TERRA INCOGNITA

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Archives : Terra incognita

Été 2026

 

Myette Ronday :

Les marqueteries.

 

Poèmes inédits.

 

(*)

 

 

 

 

Printemps (photo de Dana Shishmanian)

 

***

 

 

Marqueteries d’un autre ton et d’une autre nécessité, où la poésie a un rôle souverain à jouer dans l’approche, la compréhension et l’empathie éprouvée pour des vies qui ne sont pas la nôtre et qui auraient pu l’être. (**)

 

 

Prête, ainsi qu’à l’ordinaire,

à accueillir le mirage quel qu’il soit,

en un événement évanescent une silhouette

 

solitaire surgit dans l’au-delà des reflets.

Et c’est moi, encore moi, toujours moi

que mon regard se porte.

 

De dépit, un imperceptible soupir m’échappe,

embue la vitre d’une taie blanchâtre

et brumeuse de la taille d’une hostie.

 

Un petit bout d’âme ? Je me retiens

de l’effacer, tandis que la taie s’évanouit

d’elle-même, emportant toute nostalgie déficitaire.

 

 

***

 

 

S’absenter en douce

 vers un ailleurs porté en soi-même

– juste pour sortir du tourbillon ?

 

Des mots s’échappent de sa bouche

comme des pièces de puzzles mélangées.

Interpellée, elle cille vivement des paupières,

et jette alentour un regard inquiet.

 

La réponse, comme de coutume, survient

par lents détours sur des points de suspension.

Ah! devenir invisible pour échapper

au regard rapace des autres dont la présence

forme quelque part, ailleurs, ici même,

 

une masse anonyme sans figures familières.

 

 

***

 

 

C’est comme si, en silence, la même image

 

était remplacée par sa semblable.

Substituée – comme nous par nous-même ?

Identique en tout point et pourtant étrangère.

Mais peut-être s’agit-il juste

d’une image scellée sur ma pupille,

d’une illusion, d’une tromperie par-devers soi,

pour échapper à un certain marasme,

quand les projets d’avenir

tournent court ou reviennent en boucle.

La prudence est alors de rester

intérieurement inerte, baignant

 

dans une sorte de vague à l’âme paisible.

 

 

***

 

 

Dans l’obscurité transparente d’un clair d’étoiles,

le regard libre, sans entrave, s’égare à l’infini.

Et on ne peut s’empêcher de dériver

tout entier au sein de ce non-lieu,

 

ce néant, bienfaisant peut-être,

il n’est plus de repères, de replis possibles

ni de tanières agréablement aménagées.

La vie n’est plus que flottement,

 

aubaines inespérés, éventualités

et imperceptibles ivresses

dans un silence intérieur sans rives,

qui s’élargit en lents cercles

 

sur l’eau vert armoise d’un étang oublié

dans l’obscurité transparente d’un clair d’étoiles.

 

 

***

 

 

Les rêves nous laissent parfois

ainsi qu’une épave incongrue

sur un rivage inconnu

– (est-ce cette île que nous avons désirée

sans jamais l’avoir définie ?)

 

l’on met tout un temps

à oser se reprendre et se récupérer.

Interdit, paupières crispées, avant de

brusquement tendre les bras, se détendre,

se défendre en ouvrant les yeux.

 

D’un coup, recouvrer les contours du corps.

Silence grésillant. L’esprit s’accorde

une pause réflexive permettant aux pensées,

en une curieuse navigation,

de faire un lent retour sur elles-mêmes.

 

 

***

 

 

Il nous arrive de nous égarer,

de marcher à l’estime, de nous aventurer

sans but pour aboutir à une clairière

dont les contours incertains

ne sont sensibles qu’à l’intérieur de soi.

 

Un cercle s’agrandit, s’évide en son centre

pendant qu’on s’éloigne, prenant la tangente

et poursuivant dans nos pensées.

 

À brûle-pourpoint, on en revient

à une présence immédiate :

les pas jetés au hasard nous ramènent

à la clairière qu’on ne savait pas porter

depuis toujours à l’intérieur de soi.

