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(Variations entre Pouilles Calabre et
Sicile)
On reste sans le sou
mots en travers
On range les cartes postales
par avance griffonnées
parce que rien ne ressemble à rien
et qu’on n’ose parler la langue des usages
des fraternités à peine effleurées
parce que pour nous
qui sommes faits de vents
les frontières sont poreuses
et dans nos bagages sommeillent d’antiques réminiscences
qui porteraient à croire
qui sont sable pour les doigts
On voudrait être ces draps qui en mesure
aux caprices des voix
aux battements de l’air
se tordent
chant d’amour lorsque tombe le jour
et attendre patiemment
qu’aux forges des balcons
les langues se délient
On voudrait que l’écaille des murs
dans les marches qui nous mènent à la mer
nous emportent au-delà des portes
celles qui se gaussent des labyrinthes
narguent le soleil
nous décillent la pensée
Arrière-cour des turquoises et des rives
bien avant les pâles roches
qui dans l’étale se délectent
Arrière-cour des insouciances
des peaux avides
bien avant les estancots et les baraques
Arrière-cour des soleils couchants
où tremble
à s’en couvrir d’écarlate et de rouille
de poussière et de cendres
de nudité crue et laide
la terre infinie et véritable des oliviers
celle des existences
et des jours qui se suivent
J’ai vu ici
dans les aires d’opulence
dans le travail de l’Homme millénaire
les corps qui se déhanchaient
bustes rocs
pays nu et brutal
dans les branches le feuillu
doigts en désordre s’entrelaçant
toute l’éternité
et le sol invincible
J’ai vu ailleurs la mort lente
prendre la mer Salentine à témoin
pétrifier les ramures
et la désespérance
porte ouverte des abandons
que sentent les vautours

Vers la beauté des lignes
On
va où l’air
dans nos quatre vérités
prendra ses aises
petits luxes qu’on s’octroie de droit
n’en déplaise aux matamores
qui nous montrent le joug
n’en déplaise aux petits juges
et aux beaux esprits
aux fléchages et aux nasses
On
va dit-on vers la beauté des lignes
une antidote à la tristesse du monde
caresses de l’âme et langues du désir
On prend liberté par virages successifs
sans autre visuel qu’un rêve qu’on poursuit
quelques notes une brume
le flou trompeur d’images d’Epinal
une gomme dans une main et le crayon graphite dans l’autre
Lacets gorges étroites
fluidité et fougères entre les pins immenses
plongée d’Azur figuiers de barbarie
langueurs salines
au hasard des existences qui s’accrochent
des hauts plateaux jusqu’aux colonnes antiques
on prend liberté d’Ouest ou bien de Nord
La
terre ici brunie des eaux des altitudes
siffle des airs de viking
cheveux lissés au mordant de la courbe
embrassant la forêt infinie
et si sobres sont les murs
qu’on ne sait l’œuvre
signe de richesses nouvelles
ou d’indigences tenaces
La terre plus loin flétrie se dresse
magnifique de tant de dénuement
que le couchant dessine net et enluminé
Ainsi
va-t-on
gomme dans une main
crayon dans l’autre
Nous
bavardons
et posons des théorème improvisés
sur le tracé des existences
le goût du sel la langue sèche
ce qui fertilise la colère ou le désespoir
Nous racontons les soleils couchants
pâleurs et disparitions
la tendresse qui soudain étreint comme si rien ne serait plus
et ce nombril qui pèse sur les pieds
le sable qu’on enfonce à chaque pas
goût du sel langue sèche
cette lumière soudain si précise impossible à poursuivre
qui nous laisse orphelin des paroles qui rassurent
nous qui ne comprendrons jamais
comment s’éclaire le monde par-delà notre monde
cette langue étrangère
qui demande tant d’efforts
Au
loin le bruit sourd d’un tonnerre sans lueur
serait-ce le ressac d’Ouest qui creuse un peu plus fort
cette pluie de sable qui nous visite encore
ou la jeunesse flétrie qui rugit et prévient
On
devrait repeindre chaque matin
d’une innocente fraîcheur
rester où que l’on soit dans l’orbite du jour
oublier les bravades et les rodomontades
rouvrir les rideaux abaissés des devantures muettes
interpeller les balcons en fer forgé
la rouille des jours égarés
discuter en dialecte
porte ouverte aux passants
Au
loin le bruit sourd d’un tonnerre sans lueur
n’éveille plus les villes sans naissances
Il s’écoule dans les rues silencieuses
le chant défunt des campagnes modernes

