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LECTURE - CHRONIQUE Revues
papier ou électroniques, critiques, notes de lecture, et coup de cœur de
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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS Été 2026 Le Ptyx et le
Styx. Un phantasme
herméneutique. Par Ara Alexandre
Shishmanian Mallarmé photographié par Nadar (vers 1890) (photo reproduite de Wikipedia). |
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Bien connu des mallarméens de tout
bord, Ses purs ongles – certainement le sonnet le plus imperméablement
énigmatique jamais rêvé par un poète, à vrai dire, véritable art poétique de
Mallarmé, le mal-larmé comme le scindait herméneutiquement un des plus
extrêmes mono-schizophrènes de la poésie roumaine, Nichita Stănescu –
peut difficilement porter des oripeaux testamentaires puisque son auteur
avait à peine 26 ans lorsqu’il l’a écrit (Avignon, juillet 1868 scande la
note de l’édition de la Pléiade), même s’il a dû attendre environ 20 ans
avant qu’il soit publié en 1887. Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx, L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore, Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix Que ne recueille pas de cinéraire amphore Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx, Aboli bibelot d’inanité sonore, (Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx Avec ce seul objet dont le Néant s’honore). Mais proche la croisée au nord vacante, un or Agonise selon peut-être le décor Des licornes ruant du feu contre une nixe, Elle, défunte nue en le miroir, encor Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe De scintillations sitôt le septuor. Évidemment, l’extraction du titre à
partir du premier syntagme du premier vers – selon la méthode courante des
éditeurs, on pourrait presque parler d’une routine – est flagrante et semble
se substituer au titre originellement et sans doute originairement vide, car
un poème dédié au Néant que la majuscule déploie en néant mystique ne
peut vêtir de syllabes son Nom. Ce vide compensé par la substance
même du sonnet ne reflète pourtant pas la situation initiale puisque le
manuscrit considéré comme premier nous le présente sous le titre hautement
symbolique de Sonnet allégorique de lui-même (1),
titre en forme d’ouroboros, mais titre quand même, de cette première
version : La nuit approbatrice allume les onyx De ses ongles au pur Crime lampadophore, Du Soir aboli par le vespéral Phœnix De qui la cendre n’a de cinéraire amphore Sur des consoles, en le noir Salon ; nul ptyx, Insolite vaisseau d’inanité sonore, Car le Maître est allé puiser l’eau du Styx Avec tous ses objets dont le rêve s’honore. Et selon la croisée au nord vacante, un or Néfaste incite pour son beau cadre une rixe Faite d’un dieu qui croit emporter une nixe En l’obscurcissement de la glace, Décor De l’absence, sinon que sur la glace encor De scintillation le septuor se fixe. Un Sonnet allégorique de lui-même
comporte visiblement une double dimension sémantique : l’une
abyssalement réflexive, totalement tournée vers elle-même – on parlera dans
ce cas d’une sémiose compacte – et l’autre, auto-transgressive, faisant du
poème le signe d’une réalité sémiotique qui le transcende, segmenté,
peut-être, comme par les marches discrètes d’une ascension insaisissable,
autrement dit, articulé par le labyrinthe d’une sémiose qu’on appellerait
d’insertion, mais renvoyant en fin de compte, par l’opération d’une subite
sémiose de rupture, vers un jeu de miroirs déterminé et néantmoins
infini, qui en le dissolvant, l’explique. Sans doute, en termes
wittgensteiniens cette première forme du sonnet, circonscrite
pératologiquement par son titre, converge et diverge par le fameux jeu de la
contradiction et de la tautologie (2). Autrement dit, par cet exercice de
logique ludique, néant et infini se respirent réciproquement et indéfiniment,
sinon infiniment encor. Le Verbe cache un miroir qui tout en l’approchant de
lui-même se détache à l’infini par l’acte subtil de l’infini lui-même. Cette
topologie paradoxale n’étant pas seulement reflet mais aussi et
surtout allégorie puisque le miroir du verbe s’avère, avant tout, miroir
herméneutique. « Le sens réel du mot ptyx »Le sens du sonnet se dévoile par la
simultanéité non-concomitante des deux strates chronologiques du texte, car
symbole de lui-même au commencement, ce sonnet, dont le titre s’avale pour en
fin de compte disparaître, devient, s’il ne l’était déjà, symbole de rien.
Symbole du Rien surtout. Pour mieux le comprendre essayons de
serrer de plus près les intentions du Poète à une époque où le sonnet n’était
encore que projet en gestation. Évidemment, le recours au commentaire des
éditeurs s’avérant, en l’occurrence, inévitable. « Dans une lettre du 3 mai 1868 (encore une fois nous nous plaçons à une époque où le sonnet n’est qu’en gestation, à peine plus qu’un rêve, puisqu’il date du mois de juillet de la même année, n.n.), Mallarmé disait à Lefébure : "... Enfin, comme il se pourrait toutefois que rythmé par le hamac, et inspiré par le laurier, je fisse un sonnet, et que je n’ai que trois rimes en ix, concertez-vous pour m’envoyer le sens réel du mot ptyx : on m’assure qu’il n’existe dans aucune langue, ce que je préférerais de beaucoup à fin de me donner le charme de le créer par la magie de la rime." » Ptyx – voilà en quelque sorte la
clef du sonnet mallarméen dans sa double hypostase, non pas simplement
successives sed simultanément
non-concomitantes – puisqu’en l’occurrence la diachronie n’est pas le banal
opposé de la synchronie, mais plutôt l’articulation en profondeur de cette
dernière. En effet, c’est surtout par la simultanéisation
de toutes les phases de sa création, de toutes ses variantes, aussi
éparpillées dans le temps soient-elles, que la synchronie abyssale du poème
peut accéder à notre vision sémantique, à une véritable apocalypse du sens.
Seulement, cet abîme sémantique
reflété par les phases sélénaires du sonnet a dû être précédé ou, si l’on
peut se permettre la formule, creusé en parallèle par l’encor plus
étrange synchronie diachronique de sa gestation. Après tout, d’où Mallarmé
tenait-il ce petit mot, on dirait ce signifiant pur, auquel nul signifié ne
semble pouvoir s’accrocher – car quel serait le point d’accrochage des deux
méta-poétiquement invoqués, le néant et le rêve ? Visiblement, le poète
lui-même n’a la moindre idée concernant son éventuelle signification, pire
encore, il doute même que le mot existe, pire du pire – et c’est là qu’on
atteint l’absurde nouménal de son pur hermétisme – il préférerait qu’il
n’existât point. D’accord, tout est pour le mieux
dans ce monde suffisamment abject pour nous rendre meilleurs que lui, nous,
les émergés du miroir existentiel, pourtant factuellement, si l’on
peut dire, d’où tenait en fin de compte Mallarmé ce signe vide,
annonciateur de la transcendance vide de Hugo Friedrich (concept clef
du théoricien de la littérature allemande, v. La Structure de la lyrique
moderne) – quelle en était la source ? Peut-être son propre
imaginaire transcendantal, ou peut-être la norne
de Stefan George, autre quêteur du Verbe, et dans ce cas la question d’une
source extérieure ne se pose plus. Et dans le cas contraire ? Il est
flagrant que le poète n’en a la moindre idée, vu qu’il écrit :
« ... on m’assure qu’il n’existe dans aucune langue, ce que je
préférerais de beaucoup à fin de me donner le charme
de le créer par la magie de la rime ».
Faut-il voir ici l’effet d’un
souvenir oublié, une espèce d’« acte
manqué » lexical – ou, mieux encor, le produit d’une mémoire de l’oubli,
double négatif étrange d’une Mnémosyne abritant seulement les formes d’une
amnésie pure, un sens de la parole qui ne désigne rien sinon le rien
lui-même. Se libère ainsi une poétique de l’incompréhensible, sensible dans
la lettre qu’Emmanuel des Essarts adresse au poète : « ...Quant à
l’autre, La nuit approbatrice (il s’agit sans doute de la première
version du sonnet, intitulée Sonnet allégorique de lui-même, désignée
ici, comme plus tard la version finale, par le premier syntagme du premier
vers, n.n.), ni Cazalis ni moi ne l’avons pu
comprendre ». Cette incompréhensibilité dépourvue
de signifiés et néantmoins signifiante se constitue
étrangement en espace phonétique flottant où les syllabes rythmées
éventuellement par les rimes, et non le plan référentiel des mots, ouvrent le
mental par principe sclérosé à une expérience thaumatique
et pour certains carrément traumatique, à une perplexité donc, parallèle à
celle philosophique préconisée par Platon, une perplexité poétique non pas
des idées sed de leur absolue impossibilité.
