TERRA INCOGNITA

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Archives : Terra incognita

Automne 2026

 

Emilie Dautremer :

 

« …la mélancolie de nos friches intimes »

Poèmes inédits.

 

(*)

 

 

 

 

 

Peinture de ©Hélène Courtellemont (voir sa page FB)

 

***

 

Fleurs tardives de pissenlits et d’ail des ours
Comme autant de cristaux végétaux 
Égayent mes songes d’autres et d’ailleurs.
Je veux manger le paysage, me mouvoir dans mes
Mues en friche et exister plus fort que le temps.

Le soleil sur ma peau aiguise mon mental et la

Zénithale lumière est l’encre à part entière qui m’

Ancre dans les ici et les  de fortune…

Les vaches alanguies paissent dans les boutons d’or… tandis que les

Plis colorés de nos récits se parent de mystères.

Lignes de faille, redoutables et éternelles adventices de mes pensées en-

Cagées, je me libère et suffoque dans le même instant.

Faut-il changer de cap de focale je ne sais car

Le jour est trop lourd pour moi si tu n’y es plus.

Quand les souvenirs passent de branche en 

Branche et que ploient les corolles de pivoine sous 

Les dernières gouttelettes, alors les pas perdus de

Jadis réparent l’absence et comblent -un

Peu- la sente infâme le bourbier sans

Fin ni faim. Liserons, chardons et

Pissenlits insignes, mélancolie indigne, je res-

Pire et les nuances de jaune apaisent mes

Orages invisibles. Que la friche est

Belle !

 

 

 ***

 

 

Malade lumière du jour
Désastre furieux de l’esprit 
Mépris avéré pour le tendre
Mélancolie faite monde 
Harcèlement pour porte d’entrée 
Rêves étouffés envies noyées 
À l’abandon les corps, à l’étroit les cœurs,
Désertion des chemins noirs, vite,
À l’affût du moindre éclat de jaune
Hystérie des complexes
Affolement de l’instant 
Transe des souvenirs réinvoqués
Désir de mélanger le blanc avec le rouge
Éloignement des horizons palpables…, les
Silos de mon cœur regorgent de grain mal semé
Mais la récolte adviendra.

 

 

 ***

 

 

Opulence aguicheuse des 
Floraisons tardives, il soupire et s’
Étire dans l’aube
Mordorée. Zébras de cirrus dans le
Ciel, croulent les bas-côtés de nos
Routes printanières sous les
Pissenlits et s’évade son esprit, 
Tremble un peu puis sourit. Camaïeu de
Tendres verts, un horizon de champs
Peignés, il voudrait fendiller la
Mer gelée à l’intérieur. Mais ne 
Fait pas un geste. Sa vague d’
Étrave le submerge autant qu’elle le
Rassure ; l’attire. Il décide de poursuivre et 
Reprend son chemin lentement. 
Que reste-t-il de nous quand la
Floraison décroît, s’étiolent les 
Pousses et s’assèchent les
Racines ? Est-il nécessaire, vrai-
Ment, de se poser la
Question ?

 

 

 

 ***

 

 

Emmêlée dans sa nasse de
Regrets et d’évanescentes vérités, elle 
Respire par à-coups. 

De douloureux silences en logorrhées mal-
Habiles elle ne sait plus à qui ou quoi 
Adresser ses prières. 

Oscillations bancales, vitales,
En mode mineur ou en fanfare, elle essaye
Encore de vivre.

 

 

 ***

 

 

Des éoliennes à l’
Infini, où que porte le regard attristé… 
Des champs trempés, des haies à terre, pour
Étendre puis céder des parcelles
Uniformes. Grands arbres esseulés, 
Nichoirs essentiels, abattus sans répit. 
Campagne soumise et terne se passe
À son humus défendant des
Rampants, rongeurs et même 
Volatiles. S’appauvrissent les sols et s’ennuie l’
Œil attiré par la richesse des reliefs et des
Coloris. Presque effacement des 
Sons. Uniformité. Lassitude. Du pareil au
Même sol, harcelé par la manne des uns et la
Lâcheté faite paysage. Les silos de mon
Cœur observant regorgent de grains 
Flétris et inutiles. Je rêve de mélanger le
Vert et le rouge, mettre du jaune dans le
Bleu. Et sourire aux jours
Levants.

 

 

 ***

 

 

Aujourd’hui j’ai

Comparé longuement le jaune des
Boutons d’or avec celui des champs de colza,
Planté un pied de pivoine blanche et des 
Graines de cosmos en pagaille,
Écrit quelques vers libres, sans 
Angoisses ni noirceur d’aucune sorte,
Dégusté sans hésiter plusieurs types de
Chocolats vieillissants et mal cachés, 
Secoué discrètement nos miettes de repas sur la
Terrasse du bas, en l’absence des voisins,
Écouté « pour de vrai » les paroles
Décapantes des airs « streamés » par mes filles,
Ri doucement en entendant chanter haut et faux
Mon compagnon aux rides assumées,
Et…
Cherché à comprendre, encore, le
Sens de tout ce cirque.