L’œil est un animal vorace
L’œil
est un animal vorace
disais-tu au mitant des chemins parcourus
au souffre des ruelles
il transperce le temps
à la croisée des fresques et des dieux
des récits hauts en couleur
dans les dédales
dans les murs apocalyptiques
Il y a tant à apprendre
qui fut dit et écrit
qui fut vécu
rendant futile tout l’orgueil des hommes
Et tant échappe au regard
à-côtés interstices et lisières
On s’éblouit et on oublie
L’œil est un animal vorace
quant au cœur sais-tu
ah le cœur
cet étrange amant qu’on cherche à émouvoir
pour qu’il agite de battements ténus
notre existence bancale
et si nous savons écrire j’aime à tous les coins de page
savons-nous encore dire je t’aime
debout sur les pavés d’une placette sans nom
raconter dans un langage humide qui imbibe
ce qui frémit au fond de notre puits
les larmes de douceur au coin de l’âme
qui illuminent le regard
Nous
avons enfoui une flamme secrète
qui veille sur nos heures
nous tord nous rend fou
et dans nos gestes pas le moindre indice
à peine un mouvement des lèvres
Nous
avons enfoui
et s’engloutissent pastel des prairies et turquoises marines
les bleus les jaunes ce rouge sulfureux
les noirs
d’immenses forets
les verts imprévisibles
lieux de vie
déserts
voix portées haut
rues longilignes
ruelles tortueuses à la taille fine
et les draps
les draps pendus à n’en plus finir
et cette saveur qui persiste et s’efface
dans la mémoire du voyageur
Le vent des larges engouffre
par palettes
ses images polyglottes
des dieux à géométrie variable
accouchés au flanc de secrètes collines
Les façades d’éclats se
répondent
d’ombres et de lumières
à s’en toucher les lèvres
pierre sèche blanchie de ces pays du Sud
et s’en vient la houle éprise et agitée
ses tambours ses trompettes
ses pas d’humains d’ici comme d’ailleurs
Rien ne ressemble à soi
Il me faut m’échapper de
moi-même
retrouver l’oiseau blanc qui au plus près
rase la falaise de craie
celui qui par avance
sait qu’il ne reviendra pas
gardera en mémoire l’instant et le survol

Mélodies envoûtantes des sirènes
Gorgones et farfadets
parvis rampant et rugissant
tours d’ivoire
regards troubles dents de travers
de vos endiablées tarentelles
vos nuits à la lune
vos orgies de crachats et de sel
subsistent vos terres innommées et frêles
Vous voici prises de vertiges
ombres de nos ombres ou tours d’ivoire lumineuses
narguant pour jouer les si peu fières
l’azur et l’horizon
quand la mer à vos pieds sait votre sort scellé
On dit que des fonds cristallins
reviennent comme une rumeur ancienne
les mélodies envoûtantes des sirènes
Nous y abandonnons toute vigilance
et c’est un pied dans l’abîme que nous progressons
Nous nous penchons
chaque jour un peu plus aveuglés
accrochant la ligne franche entre eau et ciel
pensant trouver dans les tons nets de la toile
une vibration plus intense
qui à l’ultime instant retiendrait le jour
enfouissant dans un gouffre sans fond
guerres inutiles et larmes des déracinés
Une fois franchis les escaliers antiques
On sait bien qu’au fond du moindre geste
quelque chose nous dépasse
qu’une vie n’y suffit
Et nous fouillons toujours
archéologues du sens
ce qui du passé fit fondation
et reste encore debout pour rassurer nos pas
Et nous devrons pour cela questionner le
réel
monstres tentaculaires
rues décharnées et perte de vue
bétons bruissant de l’écume des labeurs
poubelles par milliers
sens uniques contre-sens
d’humaines périphéries mises en piles mises en plis
Et nous traverserons le réel
aveugles et muets
De ce qu’il adviendra
que diront les icônes
une fois franchis les escaliers antiques

Labyrinthe de nos fantasmes
À
l’aplomb des murs
paumes et écume
rogne contenue des journées laborieuses
salissures et noblesses entremêlées
Un récit trouble des haines
des amours des désirs contrariés
rues d’affamés que peignent les voltigeurs
ruines tenant par miracle
labyrinthe de nos fantasmes
mosaïques hypnotiques
démons et dieux chevauchant de concert
Palerme
Une
icône à l’arrière d’un carreau terni de rouille
une bougie allumée
un bouquet pétales dépéris
un cri aérosol noir et rouge traverse la façade
en écho se projette
souffle la bougie
Ma
plume blanche dans la fourmilière
poursuit mon pas de vagabond
rectifie la mise
habille de fête des dessous mal en point
bariole la bouche de gourmandises d’épices
enfume le propos
célèbre le cantique des langues volubilis
dans une farandole
m’embarque sans retenue
©Jean-Marc Feldman
(poèmes et photos)
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