On pourrait songer, comme on l’avait déjà suggéré plus haut, à un surréalisme
des signifiants purs, non pas brisant le plan du signifié par une succession
de hasard mais l’abolissant tout simplement, d’une nouménalité de la parole,
indifférente à notre capacité de comprendre ou plutôt, exploitant la radicale
vacuité de celle-ci. Faut-il encor dénicher un « programme », voire
une esthétique, du vide ? La suspension du point d’interrogation s’avère
la seule réponse possible. On trouve la confirmation de notre
début d’interprétation dans une rare auto-herméneutique de Mallarmé, figurant
dans une lettre à Henry Cazalis datant de juillet 1868, c’est-à-dire
contemporaine avec la première version du sonnet : « J’extrais ce sonnet, auquel j’avais une fois songé, d’une étude projetée sur la parole ; il est inverse, je veux dire que le sens, s’il en a un (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage des mots mêmes (n.s.). En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique. C’est confesser qu’il est peu "plastique" comme tu me le demandes, mais au moins est-ce aussi "blanc et noir" que possible, et il me semble se prêter à une eau-forte pleine de rêve et de vide (n.s.). Par exemple une fenêtre nocturne, les deux volets attachés : une chambre avec une personne dedans, malgré l’air stable que présentent les volets attachés, et dans une nuit faite d’absence et d’interrogation, sans meuble, sinon l’ébauche plausible de vagues consoles, un cadre belliqueux et agonisant, du miroir appendu au fond, avec sa réflexion stellaire et incompréhensible, de la grande Ourse, qui relie au ciel seul ce logis abandonné du monde. J’ai pris ce sujet d’un sonnet nu se réfléchissant de toutes les façons ; parce que mon œuvre est à la fois si bien préparée et hiérarchisée, représentant, comme elle le peut l’univers, que je n’aurais su sans endommager quelqu’une de mes impressions étagées rien en enlever – et aucun sonnet ne s’y rencontre. » (n.s. ; ibid. pp. 1489-1490). On dirait, en fin de lecture, qu’on
a affaire avec ce texte à un double herméneutique du sonnet lui-même, sinon
au sonnet d’une interprétation impossible, ou encor au néant respirant les
mots qu’il ne peut prononcer tels des dieux évanouis en une esthétique de la
perplexité, forgée par la pureté même de la pensée pulvérisée. On voit donc à quel point s’avère
essentiel le symbole du miroir, tant au niveau diachronique de l’élaboration
du texte, avec ses deux pôles, celui de l’allégorie de soi-même ou, mieux, de
l’allégorie du soi, en regard de l’autre, qu’on pourrait définir comme
une allégorie du néant – qu’au niveau synchronique de chaque version
prise dans son insulaire intégralité. Allégorie du Soi versus
Allégorie du Néant – et entre les deux, entre ces deux décennies qui nous
regardent, un espace temporel vide où chaque syllabe se transcende vers sa
vacuité, où le néant même se cherche à travers la sonorité trans-sémantique
des mots : « … le sens, s’il en a un (mais je me consolerais du
contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué
par un mirage des mots mêmes » (n.s.). Arrivé à ce point je serais tenté
d’évoquer la sculpture métaphysique de Brâncuşi
– ô combien mallarméenne! – avec son polissage mystérieux qui, on dirait,
vise à dématérialiser en pure image chaque statue, comme habillée d’un
miroir, dématérialisée donc presque ou plutôt, pour recourir au théâtre le
plus cruel de l’herméneutique, écorchée, dépouillée de sa peau matérielle,
comme si elle était sculptée directement en esprit ou encor comme si l’ascèse
patiente du polissage avait écarté le voile de matière au-dessous duquel,
selon Kandinsky, l’Esprit se cache. S’agirait-il
donc d’un « programme », voire d’une esthétique du vide, comme nous
nous questionnions plus haut ? Il serait peut-être plus vrai de parler
d’un programme de l’inversion négative de toutes les valeurs, opposé à la
démarche d’un Nietzsche, voire d’une métaphysique méontologique
transcendant l’être par la métaphore – autrement dit, d’une métaphysique
transformée en métapoétique. Ne le dit-il pas
lui-même, le Poète, puisque son sonnet est, déclare-t-il, « inverse »
par rapport à la parole, dont il confesse avoir projeté une étude… Ainsi Mallarmé retrouve-t-il, par son polissage
linguistique, une tonalité originaire, antérieure aux mots – une tonalité
spirituelle, donc non-arbitraire, d’un sémantisme pur comme seule la musique
connaît – la musique qui travaille uniquement avec les signifiants fluidifiés
en sens... La circularité catoptrique de ce
sonnet en reflets qui, tel Enigma Variations d’Edward Elgar, occulte
son thème, s’il en a un, sous l’étoffe moirée de ses variantes, se trahit
surtout dans sa paradoxale origine. Car, comme le poète le reconnaît
expressément, au commencement il s’agissait d’un projet d’étude sur la parole
qui, par une de ces métamorphoses dont Mallarmé détenait le secret, s’est
transformé en sonnet, sonnet auto-herméneutique, atteignant une desessenciation qui creuse même la réflexivité pure du
soi – un s’ouvrant ainsi vers une vacuité qui n’en est pas une – vers un
centre qui n’en est pas un – puisque l’Un est son multiple : le Néant.
Le néant – le thème véritable de toutes ces variations énigmatiques. Vacuité en mirage – tel est le sens
que le signifiant pur – métaphoriquement nouménalisé
– regarde. Néantmoins, ce passage d’un projet d’étude à
la lisière de la linguistique se transformant en devenir d’un poème, ne s’est
pas aboli, puisqu’il revient comme une sorte de regard ultime tourné vers le
jeu de toutes ces métamorphoses énigmatiques – comme un regard qui se
découvre, comme un sourire qui se parle et peut-être plus encor comme une
image du sens qui s’installe en nous, en notre perplexité presque acide, nous
creusant toujours et épanouissant en nous sa compréhension impossible. Projet
d’étude sur la parole, converti en exercice poétique de la parole qui se
parle, en dévoilant, à travers le déploiement de ses formes toujours plus
énigmatiques et plus pures, son néant. Néant expliqué pourtant par un
dernier retour discursif et à la fois poétique – synthèse de deux démarches
opposées qui en se substituant réciproquement, s’engendrent l’une l’autre. Exercice poétique
« inverse », réalisé par sa destruction, tout comme l’ontologie de
Heidegger, sans se formuler en méontologie,
aspirera à cette quête négative du sens, à cette étrange sémiologie négative,
seule véritablement transcendante, précisément par la destruction auto-réflexive de l’ontologie qui aboutissant au néant,
illumine la trace vide du chemin aboli. Sens lui-même hypothétique d’une
quête suspendue ou plutôt, sens en mirage surgi, telle une Fata Morgana, du
désert desessencié des signifiants – comme une
ultime, paradoxale nitescence. Et le ptyx ? Sans
développer dans l’immédiat, en nous limitant à ce qui vient d’être dit, on
peut y voir le point d’appui stylistique de l’inversion du monde en vide – le
pendant de celui que cherchait jadis, mais dans la mauvaise direction,
Archimède. Car, visiblement, ce n’est pas dans une physique qui s’enlise de
plus en plus dans les paradoxes de ses propres découvertes qu’il faut le
chercher, non dans l’ob-jet, toujours contraire, sed dans la métaphore qui nous porte
toujours au-delà sans s’arrêter quelque part – dans ce chemin vers le nulle
part qui n’est qu’une poétique de la transcendance. Arrivé à ce point, il est difficile
de ne pas songer à cet autre poème-en-quête, Das Wort de Stefan
George, comme à un double inversé du néant libéré par la méontologie
poétique de Mallarmé : dans un cas, sens dissout et conservé
exclusivement par sa dissolution, du fait de l’impossibilisation
de son signe ou, pour garder les mêmes termes, de son signifiant – car quel
saurait être le signifiant du sens en tant que tel –, dans l’autre, sens en
mirage, au bord de l’hallucination, ou plutôt de l’arêve d’un signifiant
mystérieusement dépouillé de tout signifié et même, idéalement, de toute
possibilité linguistique. Le sens n’est pas donné sed
évoqué seulement par le mirage des mots, Fata Morgana de ce désert de la
quête. Car on ne tue que la Chimère qu’on réalise, comme le fait Bellérophon,
le plus poète des héros grecs à l’exception d’Orphée, en chevauchant Pégase,
le cheval de l’inspiration poétique. C’est là que le ptyx, ce mot
bizarre, à l’air de signifiant pur, ce mot nouménal presque, intervient
enfin. Rappelons le contexte : « ... Enfin, comme il se pourrait toutefois que rythmé par le hamac, et inspiré par le laurier, je fisse un sonnet, et que je n’ai que trois rimes en ix, concertez-vous pour m’envoyer le sens réel du mot ptyx : on m’assure qu’il n’existe dans aucune langue, ce que je préférerais de beaucoup à fin de me donner le charme de le créer par la magie de la rime. » Si « laurier » est un
terme banal du répertoire poétique, un accessoire courant de la théâtralité
rhétorique, cette autre idée ou plutôt intuition du balancement du hamac qui
rythme l’inspiration, plongeant le poète dans cet état de l’entre-deux,
s’avère autrement plus significative. En effet, cet entre-deux ne doit point
être vu comme une espèce de plongeon extérieur du poète-sujet dans
l’équivoque mi-objectif, mi-subjectif de la rêverie, mais bien plus comme une
dissolution de l’être poétique dans la scansion même de l’espace flottant qui
est en train de naître – et
qu’il va « murmurer », une fois le balancement concrétisé en
syllabes :
métamorphose étrange de la chair en verbe ou mieux, dans une sorte de
prosodie pure d’avant le langage. À travers les fenêtres des textes
des dizaines voire des centaines de siècles – non!
