TERRA INCOGNITA

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Archives : Terra incognita

Printemps 2026

 

Rémi Madar :

« …l’enfant que l’on ignore »

 

Poèmes inédits.

 

(*)

 

©Jacques Grieu, La joie (2022)

 

 

I

Le Jardin où l’on demeure

On a retrouvé corps et sourire intacts

Devant l’autel

Face à Lui

La dame qui offre la rose

L’homme à la chasuble

Les deux l’ont découvert ainsi

Allongé dans son lit-parquet-chauffé  

Sans un linceul sans un drap

Dans une nudité confondante

Avec ses habits vieux et rapiécés

 

Le regard du gars sombre

Du mec qui boit un café mange une tartine

Ses yeux couleur de vie malgré l’absence de vie

Que personne ne comprend

 

La dame dépose sur ce corps-sourire

Sept roses

Elle les lance     

Elles atterrissent sur lui

Des roses blanches 

Verdeur candeur dans les airs

Sur son buste éteint

 

Plus tard…

 

Qui l’a déposé, lui, si vivant encore

Dans un rectangle en bois

Si beau à l’intérieur

Avec son sourire-lumière

Qui illumine les vivants assis dans la nef    les vivants 

Que l’on n’a pas fini de voir crever

Du manque de tout

Le Tout que lui Est

Maintenant à tout jamais

 

Prière Recueillement Dévotion au chaud

Égrégore pour son corps mort

 

Du ciel

Les accueillir sans un mot

Le corps déshabillé et l’âme revêtue

De contours infinis de rêves ininterrompus 

 

Le personnel en noir

Visages de façade et mains en faction

Pour l’enfermer dans ce rectangle étroit

Qui ne veut vraiment rien dire

 

Il n’y a absolument plus qu’un vide incomplet dedans

Tout sourit maintenant partout et nulle part

Six pieds sous terre n’ont guère de sens

Lui dont l’Être en Majesté  

Renaît 

Dans un ciel qui lui sourit

Et ne se méprend jamais

Quand il accueille 

Une nouvelle recrue dans l’antre de ses mains

 

Il est entre de bonnes mains

 

Dans un Jardin

Dans Le Jardin…

 

Qu’il ne sera plus nécessaire de retrouver

Le Jardin où l’on demeure

Non plus locataire

Pas plus propriétaire

Le Jardin qui côtoie les voisins et les confins

Le Jardin qui récuse les mots les heures les endroits

Le Jardin où tout un chacun

S’ancre et s’élève

 

Dans un éternel refuge…

 

 

 

II

Retour ?

Une voix atone blanche dit      Tu veux ?

Réponse

Non

Pas de matrice pas de descente pas de retour

 

Si c’est pour connaître à nouveau le froid le béton la

Faim

Et la fin

À quoi bon

 

La même voix qui insiste      Pour aider ?

Il pense

…Je suis si bien de l’autre côté

De l’autre côté de la montagne

L’idyllique l’édénique demeure

 

Au moins là où il est

Il n’a plus la cage en guise de corps

Il n’a plus la peau fripée la chemise déchirée

Le visage en bariolé  

 

Mais il garde le sourire aux anges

Au Royaume blanc

L’esprit blanc

La blancheur, seul point de mire

Et un cœur-métronome

Qui bat au rythme du cosmos sans fin

Et ce battement-là est inouï 

 

On avait dit en des temps terrestres

Des âneries à propos de là où il demeure

Un détritus de mensonges

 

Le noir opaque

L’interrupteur qui s’éteint

La lampe flinguée

Le néant qui se répand 

Et bouche tous les coins les recoins

L’horizon que l’on abat d’un coup de semonce

 

On avait exposé le cadavre puant

L’épouvante de la faux

Le désastre des défunts des vivants le cœur en

fragments

 

Mais de l’esprit rien, aucune vision

Et du sourire permanent immanent

Rien non plus

Aux abonnés absents

Et tout ça pourquoi

Pour faire peur

 

Encore la voix qui revient…. Un retour ? Un salaire ?

Mais il ne l’entend pas ainsi

La plus belle récompense 

C’est le Jardin éternel

 

Il répète lui aussi atone 

 

Non

 

 

 

III

L’enfant

Il entend sa voix chérubine

Ce trottoir si lugubre enneigé  

Et son visage presque déchiqueté par les flocons

glacés

L’enfant

Qu’il a connu dans le temps et le lieu et l’enfer

L’enfant encore à peine vivant

 

Et la voix comme une ritournelle      Et l’enfant ?

 

Lui insuffler le souffle manquant la vigueur

Qui manque à son cœur 

Mais pour cela

Retour contraint

Avec la cage obligée comme corps

Et le segment limité du passage

Et le pont à franchir

Tout ce parcours   pourquoi ?

 

Pour l’enfant…

 

C’est l’enfant qui hurle

Regard rivé vers les cieux

Bouche béante mains suppliantes

Corps à mi-chemin

Entre terre et ciel

 

C’est l’enfant que l’on ignore

Sur les trottoirs noirs

Sous l’égide d’un plafond blanc

Qui inspire une profonde pitié 

Qui expire au pas des passants

Qui ira vers lui 

Et dire mon petit

Qui ira se pencher

Un geste câlin une piécette un amour de couverture

Une parole qui dit               Aime

 

Il n’y a que le vent du nord

Que la neige-avec-sa-pluie-de-flocons-meurtris

Que la glace des regards

Que le passé mort que l’avenir qui a tort

Pas l’once d’un espoir

Pour l’enfant

Qui respire un peu la mort

 

Que faire…

 

Une fois dans le ciel clément

Il entend l’enfant

Brailler pleurer se contorsionner

 

Lui qui cajole la ligne invisible du Cosmos

Il est secoué par les spasmes de l’enfant

Et il ne voudrait pour rien au monde

Quitter cette ligne dont il est épris

Une ligne qui s’offre comme le corps de l’univers

Le corps d’un atome

 

Mais l’enfant vient jusqu’à lui

Ses larmes transpercent 

Une flèche fuse jusqu’à la ligne du cosmos

 

Et la voix dit                      Et maintenant ?

Es-tu ici pour te repaître et ignorer l’enfant ?

 

Il se dit                                  

Voilà mon Jardin Retrouvé

Je le croyais à moi et pour toujours

 

Mais la voix sentencieuse cette fois-ci murmure

Le Jardin n’est ni perdu ni retrouvé

 

Le Jardin veille toujours quelque part

Entre ciel et terre

Sur Terre ou ailleurs 

Dans le ciel ou ailleurs…

 

Vas-y et tu verras

 

L’enfer est derrière

 

N’aie crainte mon ami !

 

©Rémi Madar

Saint-Gratien, le 2 décembre 2025.

 

 

 

(*)

 

Ces poèmes constituent la troisième partie d’un recueil en préparation intitulé Le Jardin Retrouvé, dont la première partie paraîtra dans la revue Possibles de Pierre Perrin, la deuxième partie, toujours en mars dans la revue Comme en poésie.

 

Rémi Madar est professeur de lettres depuis plus de 33 ans (lycée et université).

Écrivain, il a à son actif onze ouvrages (publiés tous à compte d’éditeur).

Critique littéraire, trésorier et collaborateur régulier de la revue Poésie/Première (recensions, articles sur des recueils de poèmes : Tison, Guillevic, Dobzynski, etc.). Diverses publications d’articles et de poèmes dans des revues de poésie (Possibles, Concerto pour marées et silence, revue). Animateur depuis plusieurs années d’un café littéraire.

 

 

Rémi Madar

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