 

 

 ***

 

 

De notre fenêtre en hauteur je vois
Les fleurs du magnolia qui
Tombent peu à peu,
Les taches de couleur des
Primevères sauvagines et 
Deux pies qui picorent le
Gazon tout juste levé.
De l’étage inférieur, où vaquent les enfants, 
Je distingue les vieux rosiers qui,
Fièrement et paisiblement,
Déploient leurs toutes jeunes feuilles.
Quelques pissenlits épars égayent le
Jardin printanier.
Il y a aussi les camélias qui donnent à
Voir leurs écarlates boutons, et je
Constate sans plaisir que le 
Muret de pierres sèches s’
Effrite par endroits.
De la fenêtre de la cuisine, en bas, je suis
Happée par la fluorescence du
Forsythia et les globes entrouverts des tulipes en pâmoison.

J’entrevois si je me mets sur la
Pointe des pieds, le faîte de l’arbustif
Chèvrefeuille et l’ancestrale courbure
Des saules de la rivière.
Si je ferme les yeux, près de la vieille fenêtre, 
Je peux sentir souvent un tiède et
Tendre soleil et sous mes paupières fatiguées,
Qu’il vente ou bruine,
Tous les jours je savoure la
Mélancolie de nos
Friches intimes.

 

 

 ***

 

 

Tu es mon hiéroglyphe, en toute

Saison ma vigne grimpante, en toute

Liberté ma came indolore. Je veux

Hacker ton corps, poétiser ton

Algorithme, rester dans la même gamme.

Avec mes longs doigts épouser tes

Contours, de mes yeux sans ciller

Percer à jour tes brèches. Tu es mon

Ombre portée ma liane

Intime, je suis à chaque instant l’

Héroïne de ton jour naissant ton ultime

Dulcinée, je te veux

Tendre musculeux sensible et

Tactile pour moi seule. Je t’atteins et tu

Sombres. D’audace et de

Douceur.

 

 

 ***

 

 

Un balcon suspendu au-dessus des bois facétieux,

Un havre de mots, de silences et de rêves,

Repaire de joies partagées et de doutes solitaires.

Sur ce promontoire à nul autre identique,

On se meut dans d’inédites trouvailles,

Fulgurances lettrées et sensations subtiles,

Essentielles, oh combien… L’astre majeur au

Coucher, plaie du ciel rougeoyante entre fauves et

Canins, chiens et loups de verdure et insidieuses

Effluves. Verts insensés, brises mentales et doux instants.

Or et paillettes nocturnes en devenir ; lentes volutes de nos

Indécisions… à l’image des brumes d’un

Théâtre d’ombres ancestral.

Un esquif protecteur, refuge pour le vespéral

Rassemblement des corbeaux ; pour nos

Songes aussi, effleurant l’intime chaos.

On reste relié à la trame vitale, le

Masque devient visage et ce

Balcon suspendu n’en finit pas d’

Attirer.

Ailleurs, tout près, des

Forets de code-barres pour seul

Horizon.

 

 

 ©Émilie Dautremer

 

 

 

(*)

 

Âgée de 52 ans, bourguignonne « par amour » (d’un homme et de « ses » paysages), mère de famille nombreuse (cinq filles) et également belle-mère (cinq garçons), je suis passionnée de poésie, de lecture et de « verbe » au sens large depuis mon plus jeune âge. Après avoir travaillé en ressources humaines puis en communication, je me suis consacrée à ma vie de famille et j’ai eu le plaisir au fil des années de publier bon nombre de poèmes au sein de revues poétiques (Décharge, Le capital des mots, La Toile de l’un, Le festival permanent des mots) et d’anthologies collectives (L’eau entre nos doigts aux Éditions Henry, mai 2018). La lecture, par ailleurs (de romans principalement), occupe une place essentielle dans ma vie, me procurant évasion, ouverture et solitude… absolument nécessaires parfois !

Émilie Dautremer

 

***

 

Que reste-t-il de nous quand la
Floraison décroît, s’étiolent les 
Pousses et s’assèchent les
Racines ? Est-il nécessaire, vrai-
Ment, de se poser la
Question ?

 

Ce sont les vers qui m’ont le plus interpellée dans ce groupage de poèmes d’Émilie Dautremer (qui au passage soit dit, est une des sœurs de Camille Dautremer, que nous avons accueillie à cette même rubrique au numéro d’hiver 2025) : ils évoquent une recherche de l’émerveillement dans l’éphémère de la vie, de la nature immédiate, du ressenti, de l’être même que nous sommes, mis au microscope de l’œil poétique et transmué en parole, tout aussi éphémère elle-même… Mais la question qui émerge, du « que reste-t-il », est vite retournée en une autre, celle du sens même de se la poser – et c’est alors seulement que tout prend sens : car peu importe si quelque chose reste de nous ou non, il n’est nul besoin de le demander ni de le savoir, ce qui compte c’est l’ici et maintenant de la floraison… Une écriture originale, en mode fleuve, entrecoupée par endroits de manière apparemment aléatoire mais les coupes, nous confesse l’autrice, « correspondent à l’effet (de fond comme de forme) recherché sur la page, et font pour moi partie intégrante de la construction du poème en tant que tel » (en tout cas il n’est nul besoin non plus d’en chercher le sens, car comme la vie les lignes du texte font des nœuds, des sauts et des entourloupes…). Enfin, une imagistique aussi riche, dense et envoûtante que finement dentelée et musicale… et une irrépressible envie d’écrire… C’est un régal pour le lecteur. Bienvenue chez Francopolis à cette nouvelle autrice !

(D.S.)

 

 

Émilie Dautremer

Francopolis - Automne 2026

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