les aionions du temps nous regardent – jusqu’à ce
point étrange où la mémoire chute en avalanche vers des tartares d’oubli. Où
Mnémosyne devient non pas simple mémoire sed
mémoire de la nuit... Rêve ou tréfonds de l’arêve –
l’abîme n’est peut-être qu’une lettre labyrinthique où l’on s’absorbe, où
l’on s’éteigne tout en la déchiffrant – une lettre à travers laquelle on
s’abolit dans l’éclosion paradoxale de l’infini du Livre. C’est là que le balancement
« rythmé par le hamac » rejoint « le sens, s’il en a un (…),
évoqué par un mirage des mots mêmes », car : « En se laissant
aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique »,
qu’incarne en fait le sonnet : » il me semble se prêter à une
eau-forte pleine de rêve et de vide ».
Étude sur la parole inversée en
sonnet, sens qui s’inverse dans le signifiant qui l’évoque puisque ce n’est
plus le signe qui en quelque sorte se supprime dans le sens, comme la clef se
supprime dans la porte et la porte, une fois ouverte, dans l’espace d’au-delà,
sed le sens qui s’abolit en dévoilant le
signe purifié, pour que par cette catharsis sémantique inversée il puisse, du
signifiant ainsi vidé, devenir le mirage. Inversion qui en même temps est un νόστος, un retour sur soi,
vers son point d’origine d’où le départ peut être de nouveau, plus
authentiquement, envisagé. En effet, l’inversion est un cercle, mais pas un
cercle fixé en simple figure sed un cercle
qui se renouvelle toujours, qui cache et exprime une dynamique cognitive
infinie. En mode hypostatique, un ouroboros qui s’avale sans cesse et
sans cesse se régénère ou un phénix
qui à partir de ses cendres se coagule à nouveau – serpent ou oiseau mystique qui n’est point simple figure du devenir, mais
l’en-soi lui-même, l’inépuisable être du con-naître,
miroir et fenêtre a priori catoptrique et ainsi victorieux labyrinthe,
jamais de lui-même prisonnier. Le
sens, donc, « évoqué par un mirage des mots mêmes »,
incompréhensibilité signifiante précisément parce que de tout signifié
décisivement vidée et de la sorte, nouménalisée,
évacuant toute mémoire qui dans le référentiel s’articule puisqu’elle le
pose, est, dans cet espace gommé, enfin à même de contempler la vacuité à
laquelle on peut parfois parvenir, furtivement, sans tout cet effort poétique
et mystique, lorsque, hasard ou don, on réussit à prendre le réel par
surprise, avant qu’il puisse en illusion s’organiser. Mais il y a plus. Sans doute, on
retrouve dans la « sensation assez cabalistique »
éprouvée » en se laissant aller à le murmurer plusieurs
fois », cet entre-deux qui tout en transcendant la simple rêverie à
laquelle, jusqu’à un certain point, il s’apparente, dissout le poète dans son
inspiration, scandant, par cette intuition méontologique
qui précède la bizarre métamorphose de la chair en syllabes, le poème qui à
travers l’étrange prosodie d’avant le langage, dans ce simple
« balancement du hamac », va s’écrire. Qui dit balancement dit, en même
temps, une sorte de répétition rythmée qui elle-même se dit, une dissolution qui n’est que pré-dire, l’espace où le temps n’est que flottement et
surtout où la pensée, qui au monde et aux choses et aux noms de ces choses
indéfiniment nous rattache, dans ce bercement comme d’un hamac, se supprime,
un peu comme la conscience empirique dans cette définition du yoga : citta vṛtti nirodhah, dissolution des fluctuations (ou peut-être
des tourbillons) du mental, mais aussi de l’ego, de toute cette
pseudo-mémoire qui au monde nous accroche.
