TERRA INCOGNITA

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Archives : Terra incognita

Printemps 2026

 

Jean-Marc Feldman :

« Et nous fouillons toujours, archéologues du sens »

 

Poèmes inédits.

 

(*)

 

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Théorèmes drapés et oliviers

(Variations entre Pouilles Calabre et Sicile)

 

À s’en toucher les lèvres

On reste sans le sou
mots en travers
On range les cartes postales
par avance griffonnées
parce que rien ne ressemble à rien
et qu’on n’ose parler la langue des usages
des fraternités à peine effleurées
parce que pour nous
qui sommes faits de vents
les frontières sont poreuses
et dans nos bagages sommeillent d’antiques réminiscences
qui porteraient à croire
qui sont sable pour les doigts

On voudrait être ces draps qui en mesure
aux caprices des voix
aux battements de l’air
se tordent
chant d’amour lorsque tombe le jour
et attendre patiemment
qu’aux forges des balcons
les langues se délient

On voudrait que l’écaille des murs
dans les marches qui nous mènent à la mer
nous emportent au-delà des portes
celles qui se gaussent des labyrinthes
narguent le soleil
nous décillent la pensée

 



Arrière-cour des soleils couchants

Arrière-cour des turquoises et des rives
bien avant les pâles roches
qui dans l’étale se délectent
Arrière-cour des insouciances
des peaux avides
bien avant les estancots et les baraques
Arrière-cour des soleils couchants
où tremble
à s’en couvrir d’écarlate et de rouille
de poussière et de cendres
de nudité crue et laide
la terre infinie et véritable des oliviers
celle des existences
et des jours qui se suivent

J’ai vu ici
dans les aires d’opulence 
dans le travail de l’Homme millénaire
les corps qui se déhanchaient
bustes rocs
pays nu et brutal
dans les branches le feuillu
doigts en désordre s’entrelaçant 
toute l’éternité
et le sol invincible

J’ai vu ailleurs la mort lente
prendre la mer Salentine à témoin
pétrifier les ramures 
et la désespérance
porte ouverte des abandons 
que sentent les vautours

 

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Vers la beauté des lignes

On va où l’air
dans nos quatre vérités
prendra ses aises
petits luxes qu’on s’octroie de droit
n’en déplaise aux matamores
qui nous montrent le joug
n’en déplaise aux petits juges
et aux beaux esprits
aux fléchages et aux nasses

On va dit-on vers la beauté des lignes
une antidote à la tristesse du monde
caresses de l’âme et langues du désir

On prend liberté par virages successifs
sans autre visuel qu’un rêve qu’on poursuit
quelques notes une brume
le flou trompeur d’images d’Epinal
une gomme dans une main et le crayon graphite dans l’autre

Lacets gorges étroites
fluidité et fougères entre les pins immenses
plongée d’Azur figuiers de barbarie
langueurs salines
au hasard des existences qui s’accrochent
des hauts plateaux jusqu’aux colonnes antiques
on prend liberté d’Ouest ou bien de Nord

La terre ici brunie des eaux des altitudes
siffle des airs de viking
cheveux lissés au mordant de la courbe
embrassant la forêt infinie
et si sobres sont les murs
qu’on ne sait l’œuvre
signe de richesses nouvelles
ou d’indigences tenaces

La terre plus loin flétrie se dresse
magnifique de tant de dénuement
que le couchant dessine net et enluminé

Ainsi va-t-on
gomme dans une main
crayon dans l’autre

 

 

 

Rouille des jours égarés

Nous bavardons
et posons des théorème improvisés
sur le tracé des existences
le goût du sel la langue sèche
ce qui fertilise la colère ou le désespoir
Nous racontons les soleils couchants
pâleurs et disparitions
la tendresse qui soudain étreint comme si rien ne serait plus
et ce nombril qui pèse sur les pieds
le sable qu’on enfonce à chaque pas
goût du sel langue sèche
cette lumière soudain si précise impossible à poursuivre
qui nous laisse orphelin des paroles qui rassurent
nous qui ne comprendrons jamais
comment s’éclaire le monde par-delà notre monde
cette langue étrangère
qui demande tant d’efforts

