Artichaut

J’aime l’alcool.

C’est une parenthèse.

J’oublie que l’on se manque,

j’oublie, simplement.

 

J’ai des petits besoins

pour une grande ivresse ;

je suis lavé

de tout soupçon,

Ainsi.

 

Je bois même de la liqueur

d’artichaut ;

pour que ça brûle lentement,

jusqu’au fond.

 

Comprenez donc

que je ne fais l’apologie de rien,

sinon de mes disparitions.

4.II.26, 20h29

 

©Charles Garatynski

 

 

(*)

Né en 1998 à Bordeaux, Charles Garatynski est écrivain. Il développe une œuvre de fiction comprenant des nouvelles, des poèmes et des textes dramatiques. Sa relation à la littérature s’est construite à partir de l’histoire familiale, notamment par sa mère, peintre d’origine polonaise arrivée en France sans statut légal. Sa pièce Héraut de la démocratie a été présentée à Nantes en janvier 2026. Il travaille actuellement à son premier roman.

Il a publié des textes de fiction dans Marginales, l’OuPoLi, Les Hommes sans épaules et Traversées. Il écrit également en polonais, avec des publications dans e-eleWator, Ypsilon, Suburbia et Wydawnictwoj.

Le 7 décembre 2025, il a reçu, à Varsovie, le prix d’Artiste de la diaspora polonaise de l’année en prose, décerné par l’Académie polonaise des Sciences sociales et humaines (Londres).

Il est également l’auteur d’articles consacrés à l’œuvre de Gombrowicz, Bruno Schulz et Witkiewicz, parus dans La Revue des Deux Mondes, La Quinzaine littéraire et des revues universitaires. Il a présenté ces auteurs lors de colloques internationaux (Istanbul, Leuven, Paris-Sorbonne).

 

 

 

Charles Garatynski

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