Néantmoins, jusqu’où va – jusqu’où peut
aller cette espèce de « yoga poétique » ? Phénomène
d’autant plus étrange que rien n’indique que Mallarmé ait eu la moindre
notion du yoga. Il s’agit, donc, d’une intuition complètement spontanée, plus
poétique que mystique, où l’effet ou plutôt la « sensation
cabalistique » comme il va l’appeler émerge de l’expérience du texte et
non l’inverse, d’une quelconque « technique de l’extase » : il
s’agit en effet plutôt d’un « bercement enstatique »(3). Cette scansion de l’être dissout en
néant qui fait du temps un flottement de l’espace, si ce n’est du vide
fluidifié par l’arêve, déclenche l’expérience du poème – à l’autre bout, le
pur dire poétique sort à sa rencontre, reconstituant d’une nouvelle manière,
assez inattendue, l’ouroboros, curieux jeu ophidien de miroir, qui règne sur
la genèse et le déploiement du texte. Hamac d’un côté, murmure de l’autre –
on dirait que le poète se vautre dans une vacuité quasi nirvāṇique
ou encor qu’il se gorge voluptueusement de néant. Or faut-il voir dans cette
réification cathartique du signifiant séparé de tout jeu sémantique – dans
cette îlisation du signe lavé des moindres scories
de la pensée parasite – comme une minéralisation sémiotique du vide et une nouménalisation du dire ? Ce ptyx qui n’existerait dans
aucune langue – comme des sources inconnues assuraient le poète (« on
m’assure qu’il n’existe dans aucune langue, ce que je préférerais de beaucoup
à fin de me donner le charme de le créer par la magie de la rime ») –
ne saurait être, en conséquence, qu’un para-mot, appartenant à nulle langue
connue – à l’atlante, peut-être, ou encore mieux, à quelque langue sans
territoire géographique défini – ou encor un non-mot, propre à la
transcendance vide des poètes et surtout de la poétique mallarméenne; ou,
pourquoi pas, comme Mallarmé lui-même l’envisageait, un effet de l’immanence
de la poésie, un mirage sémiotique, un phantôme
phonétique créé « par la magie de la rime ». La dernière variante
nous donne peut-être une clef supplémentaire. En effet, dans la lettre
adressée à Lefébure, déjà citée, en évoquant la possibilité de cette
métamorphose du balancement du hamac dans la rêverie d’un sonnet, le Poète se
pose et pose une question toute technique, celle de la rime. Seulement, cette
fois-ci la question est posée dans l’autre sens, non pas depuis la magie de
la rime au miracle de ce non-mot ou para-mot, depuis ce double jeu où la
simultanéité non-concomitante bat son plein et où vide de la transcendance et
mirage de l’immanence tanguent sémiotiquement de l’une à l’autre, mais à
partir d’une simple affaire de rime, autrement dit, à partir d’un manque de
mot voire d’un trou dans la matière de la construction poétique à même de
créer ladite magie. Rappelons-nous : « Enfin, comme il se pourrait
toutefois que rythmé par le hamac, et inspiré par le laurier, je fisse un
sonnet, et que je n’ai que trois rimes en ix, concertez-vous pour
m’envoyer le sens réel du mot ptyx ». Mallarmé a besoin d’une quatrième
rime en ix – il a déjà Styx, la plus prestigieuse de toutes,
une autre, bien plus vulgaire, frôlant le genre « apache », rixe,
enfin, une troisième, en quelque sorte mythologique, nixe, qui nous
renvoie à travers la mythologie germanique à l’univers wagnérien (nous
n’allons pas nous y arrêter maintenant), et... ptyx. Ce ptyx
dont notre sonnettiste ne sait pas très bien que faire... Or, para-mot ou non-mot, phantôme phonétique créé « par la magie de la
rime » ou figure de la transcendance vide, le ptyx, en tant que
surgi de l’imaginaire poétique de Mallarmé, s’avère la forme de l’altérité
sémiotique pure, cet autre irréductible du signe qui, avant de se supprimer
dans le sens, conformément au principe de sa sémiose qui empêche le signe
d’être une simple chose, doit affirmer sa présence, la signaler et donc se
manifester précisément comme cet autre presque ob-jectal,
comme cet ob-jet sémiotique qui doit non-être,
étant néantmoins irréductiblement et même
imperméablement op-posé à son évanouissement
sémiotique et, en conséquence, à l’acte d’ouverture vers le sens,
indissociable de la compréhension qu’il génère – et cela pour la simple
raison que sans cet instant de contradiction fonctionnelle, sans ce moment
presque opaque de seuil, le signe ne serait pas, se trouvant de la
sorte dans l’absolue impossibilité de réaliser sa structure profonde de
tremplin euristique du sens. Plus encore, en l’absence de cet instant, de
cette goutte d’arrêt qui sauve le signe de l’imprésence,
le sens lui-même se soustrairait à la perception intellective dans une espèce
de nuage opaque, nébuleuse équivoque et même énigmatique de laquelle nous
serions incapables de nous dissocier : nous nommons cette sorte de chaos
indéfinissable l’état de sens. En d’autres termes, afin que le
signe puisse accomplir sa fonction sémiotique, tout en évitant la tautologie
stérile signe = signe, A = A, l’observateur lui-même, témoin du spectacle
sémiotique mais aussi acteur indispensable, doit affirmer, sans doute de
manière tout à fait furtive et transitoire, sa valeur ob-jectale,
non comme réification sed, comme on l’a vu
dans le cas du signe, en tant que moment de seuil et altérité de jet,
tremplin de la connaissance de soi. Car, en fin de compte, tout acte de connaissance
sémiotique décide l’assomption du sens comme signe supprimé, s’avérant, du
même coup, un acte de la connaissance de soi par lequel l’observateur
comme signe s’abolit furtivement dans son propre soi comme sens. Face à ce double paradoxe structurel
et fonctionnel, le ptyx, tel que Mallarmé l’imagine ou plutôt
l’espère, signifiant de nulle langue et donc soumis à nulle contrainte
sémantique, s’avère la figure et même le symbole idéal de cette quête qui
exclut le sens, recourant à sa propre magie phonétique, à sa suggestivité
inépuisable qu’aucun signifié n’arrête et, en quelque sorte, ne souille,
signe en soi, immédiatement perceptible, à l’opposé de la chose en soi
kantienne, noumène sémiotique, symbole de l’immanence critique du sonnet
ainsi que, sans doute, de la méthode totale de la poésie mallarméenne, et,
non dans une moindre mesure, de cette transcendance vide à travers laquelle
Hugo Friedrich définissait la lyrique moderne. Comme centre de ce “big-bang” en
mode de sémiose, on pourrait dire son néant en guise d’origine, le ptyx
s’avère être la forme vide extrinsèque d’une lande de la lecture comprenant
non seulement, dans son principe mallarméen, toutes les langues qui
l’excluent mais surtout tous les lecteurs explicites ou implicites que le
poème rassemble dans l’obscurité de son symbole – nous parlerons alors de
formule de sémiose synthétique et même supra-synthétique – où toute cette
extension dissolutive agrège ses moments vides dans une temporalité de la
vacuité sémiotique. Le « Sylvain du Ptyx »Néantmoins, aussi étrange que cela puisse
paraître, Mallarmé n’est pas le premier poète français à avoir évoqué le
ptyx. Bien avant lui il y avait un autre. Qui ? Hélas, Hugo – toujours
Lui ! Sans doute, les éditeurs de Mallarmé, Henri Mondor et G. Jean-Aubry
connaissent la référence puisqu’ils citent l’autrice qui l’avait repérée, Mme
E. Noulet (dans son Œuvre poétique de Mallarmé, p. 454) : « On sait que Victor Hugo a employé ce mot "ptyx" dans Le Satyre : ... en entendant Chrysis Sylvain du Ptyx que l’homme
appelle Janicule (La Légende des Siècles.) Ce n’est pas là que Mallarmé a cherché son exemple, où, nom propre, il désigne une colline... Mallarmé l’utilise comme nom commun et, pour lui donner un sens, il faut remonter à son origine grecque où l’idée de pli est fondamentale... Le contexte aidant, on peut en déduire que "ptyx" désigne une conque, un de ces coquillages qui, collé à l’oreille, fait entendre le bruit de la mer. Aucun dictionnaire, évidemment, ne traduit "ptyx" par coquillage, sauf cependant le Thesaurus linguae graecae qui donne le sens de repli d’un organe et cite un exemple où "ptyx" veut dire coquille d’huître. » (apud Mallarmé, Œuvres complètes, p. 1490) H. Charpentier à son tour avait
invité le lecteur à aborder les difficultés mallarméennes avec un
« esprit de simplicité » : « Le ptyx n’est pas un mot vide de sens, composé expressément et arbitrairement pour exprimer le pur néant. Il est sans relation avec le vers du Satyre de Hugo, cité à son propos, je ne sais pourquoi... C’est tout simplement la transcription littérale du mot grec ayant le même sens. Il signifie coquille, la conque creuse où l’on entend le bruit éternel de la mer... » (apud ibidem pp. 1490-1491). Somptueux, mais, justement, presque
trop riche – en contradiction directe, surtout, avec le propos mallarméen
ci-dessus cité et qu’on a l’air d’ignorer souverainement. Car telle est la
simplicité écrasante des commentateurs… À vrai dire, en lisant les propos
des modernes on a l’impression qu’ils s’adonnent à un exercice assez bizarre,
un peu comme si les éléments les plus brillants d’une grande école – celle de
la rue d’Ulm, par exemple – tapaient discrètement sur les doigts du poète,
mauvais élève, vu que Mallarmé semble bien ignorer les informations fournies
par le Thesaurus linguae graecae, sans
parler du fait qu’il ignore carrément la mention hugolienne du ptyx,
quelle que soit par ailleurs la différence entre le nom commun mallarméen et
le nom propre auquel faisait appel l’auteur des Légendes des Siècles. Or, le problème est que le propos du
poète est très net : ce n’est pas d’un écart d’usage qu’il s’agit sed, plus que d’une ignorance pure et simple, d’un
souhait que ce mot n’existe point – et ce, « dans aucune
langue » – « à fin de me donner le charme
de le créer par la magie de la rime ». Ce qui se confirme et s’aggrave
avec la phrase qui suit et qu’il convient de rappeler : « J’extrais ce sonnet, auquel j’avais une fois songé, d’une étude projetée sur la parole ; il est inverse, je veux dire que le sens, s’il en a un (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poésie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage des mots mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique ». En effet, c’est plus qu’une
ignorance aléatoire, c’est une méthode qui s’étend à l’ensemble du poème,
c’est même une quête d’une forme pure dont le sens se dissout et s’étend dans
le vague sémiotique d’une espèce de contrée ou, pour recourir à une formule
déjà utilisée, à un état de sens où dissolution extensive du
sémantique et veille des signes se confondent. Vu sous cet angle, le sonnet
dans son intégralité frôlant l’incompréhensible, tout ce surréalisme de
l’énigme s’avère le halo sémiosique voire symbolique
de ce petit mot, eh, oui, introuvable dans les dictionnaires mais que Hugo,
depuis un autre abîme, avait utilisé déjà. Pourtant, d’où ce petit mot, le ptyx
– si semblable au styx avec lequel il
rime et que poétiquement il représente, car d’une certaine manière, en tant
que symbole ouvert à l’état de sens, le ptyx est le styx du poème, grâce auquel toutes les traversées
sémantiques s’avèrent possibles – tire-t-il non pas son sens, car là le
problème se déploie comme par trop arrêval et
abyssal à la fois, sed sa simple présence.