 

 

***

 

 

J’affronte ma propre étrangeté

dans ces passages à gué,

les reflets se brisent en éclats

de verre aux caprices de la rivière.

 

Suis-je dans un autre monde

en ce monde ? Mes dérives actuelles

seraient-elles le revers

d’une vision autrefois négligée ?

 

À moins qu’il s’agisse d’un piège personnel,

tant de secrets ont été préservés.

Un champ du possible qui, curieusement,

me rassérène comme preuve qu’aucune

incidence de mon parcours n’est liée

à une cause extérieure. Sauf ma mort, peut-être.

 

 

***

 

 

Sous l’embrun oculaire, le présent

 

vacille en froissement d’ailes. Le cœur cogne

entre les tempes tel un oiseau captif,

tandis qu’émergent d’autres visions

kaléidoscopiques de ce même

et autre paysage dans l’écran du quotidien.

Visions aux liens dénoués, libres

qui nous traversent en liberté,

sans nous ramener à rien de précis.

Rêves éveillés en l’occasion d’une échappée belle,

même illusoire, pour désamorcer

les montées récurrentes du poids morne

 

des songes gris et des angoisses latentes.

 

 

***

 

 

Coeur velouté, germe en vrille, pont jeté.

Dans la foulée, l’haleine du temps, terreuse

et obscure, s’écoule d’une faille dans la falaise,

étroite ouverture ombilicale

offerte à la verticale

et dont on avait la prescience

à travers les sens et la moelle des os.

 

D’où nous vient ce frémissement en nous ?

 

De retour, toujours, dit-elle. Ce lieu

est un gîte sacré où s’abandonner

à la résonnance des images pâlies.

 

 

***

 

 

Chemin pareil à un pont suspendu

au-dessus de toutes nos images en dérive

à l’instant des crues et des croyances perdues.

 

(Quelle idée de l’avoir entraînée pieds-nus

au-delà des portes closes

et des contraintes du quotidien !)

 

Des scènes éparses cherchent à s’imbriquer

les unes dans les autres pour former

une seule et même image. Un ciel de traîne

se cabre gaiement une chèvre de Chagall.

 

 C’est par l’art que se rappelle encore

à nous la terrible beauté du monde.

 

 

 

©Myette Ronday

 

 

(**) Certains de ces poèmes feront partie d’un recueil, intitulé Les marqueteries, à paraître l’automne-hiver prochain aux éditions Sans Escale dirigées par Valéry Molet.

 

 

 

 

 

(*)

Née à Liège sous le signe des Poissons et vivant dans le Lot, Myette Ronday a d’abord été animatrice d’ateliers d’écriture fondés sur l’imaginaire dans les Universités espagnoles et pour l’Alliance française en Europe de l’Est avant de se consacrer à l’écriture romanesque. Elle est autrice déjà de plusieurs romans dont Madame Robinson et Le vélo de Berkowitz aux éditions Flammarion.

En février 2024, Myette Ronday publie son premier recueil de poèmes, Lents ressacs, aux éditions Sans Escale. Publiée à deux reprises par Jean-Yves Reuzeau dans son Anthologie permanente, elle est présente avec une série de poèmes dans Chemins de liberté. L’année poétique 2026 (Seghers).

Parmi les chroniques à son premier recueil de poèmes :

- Claude Vercey, dans Décharge (11 février 2024)

- Marc Wetzel, dans La cause littéraire (28 février 2024)

- Jean-Paul Gavart-Perret, dans Le littéraire (31 mars 2024) ; au même endroit, lire aussi, réalisé par le même critique, un entretien avec l’autrice (4 avril 2024).

- Didier Ayres, dans La cause littéraire (1 avril 2024)

- Mathias Lair, dans Terre à ciel (avril 2024)

- Françoise Urban-Menninger, dans Exigence : Littérature (26 avril 2024)

 

 

 

Myette Ronday

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