Au loin le bruit sourd d’un tonnerre sans lueur
serait-ce le ressac d’Ouest qui creuse un peu plus fort
cette pluie de sable qui nous visite encore
ou la jeunesse flétrie qui rugit et prévient

On devrait repeindre chaque matin
d’une innocente fraîcheur
rester où que l’on soit dans l’orbite du jour
oublier les bravades et les rodomontades
rouvrir les rideaux abaissés des devantures muettes
interpeller les balcons en fer forgé
la rouille des jours égarés
discuter en dialecte
porte ouverte aux passants

Au loin le bruit sourd d’un tonnerre sans lueur
n’éveille plus les villes sans naissances
Il s’écoule dans les rues silencieuses
le chant défunt des campagnes modernes

 

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L’œil est un animal vorace

L’œil est un animal vorace
disais-tu au mitant des chemins parcourus
au souffre des ruelles
il transperce le temps
à la croisée des fresques et des dieux
des récits hauts en couleur
dans les dédales
dans les murs apocalyptiques

Il y a tant à apprendre
qui fut dit et écrit
qui fut vécu
rendant futile tout l’orgueil des hommes

Et tant échappe au regard
à-côtés interstices et lisières

On s’éblouit et on oublie

L’œil est un animal vorace
quant au cœur sais-tu
ah le cœur
cet étrange amant qu’on cherche à émouvoir
pour qu’il agite de battements ténus
notre existence bancale
et si nous savons écrire j’aime à tous les coins de page
savons-nous encore dire je t’aime
debout sur les pavés d’une placette sans nom
raconter dans un langage humide qui imbibe
ce qui frémit au fond de notre puits
les larmes de douceur au coin de l’âme 
qui illuminent le regard

Nous avons enfoui une flamme secrète
qui veille sur nos heures
nous tord nous rend fou
et dans nos gestes pas le moindre indice
à peine un mouvement des lèvres

Nous avons enfoui
et s’engloutissent pastel des prairies et turquoises marines
les bleus les jaunes ce rouge sulfureux
les noirs
d’immenses forets
les verts imprévisibles
lieux de vie
déserts 
voix portées haut
rues longilignes
ruelles tortueuses à la taille fine
et les draps
les draps pendus à n’en plus finir
et cette saveur qui persiste et s’efface
dans la mémoire du voyageur

 

 

 

Retrouver l’oiseau blanc

Le vent des larges engouffre par palettes
ses images polyglottes
des dieux à géométrie variable
accouchés au flanc de secrètes collines

Les façades d’éclats se répondent
d’ombres et de lumières
à s’en toucher les lèvres
pierre sèche blanchie de ces pays du Sud[DS1] 
et s’en vient la houle éprise et agitée
ses tambours ses trompettes
ses pas d’humains d’ici comme d’ailleurs

Rien ne ressemble à soi

Il me faut m’échapper de moi-même
retrouver l’oiseau blanc qui au plus près
rase la falaise de craie
celui qui par avance
sait qu’il ne reviendra pas
gardera en mémoire l’instant et le survol

 

 

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Mélodies envoûtantes des sirènes

Gorgones et farfadets
parvis rampant et rugissant
tours d’ivoire
regards troubles dents de travers
de vos endiablées tarentelles
vos nuits à la lune
vos orgies de crachats et de sel
subsistent vos terres innommées et frêles

Vous voici prises de vertiges
ombres de nos ombres ou tours d’ivoire lumineuses
narguant pour jouer les si peu fières
l’azur et l’horizon
quand la mer à vos pieds sait votre sort scellé 

On dit que des fonds cristallins
reviennent comme une rumeur ancienne 
les mélodies envoûtantes des sirènes 
Nous y abandonnons toute vigilance
et c’est un pied dans l’abîme que nous progressons