Question d’autant plus épineuse qu’il serait au moins indécent de suspecter
la bonne foi du poète – tel n’est peut-être pas le cas de ses informateurs
qui, au courant du penchant mallarméen pour un terme réduit au mystère de sa
forme, ont pu jouer une ignorance en quelque sorte herméneutique, une
complicité avec cette sémiologie du vide rêvée par ce visionnaire de
l’incompréhensible. Dans l’immédiat on pourrait évoquer
une espèce d’amnésie créatrice – le cas n’est pas sans exemples
car la mémoire est un océan étrange où se cachent bien des morphologies
bizarres ou des « monstres » et même des symboles, appelons-les
plutôt des bio-symboles, plus étranges et chimériques que la philosophie et
la littérature ensemble ont pu phantasmer. Cet
océan, habitat de l’étrange où tout impossible s’avère possible et où
l’incompréhensible est la berceuse du néant – cet océan tout de tréfonds et
où le chaos rêve – est l’inconscient. Sans doute, cette rêverie de
l’inconscient propre à l’acte poétique expliquerait confortablement un
éventuel acte manqué d’un Mallarmé qui, plus cultivé que sa mémoire
consciente ne le permettait, se rappelle sans se rappeler, étant hanté par le
phantome d’un souvenir mort où le cadavre du signe
et l’oubli obsessionnel flottent ensemble et où l’incompréhensible, ainsi
acquis aux dépens de cette mémoire noircie, sinon carrément noire, cherche à
transformer la substance sémiotique du sonnet entier dans une espèce
d’antimatière poétique. Et la mémoire
noire, alors ? Cette mémoire où le néant étant le seul légitime
souvenir, on n’est à même de se le rappeler qu’à travers les non-mots... Elle
qui au tréfonds de son mystérieux puits – mais cela sera plus trans-parent à travers la poésie de Stefan George, Das
Wort – ne découvre des mots que leur absence... Reprenons donc la citation de la Légende
des siècles : ... en entendant Chrysis (4) Sylvain du Ptyx que l’homme appelle Janicule Or, en regardant de plus près Ptyx
ne fonctionne pas seulement comme nom d’une colline mais plutôt comme
identifiant d’un sylvain. Pour mieux saisir, remontons un peu le fil de la
citation : Les sorciers dénombraient presque tous les sylvains ; En voyant la colline on nommait le satyre ; On connaissait Stulcas, faune de Pallantyre, Gès, qui, le soir, riait sur le Ménale assis, Bos, l’ægipan de Crète ; on entendait Chrysis, Sylvain du Ptyx que l’homme appelle Janicule, Qui jouait de la flûte au fond du crépuscule. On voit bien, il ne s’agit pas d’une
simple énumération de quelques collines mais d’une manière propre aux
« sorciers », la chose ne peut pas être indifférente, de nommer
les satyres et cela même quand ils ont un nom propre à eux : Stulcas, Gès, Bos, Chrysis et
après lui Anthrops, l’homme en quelque sorte, le
faune du Pinde. La fonction de dénominateur des collines semble
commune : le lieu identifie plus que le nom propre. On dirait presque
qu’on habite plus un nom qu’un lieu. Alors, qu’a-t-il de spécial ce Chrysis,
« Sylvain du Ptyx que l’homme appelle Janicule » ? Précisément
cela, qu’il habite un double nom : un nom que l’homme appelle
Janicule et un autre, Ptyx... Mais nomme
cette colline Ptyx ? Pas les hommes – les sylvains eux-mêmes, peut-être
– ou les dieux... En tout cas Ptyx s’avère être le nom occulte de la
colline en question, vraisemblablement ignoré par les humains. On dirait que
la perplexité du poète gagne tout son sens. Nom occulte appartenant sans
doute à une langue occulte, une langue du mythe. Qui est donc ce Chrysis,
désigné par un double nom et comme par une double location, divine et humaine
– car même si on n’associe pas directement le ptyx, nom commun maintenant, à
une hypothétique langue des dieux que l’Inde connaît bien, tout comme la
technique un peu spéculative du double nom, on le soustrait en tout cas au
langage des humains. Or que peut-il bien signifier le ptyx dans cette langue
occulte qui certainement n’est pas humaine ? On l’ignore, tout comme
Mallarmé. En effet, pour nous, lamentables humains, le ptyx n’est qu’un
signifiant vide que nous connaissons exclusivement de par
sa double fonction de nom d’une colline et dénominateur d’un sylvain. Avant de continuer nos efforts
herméneutiques une brève remarque liminaire. En effet, on dirait que Le
Satyre hugolien suggère un certain rapprochement, se constitue en paysage
interactif avec un autre poème de Mallarmé : l’Après-midi d’un Faune
– et que le Sylvain à double nom, plus encore, ce Satyre qui a le double pour
structure puisque son nom humain renvoie inévitablement à Janus, le dieu du
double en quelque sorte, n’est pas étranger au faune quasi-crépusculaire,
qui, par son plongeon final skiatique voire thanatique, du double se sépare. Faut-il d’ailleurs
préciser que ce sonnet du Ptyx, par une sorte de désespoir seulement
intitulé, selon son incipit, Ses purs ongles, est lui-même une
figure de l’agonie métaphysique, expression nitescente de la transcendance
vide et par-delà le crépuscule moribond, étant, comme le ptyx qui le
symbolise, « composé expressément et arbitrairement pour exprimer le pur
néant » – pour naviguer dans le sillage de la formule fascinante de
subtilité de H. Charpentier. Devant les réticences sémantiques
des exégètes, il semble évident que la seule méthode à utiliser consiste dans
l’interaction des textes. Revenons un peu aux propos de Mme E. Noulet, qui
concluait, en référence « à son origine grecque où l’idée de pli est
fondamentale », et « le contexte aidant », que
« "ptyx" désigne une conque, un de ces coquillages qui, collé
à l’oreille, fait entendre le bruit de la mer. Aucun dictionnaire,
évidemment, ne traduit "ptyx" par coquillage, sauf cependant le Thesaurus
linguæ grecæ qui
donne le sens de repli d’un organe et cite un exemple où "ptyx"
veut dire coquille d’huître ». H. Charpentier, comme nous l’avons
vu, s’avère encore plus tranchant : « Le ptyx (...) est sans
relation avec le vers du satyre de Hugo, cité à son propos, je ne sais
pourquoi... C’est tout simplement la transcription littérale du mot grec
ayant le même sens. Il signifie coquille, la conque creuse où l’on entend le
bruit éternel de la mer ». Superbe ! Mais deux petits
problèmes pourtant. Car enfin, il est bien délicat qu’en collant à l’oreille
une huître l’on puisse entendre « le bruit de la mer ».
