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Printemps (photo de Dana
Shishmanian)
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Marqueteries d’un autre ton et d’une
autre nécessité, où la poésie a un rôle souverain à jouer dans l’approche, la
compréhension et l’empathie éprouvée pour des vies qui ne sont pas la nôtre
et qui auraient pu l’être. (**)
Prête, ainsi qu’à l’ordinaire,
à accueillir le mirage quel qu’il soit,
en un événement évanescent une silhouette
solitaire surgit dans l’au-delà des reflets.
Et c’est moi, encore moi, toujours moi
où que mon regard se porte.
De dépit, un imperceptible soupir
m’échappe,
embue la vitre d’une taie blanchâtre
et brumeuse de la taille d’une hostie.
Un petit bout d’âme ? Je me retiens
de l’effacer, tandis que la taie
s’évanouit
d’elle-même, emportant toute nostalgie
déficitaire.
***
S’absenter en douce
vers un ailleurs porté en soi-même
–
juste pour sortir du tourbillon ?
Des
mots s’échappent de sa bouche
comme des pièces de puzzles mélangées.
Interpellée,
elle cille vivement des paupières,
et jette alentour un regard inquiet.
La réponse, comme de coutume, survient
par lents détours sur des points de suspension.
Ah! devenir invisible pour échapper
au regard rapace des autres dont la présence
forme quelque part, ailleurs, ici même,
une masse anonyme sans figures familières.
***
C’est comme si, en silence, la même
image
était remplacée par sa semblable.
Substituée – comme nous par nous-même
?
Identique en tout point et pourtant
étrangère.
Mais peut-être s’agit-il juste
d’une image scellée sur ma pupille,
d’une illusion, d’une tromperie par-devers soi,
pour échapper à un certain marasme,
quand les projets d’avenir
tournent court ou reviennent en boucle.
La prudence est alors de rester
intérieurement inerte, baignant
dans une sorte de vague à l’âme paisible.
***
Dans l’obscurité transparente d’un
clair d’étoiles,
le regard libre, sans entrave, s’égare
à l’infini.
Et on ne peut s’empêcher de dériver
tout entier au sein de ce non-lieu,
ce néant, bienfaisant peut-être,
où il n’est plus de repères, de replis
possibles
ni de tanières agréablement aménagées.
La vie n’est plus que flottement,
aubaines inespérés, éventualités
et imperceptibles ivresses
dans un silence intérieur sans rives,
qui s’élargit en lents cercles
sur l’eau vert armoise d’un étang oublié
dans l’obscurité transparente d’un clair
d’étoiles.
***
Les rêves nous laissent parfois
ainsi qu’une épave incongrue
sur un rivage inconnu
– (est-ce cette île que nous avons désirée
sans jamais l’avoir définie ?)
où l’on met tout un temps
à oser se reprendre et se récupérer.
Interdit, paupières crispées, avant de
brusquement tendre les bras, se détendre,
se défendre en ouvrant les yeux.
D’un coup, recouvrer les contours du corps.
Silence grésillant. L’esprit s’accorde
une pause réflexive permettant aux pensées,
en une curieuse navigation,
de faire un lent retour sur elles-mêmes.
***
Il nous arrive de nous égarer,
de marcher à l’estime, de nous aventurer
sans but pour aboutir à une clairière
dont les contours incertains
ne sont sensibles qu’à l’intérieur de soi.
Un cercle s’agrandit, s’évide en son centre
pendant qu’on s’éloigne, prenant la tangente
et poursuivant dans nos pensées.
À brûle-pourpoint, on en revient
à une présence immédiate :
les pas jetés au hasard nous ramènent
à la clairière qu’on ne savait pas porter
depuis toujours à l’intérieur de soi.
***
J’affronte ma propre étrangeté
dans ces passages à gué,
où les reflets se brisent en éclats
de verre aux caprices de la rivière.
Suis-je dans un autre monde
en ce monde ? Mes dérives actuelles
seraient-elles le revers
d’une vision autrefois négligée ?
À moins qu’il s’agisse d’un piège personnel,
où tant de secrets ont été préservés.
Un champ du possible qui, curieusement,
me rassérène comme preuve qu’aucune
incidence de mon parcours n’est liée
à une cause extérieure. Sauf ma mort, peut-être.
***
Sous l’embrun oculaire, le présent
vacille en froissement d’ailes. Le cœur cogne
entre les tempes tel un oiseau captif,
tandis qu’émergent d’autres visions
kaléidoscopiques de ce même
et autre paysage dans l’écran du quotidien.
Visions aux liens dénoués, libres
qui nous traversent
en liberté,
sans nous ramener à rien de précis.
Rêves éveillés en l’occasion d’une échappée
belle,
même illusoire, pour désamorcer
les montées récurrentes du poids morne
des songes gris et des angoisses
latentes.
***
Coeur velouté, germe en vrille, pont jeté.
Dans la foulée, l’haleine du temps, terreuse
et obscure, s’écoule
d’une faille dans la falaise,
étroite
ouverture ombilicale
offerte à la verticale
et dont on avait la prescience
à travers les sens et la moelle des os.
D’où nous vient ce frémissement en nous ?
De retour, toujours, dit-elle. Ce lieu
est un gîte sacré où
s’abandonner
à la résonnance des images pâlies.
***
Chemin pareil à un pont suspendu
au-dessus de toutes nos images en dérive
à l’instant des crues et des croyances perdues.
(Quelle idée de l’avoir entraînée pieds-nus
au-delà des portes closes
et des contraintes du quotidien !)
Des scènes éparses cherchent à s’imbriquer
les unes dans les autres pour former
une seule et même image. Un ciel de traîne
où se cabre gaiement une chèvre de Chagall.
C’est par l’art que se rappelle encore
à nous la terrible beauté du monde.
©Myette Ronday
(**) Certains de ces poèmes feront
partie d’un recueil, intitulé Les marqueteries, à paraître
l’automne-hiver prochain aux éditions Sans
Escale dirigées par Valéry Molet.

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