Nous nous penchons
chaque jour un peu plus aveuglés
accrochant la ligne franche entre eau et ciel
pensant trouver dans les tons nets de la toile
une vibration plus intense
qui à l’ultime instant retiendrait le jour
enfouissant dans un gouffre sans fond
guerres inutiles et larmes des déracinés

 

 

 

Une fois franchis les escaliers antiques

On sait bien qu’au fond du moindre geste
quelque chose nous dépasse
qu’une vie n’y suffit
Et nous fouillons toujours
archéologues du sens
ce qui du passé fit fondation
et reste encore debout pour rassurer nos pas

Et nous devrons pour cela questionner le réel 
monstres tentaculaires
rues décharnées et perte de vue
bétons bruissant de l’écume des labeurs
poubelles par milliers
sens uniques contre-sens
d’humaines périphéries mises en piles mises en plis

Et nous traverserons le réel
aveugles et muets
De ce qu’il adviendra
que diront les icônes
une fois franchis les escaliers antiques

 

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Labyrinthe de nos fantasmes

À l’aplomb des murs
paumes et écume
rogne contenue des journées laborieuses
salissures et noblesses entremêlées
Un récit trouble des haines
des amours des désirs contrariés
rues d’affamés que peignent les voltigeurs
ruines tenant par miracle
labyrinthe de nos fantasmes
mosaïques hypnotiques
démons et dieux chevauchant de concert
Palerme

Une icône à l’arrière d’un carreau terni de rouille
une bougie allumée
un bouquet pétales dépéris
un cri aérosol noir et rouge traverse la façade
en écho se projette
souffle la bougie

Ma plume blanche dans la fourmilière
poursuit mon pas de vagabond
rectifie la mise
habille de fête des dessous mal en point
bariole la bouche de gourmandises d’épices
enfume le propos
célèbre le cantique des langues volubilis
dans une farandole
m’embarque sans retenue

 

©Jean-Marc Feldman

(poèmes et photos)

 

 

(*)

 

Jean-Marc Feldman est montagnard, jardinier, poète, grand-père, photographe, voyageur.

Il est né en 1957 à Paris, mais a rejoint les Alpes en 1976, où il a exercé le métier d’instituteur. Il vit sous les falaises de Chartreuse depuis bientôt quarante ans.

Il est animé depuis toujours par un besoin de créer, de participer à des projets culturels et artistiques qui s'ouvrent au monde social, avec une volonté de transmission. Entre autres, il a été plasticien, a participé au CA de Scènes Obliques (Festival de l’Arpenteur) pendant sept ans, été lecteur public avec la compagnie de l’Arpenteur, et a réalisé de nombreux projets d’écriture et art plastique avec ses élèves. Élu communal, il a piloté la réalisation d’un Centre Culturel d’apprentissage et de production en milieu rural, incluant une salle de spectacle "La Grange".

Il écrit de la poésie depuis une quinzaine d’années et publie ses textes sur son blog l’Ancre Nomade depuis douze ans (lire sur son site : https://jeanmarcfeldman.wordpress.com). Il accompagne ses textes de photographies personnelles. Certains de ses poèmes sont parus dans une douzaine de revues dont Mots à maux, Voix d’Encre, Spered Gouez, Traversées, Libres mots. Son recueil Un semblant de chamade auto-édité avec l’Ancre Nomade est paru début 2025.

Il lance la revue numérique Hespérie fin 2024. Aujourd’hui cette revue conséquente vient de publier son cinquième numéro. Elle se fraie un chemin dans la diversité des regards et des écritures. Il se construit une forme de récit, où chacun et chacune, à tour de rôle, nous glisse longuement à l'oreille ce qui lui importe, ce qui le ou la meut dans un monde de plus en plus insaisissable. On retrouve ici des auteur(e)s reconnus ou confidentiels. On trouvera aussi des entretiens avec les auteur(e)s qui permettent d’éclairer leur démarche. Elle est disponible en ligne en accès libre au format PDF : la lire sur https://hesperie.blogspot.com.

 

 

Jean-Marc Feldman

Francopolis - Printemps 2026

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 [DS1]Plutôt du Sud (?)