Deuxio : si l’on peut découvrir, assez péniblement, comme simple exemple
et non comme signifié du signifiant ptyx, cette valeur de
« coquille d’huître » – il faut quand même remarquer que ni le
Liddel-Scott, ni le Bailly ne pipent mot à ce sujet – aucune mention n’est
faite d’une quelconque conque, traduction téméraire qui demeure purement
spéculative. C’est qu’on veut fournir à tout prix un signifié bien concret et
l’huître hélas ne convenant guère, on la jette tacitement par-dessus bord, la
restituant à son milieu maritime, tout en gardant cette absente, non pas tant
de tous bouquets que de tous dictionnaires (5),
du moins en ce qui concerne le ptyx, la conque – et, pour que l’opération
soit complète, « la conque creuse », seule à permettre d’entendre
« le bruit éternel de la mer ». De la sorte, on arrive toujours par
une vacuisation analogue à celle que nous avions
décrite précédemment, sur le plan purement sémiotique, à un signe vide, un
pur signifiant objectal, cette conque creuse purement spéculative comme on
vient de le voir, qui donne au signifiant ptyx sa valeur holistique de
symbole de la mer. Or un signifiant vide, arbitrairement doté d’un signifié
que les dictionnaires ne lui reconnaissent point, n’est-il une belle figure
du néant ? De
ce point de vue il est tout simplement fascinant de voir comment avec une
seule petite phrase – « Le ptyx n’est pas un mot vide de sens, composé
expressément et arbitrairement pour exprimer le pur néant » – H.
Charpentier ouvre et simultanément, bien que non de façon concomitante, ferme
ce qu’on pourrait considérer comme l’horizon herméneutique véritable de la
poétique mallarméenne ou plutôt de l’herméneutique elle-même, cette poétique
de l’interprétation. Faut-il
y voir, d’ailleurs, comme l’expression
du pouvoir mystérieux
de la prétérition ? Mais laissons tomber cette mer océane,
réceptacle indéfini d’une infinitude de bio-symboles, mirages des profondeurs
et chimères abyssales, figure d’un absolu quelque peu fissuré, veillé par la
vacuité sémantique du ptyx, signifiant vide où d’emblée rien n’étant compris,
tout y est, le néant tout comme l’être, s’il faut en croire Hegel – pour
revenir, hélas, à Victor Hugo et à son satyre à triple désignation
onomastique, nom propre (Chrysis) et double désignation locative identifiante
(Ptyx, Janicule), double, bien que le référent visé soit unique – cette 8e
colline d’une Rome définie en général seulement par 7. Car Rome aussi
combine un double nom, humain et divin (Roma / Amor) avec une septuple, cette
fois-ci, désignation locative – septuple qui s’avère en fin de compte
octuple. Or, si dans le cas de Mallarmé on
peut imaginer la surgescence du ptyx comme le résidu d’un souvenir égaré et
presque effacé, flottant à mi-chemin entre la surface fluide de la mémoire,
cette Mnémosyne noire, et l’abîme de l’oubli, tel ne peut pas être le cas de
Hugo, poète autrement pointilleux et maître des références mythologiques les
plus vagues, qui, lui, ne pouvait guère utiliser le ptyx sans savoir de quoi
il parlait. Pourtant, même dans son cas, une
double distinction s’impose, qui, en écho, va nous amener à une double
distinction symétrique sur le plan du sonnet mallarméen. Car en parlant de la
poésie et, à vrai dire, de tout texte, dans le sens le plus large, il faut
savoir dissocier – et dans certains cas il s’agit presque d’un divorce –
l’auteur explicite, avec sa dynamique cognitive propre de l’auteur implicite,
qu’il faut bien entendu distinguer du lecteur implicite todorovien,
auteur dont la voix traverse les lettres muettes, porteur d’une connaissance
plus mystérieuse et parfois, en apparence du moins, plus incomplète que celle
de l’autre. En effet, dans Le Satyre, le
ptyx, on se le rappelle, désigne, en tant que nom propre co-désignateur
(pour le Sylvain), cette huitième colline de Rome, bien réelle celle-là, le
Janicule (Ianiculum en latin, Gianicolo
en italien), colline se trouvant sur la rive droite du Tibre, au sud de la
cite du Vatican (l’ager Vaticanus),
actuellement faisant partie du rione (district,
quartier) Trastevere. Remarquons que le nom Ptyx n’est pas, d’une manière
générale, associé à la colline en question : il s’agit donc d’une
opération de notre auteur explicite du poème, auteur qu’il vaut mieux
distinguer de celui qu’on nomme Victor Hugo – mais qui est-il en
réalité ? À vrai dire, le statut de Ptyx est
assez ambigu, vu qu’en tant que nom propre il n’en est pas un pour nous, les
hommes, sed plutôt une espèce de mystère ou
d’énigme a priori insoluble, désignation divine, peut-être, mythique
en tout cas, ayant ou non quelque signifié occulte – car, après tout,
pourquoi ces créatures extra-humaines nommeraient Ptyx, le Janiculum, nom propre déjà indissociable du plan divin,
comme nous allons le montrer par la suite. Et si on passait de l’auteur
implicite, imprégné de mystère, à son pendant explicite, image vectorielle de
celui que nous avons l’habitude d’appeler Victor Hugo mais dont on ignore
absolument le nom occulte – serait-il ce « maroufle » innommable –
« les uns le disaient loup; / D’autres le
disaient dieu, prétendant s’y connaître ; / Mais, en tout cas, qu’il fût
tout ce qu’il pouvait être, / C’était un garnement de dieu fort mal
famé. » ? Rien n’interdisait à celui-ci
d’ouvrir un dictionnaire, pas celui d’Anatole Bailly, paru seulement en 1895
date à laquelle Hugo aurait pu le consulter dans quelque bibliothèque du
Paradis, plus vraisemblablement le Liddel-Scott, publié en 1843, ou un autre
(en ce qui nous concerne, nous nous sommes contentés, pauvres modernes
commodes, du Bailly) et trouver pour ptyx : « "ce qui se plie" : 1. pli d’une étoffe ; 2. cuir ou lame de métal recouvrant un bouclier ; 3. tablette ou feuillet pour écrire (déjà plus intéressant pour nous) ; et, enfin, en quatrième position la grappe sémantique la plus significative : repli ou anfractuosité d’une montagne ; par extension, au pluriel, replis, profondeur du ciel ; inflexions ou modulations de la pensée du poète » (nous avons épargné au lecteur les références à Eschyle, Sophocle, Euripide etc.). Voilà par quelle voie philologique
étrange la colline, si proche des « anfractuosités d’une
montagne », peut s’ouvrir aux « profondeurs du ciel » voire
aux « inflexions ou modulations de la pensée d’un poète » et, du
même coup, Hugo à Mallarmé... En effet, l’anfractuosité d’une
montagne est bien plus proche de la colline que la très marginale huître,
citée par le Thesaurus... seulement à titre d’exemple, du phantasme de
la conque. Et cela, même si d’une manière purement spéculative la conque
pouvait être invoquée. Modulations géographiques de la terre et modulations
de la pensée, voire de l’inspiration du poète, onde constitutive des collines
qui articulent une cité non moindre que Rome, ce symbole du monde (urbi et
orbi disent les papes), onde institutive de la poésie, si proche du
balancement rythmé du hamac où l’inspiration naît et mûrit - et non, sans
doute, dans les dictonnaires ! - et proche surtout
de ce mirage interne des paroles dont le murmure répété peut engendrer dans
le locuteur avisé, voire dans le poète lui-même, cette sensation
« cabalistique ». Chose passablement intéressante,
édifiante, peut-être, dans un espace poético-géographique distinct de celui
mallarméen, celui d’une Roumanie de ballade, l’alternance colline-vallée
était considérée comme topologiquement définitoire pour ce pays tout en ondes,
par un autre grand poète, Lucian Blaga, qui, en faisant allusion à une
ballade roumaine, Mioritsa, l’Agnelle,
vrai hapax littéraire (6), parlait d’« espace
mioritique ». On voit bien que dans ce contexte
des doubles sens et des doubles emplois – autrement dit, dans cette
sémiotique du double qui va s’étoffer encore plus avec la discussion de cet
autre nom de la susdite colline, Janicule (Ianiculum)
– le ptyx, nom propre pour les dieux peut-être et, de ce fait, signifiant
pur, dépourvu de signifié sed ouvert
au mythe, s’avère être, de manière simultanée bien que non-concomitante, nom
commun ayant pour signifié la colline dont il est
le nom occulte, le premier impliqué de manière plutôt elliptique par l’auteur
explicite du poème hugolien, le second, posé par l’auteur implicite du même
texte. D’où une conséquence passablement paradoxale qui fait du statut des
auteurs explicite et implicite hugoliens l’exacte inverse de celui des mêmes
auteurs, mallarméens cette fois : si l’auteur explicite du ptyx hugolien
semble bien en détenir la clef, fonctionnant, comme pratiquement toujours, en
tant qu’auteur omniscient, l’auteur implicite explicitement l’ignore – alors
qu’inversement, si l’auteur explicite du sonnet mallarméen ignore tout du
sens du ptyx, jusqu’à son existence dont il doute, plus encore, dont il
espère linguistiquement le néant, l’auteur implicite du même sonnet a, lui,
un air d’omniscience suggéré par les vers eux-mêmes, qu’un halo d’énigme
couronne. Reprenons donc le passage
hugolien : « ... Chrysis, / Sylvain du Ptyx que l’homme appelle
Janicule ». La huitième colline de Rome, la cité aux sept collines,
s’appelle donc bien le Janicule, jamais le Ptyx, sauf, bien entendu dans le
poème de Hugo et, très certainement, par la volonté poétiquement souveraine
de cet auteur. En tant que nom propre, le Ptyx s’avère de ce fait un nom
propre fictionnel, alors que en tant que nom commun il est bien réel, une de
ses significations étant « anfractuosité d’une montagne », donc,
par extension légitime, « colline » et par un développement plus
poétique que strictement sémantique, « replis, profondeur du
ciel », et plus édifiant encore, « inflexions ou modulations de la
pensée du poète ». Il faut bien reconnaître, ce mot est toute une
herméneutique, presque l’essence d’un poème par lui-même. Nous allons
d’ailleurs voir que les surprises que nous réserve le ptyx ne s’arrêtent pas
là. Sous le signe de JanusEt le Janicule ? Désignant
comme huitième colline d’une ville universellement connue comme définie et articulée
par sept, Janicule est une espèce de présence d’absence
« extra-métrique » ou trans-symbolique, un élément qui a l’air
d’infirmer plus que confirmer la structure qu’elle parasite, et à laquelle,
pourtant, elle appartient, car placée en bordure de l’ager Vaticanus elle est carrément confondue avec
le Mons Vaticanus. Voilà donc un
« extra-métrique » appartenant presque au cœur de la structure
qu’il déborde et dont il s’avère néantmoins
indissociable, tout comme il s’avère, même en tant que trans-symbolique,
indissociable de son symbole. En effet, le Janicule est comme un miroir de
Rome et plus encore, un miroir du Vatican telle une extériorité qui le
reflète et dont on ne peut pas dire qu’elle ne lui appartient pas, ni qu’elle
lui appartient tout à fait d’ailleurs. Statut confirmé, comme nous allons le
voir, par son nom. D’autant plus que le nom lui-même de la colline dérive,
traditionnellement, du dieu Janus, dieu ambivalent à double figure, comme
nous allons le détailler par la suite, et qui aurait fondé une espèce de
centre habité, le Ianiculum. D’où, probablement, le
culte du dieu, bien attesté sur cette colline marquée, en plus, par un sacellum, diminutif de sacer,
désignant un petit sanctuaire, dont on ignore l’aspect et la fonction
exacts. Quant à Janus, Ianus en latin
classique, Ian en latin archaïque (cf. au Chant des Saliens, hymne
liturgique dont des fragments en latin archaïque nous sont parvenus par
l’intermédiaire du grammairien latin Varron), dieu à fonctions multiples, on
pourrait même dire à fonctions herméneutiques, dominées par le symbole du
double, c’est un dieu à deux visages (bifrons), interprété
généralement comme un dieu de la dualité du temps puisqu’il a un visage
tourné vers le passé et un autre vers l’avenir. Son mois éponyme, Janvier (sa
propre fête est placée le 1er Janvier)
indique le commencement de la fin de l’année du calendrier romain – on
retrouve, de la sorte, cette fusion unitaire du double, cet ondoiement à
double sens, plutôt, on dirait, du regard que d’une présence effective. En
quelque sorte, c’est comme si le zéro mathématique
regardait, par l’effet d’une prosopopée arithmétique, dans la double
direction du + et du – infini, Janus s’avérant ainsi non simplement un dieu bifrons sed le
néant à double regard, scrutant simultanément, bien que d’une façon
non-concomitante, l’infini négatif du passé et l’infini avec une positivité
toujours en attente du futur. N’est-ce d’ailleurs pas là le statut du
présent, jamais lisible en tant qu’étant sed
critère de lecture du double infini du temps, de la dyade d’un passé se niant
sans fin et d’un avenir d’une positivité virtuelle – à l’être toujours en
attente... Dieu du temps, plus précisément de
la dynamique temporelle, Janus – dont le nom est étymologiquement fondé sur
la racine *iā dérivée de la racine
indo-européenne *ei- – s’avère surtout une
figure conceptuelle, d’où divine, du passage temporel (cf. au latin janitor, “portier”) se libérant donc comme un dieu
des portes, sans la contribution duquel ni les divinités, voire les Heures,
ni même Jupiter ne peuvent passer (cf. Ovide, Les Fastes, I). Nous
n’allons pas aborder ici toute cette herméneutique des portes qui s’étend
jusqu’au christianisme (7), ni même cette fonction inchoative
du dieu qui l’associe au commencement de l’année, du mois, des calendes et
même du jour, ce qui fait de lui presque un dieu de l’aube, d’autant moins ce
rôle étrange qui fait de Janus le stabilisateur de la terre et de l’océan,
dont il assure le repos, autrement dit un dieu de la paix et de la prospérité
(Ovide, ibid.). Enfin, nous ignorerons cette idée fort spéculative et
tardive (VIIIe siècle) de Paul Diacre qui fait de Janus le dieu du
Chaos, cette porte des portes s’ouvrant sur toutes les portes du monde,
interprétation moins paradoxale que l’on pourrait croire puisqu’elle se
trouve déjà chez Ovide (« autrefois , on
m’appelait Chaos »). Sans insister sur ce rôle de
« portier » du temps, il faut sans doute rappeler la primordinalité et la primauté de Janus, célébré dans
l’archaïque Chant des Saliens comme deus deorum,
dieu des dieux, à la fois suprême et originaire ; il semble donc utile
d’évoquer en ce sens la formule de Varron, cité par Saint Augustin :
« Les commencements appartiennent à Janus et les fins à Jupiter »,
ce qui confirme en quelque sorte l’épithète de Geminus, Jumeau que lui
octroie Macrobe (8). Mais peut-être la trace la plus
spectaculaire de cette gémellité symbolique se trouve-t-elle chez les
alchimistes qui identifient ce Janus bifrons au rebis,
« le double », que l’alchimiste Heinrich C. Khunrath
définissait comme cet « Un extrêmement pur et subtil » né à partir
« de l’Un grossier et impur »(9).
En effet, il semble difficile de mieux dévoiler la valeur symbolique,
mythique et en fin de compte philosophique de Janus. La symbolique du lieu reflète, en
grande partie, le symbolisme du dieu lui-même, d’autant plus que cette
huitième colline, entrée sur le tard dans l’ensemble topologico-sémantique
qui défini Rome (10),
l’ouvre, précisément parce qu’il le complète, déployant mais aussi articulant
ce qu’on pourrait appeler l’onde systémique de la Cité. En effet, le passage
d’un système à sept collines à un système à huit dévoile une structure
dyadique, non pas indéfinie sed fort exactement
déterminée, se niant, en quelque sorte, par sa forme qui l’ouvre à l’univers
(urbi et orbi dira-t-on par la suite), un univers que cette forme vide
encore ou plutôt en attente d’un contenu qui jamais ne la comble mais
toujours l’aiguise – sorte d’appétit abstrait, toujours en train de redéfinir
ce qu’on entend par le “concret” – tente d’absorber non pas seulement
quantitativement sed qualitativement aussi. C’est
d’ailleurs cet entendement en attente, sa soif transcendantale, qui
donne à ce vide toujours insatisfait sa dynamique téléologique, où extension
insaturée, idéalement infinie, approfondissement et abolition se marient
étrangement. De ce point de vue, et sans trop
insister sur cette analogie, spéculativement très tentante, on pourrait y
dénicher comme un double dans cet « espace mioritique »
évoqué plus haut où l’ondoiement dyadique s’avère véritablement indéfini
puisqu’il manque radicalement de système, telle une quête de la forme qui
serait en même temps une répulsion, forme que cette autre soif, non pas de
transcendance sed de l’immanence,
cherche et rejette – la cherche en la rejetant et la rejette en la cherchant.
Pour conclure, le Janicule – porte
et miroir, structure inchoative mais aussi finale de cette onde fondatrice
systémique de la Cité, à travers laquelle se devinent les collines comme
autant de mondes isolés, îlisés, de
monades en quelque sorte – pose et achève une structure qui s’abolit
puisqu’elle se dépasse, une structure niée par sa soif transcendantale même,
dont le dieu s’avère la double prosopopée – une prosopopée du double. Inversement, l’« espace
mioritique » représente plus un état
ondulatoire qu’une abstraction géographique déterminée, une utopie et un
symbole où la dyade fond sans disparaître, se déployant justement par cette
dissolution, un habitat de poète plus qu’un pays, se soustrayant au traumatisme
de l’histoire ou le vivant fort mal – frôlant le cauchemar parce qu’il
s’aspire « paradis ». Idéalement donc, l’espace mioritique,
s’ouvrant presque sur un symbolisme mystérique de type éleusinien – assez
logiquement trahi par son indéfinie entropie historique – s’avère
intuitivement proche de ce rythme mallarméen du hamac par lequel non pas la
poésie elle-même sed son souffle,
paresseusement, se libère – ou encore de cet état « cabalistique »,
hypnotique, produit par le balancement murmuré de vers toujours plus vidés,
toujours plus purifiés de leur sens ; avec cette différence que dans cet
état ondulatoire indéfini, dans ce sentiment diffus de l’alternance formelle,
où collines et vallées se succèdent comme moments d’une rêverie ou, autrement
dit, en tant qu’expression de l’arêve, la forme bien dessinée de l’ogdoade
des collines romaines, ainsi que leur hebdomade, le schéma bien défini,
négatif de par le fait même de sa position, cette structure d’exclusion qui
aspire à tout inclure, manque. Ou, pour ainsi dire, ce qui manque c’est
précisément le ptyx, le signifiant pur, vidé de tout état du sens, vidé
surtout du sentiment humide de chaos, propre à la dyade confuse, à cette
substance de la forme qui raconte l’espace mioritique. Telle est l’ouverture occulte du
ptyx – point d’appui stylistique d’une inversion d’un monde de syllabes en un
vide de sens, vide qui s’avère plutôt une attente ; ou encore d’une
inversion d’un plan ontologique en dimension esthétique où l’univers se perd
et le néant se raconte – ou toute une métaphysique se convertit en poème. Ce
pli mystérieux où les dieux se dédoublent en projetant leur être de mythe et
où l’allégorie du soi se dévoile comme allégorie du néant. *** À vrai dire, en confrontant ce qu’on
pourrait nommer le mythe de l’ignorance mallarméenne – ignorance d’un poète
qui prétendait avoir lu tous les livres, même si là aussi nous devons lire,
sans doute, une métaphore du Livre unique, qu’on porte en soi et donc nulle
part – avec cette richesse illusoire, sur le plan symbolique, de notre phantasme
herméneutique, on est en droit de se poser certaines questions. En effet, faut-il lire dans ce
mythe-spectacle d’une ignorance phantasmée, une
chimère de substitution par laquelle Mallarmé tentait de compléter son œuvre
de « nouménalisation » du signe, en le
plaçant en dehors de toute langue possible ou, du moins, connue – dans un
espace non- ou plutôt méta-linguistique, plus proche de sa quête que la
simple métaphysique ? Dans ce cas, cette ignorance, dans l’immédiat
feinte, n’est qu’une étape de son projet, la première face de ce ptyx de tous
les pliages, articulé par une double allégorie, du soi, où le poète
s’installe confortablement, et du néant auquel visiblement il aspire. Et
comme cette double allégorie s’avère, à son tour, articulée par le mythe,
nous pouvons déchiffrer dans ce mythe de l’ignorance sémantique, constitutif
pour la démarche mallarméenne, un mythe du mythe où, dans l’inspiration comme
souffle de quête, la vérité même fond, devenant mystère protéique. Néantmoins, il y a une autre possibilité, plus
proche de la poétique métaphysique de Mallarmé, que nous avons suggérée plus
haut et que nous préférons : celle de l’amnésie créatrice qui, loin
d’être un simple oubli est, bien plutôt, arêve ouvert vers les plus purs
mystères de la Mnémosyne, inconscient, de notre point de vue, état de sens,
voire état de symbole qui régit notre connaissance et dicte, en quelque
sorte, notre plan de l’écriture. Une clef de lecture, à la fois
diachronique et synchronique, est fournie par un auteur qui sans rapport
immédiat avec le plan herméneutique mallarméen touche à ce chaos encore
informe du sens et du symbole en attente où la parole se choisit. « Par d’étranges biais, la gnose parvient à Gœthe, puis à Hegel. Dorénavant les filiations seront peu importantes, car c’est le système qui se remet à fonctionner, exploitant maintenant de nouvelles solutions qui s’obtiennent par une simple inversion de signes dans la règle fondamentale de production. Les romantiques sont à la fois créateurs de mythes d’apparence gnostique et exégètes en quelque sorte marcionites de la Bible. Et le débat sur la gnose a été relancé assez récemment dans les sciences politiques et, plus récemment encore, dans la philosophie des sciences, en particulier de la biologie. (...) Mais, puisque notre description du système ne paraît pas tenir compte de ses divers usagers pendant une période de deux mille ans, faut-il estimer que derrière ce genre d’analyse se cache l’assomption que c’est le système qui pense l’homme ? Comme nous le dirons ailleurs dans cet ouvrage, l’homme et le système de production mythique se pensent eux-mêmes et parfois ils se repensent l’un l’autre. Les innombrables options que le mécanisme reproductif des mythes et de l’exégèse dualiste offrent ne sont pas toujours aléatoires ; en certains cas, elles proviennent d’une forte interaction idéologique avec d’autres groupes ou à l’intérieur du groupe dualiste lui-même. Bref, les "dualismes d’Occident" ont une histoire sociale, qui ne constitue pas l’objet de cette enquête. À d’autres de l’écrire. » (Ioan Petru Couliano, Les Gnoses dualistes d’Occident, Plon, 1990, pp. 20-21). Mais si le « système
mythique » voire le mythe pensent l’homme, ou encore si homme et mythe,
portés par leur dynamique cognitive interactive, se pensent réciproquement,
ne peut-on pas dire que le sens que cherche l’écrivain, dans l’acception la
plus large, pense cette même quête, tout en se pensant lui-même de
l’intérieur de cette transcendance vide que dévoilait Hugo Friedrich, et cela
non seulement à travers les signes qui le choisissent ou par lesquels il se
choisit lui-même sed peut-être encore plus à
travers les symboles, qui tout en l’articulant, articulent l’homme de la
quête, poète, philosophe ou modeste herméneute. On retrouve de cette manière, cet
océan de la mémoire, déjà évoqué, d’où maintes morphologies du bizarre,
« monstres » ou symboles ou même bio-symboles chimériques émergent
– car il y a une vie parfois indescriptible et inexprimable dans les symboles
vers lesquels le poète, défiant les périlleuses eaux de l’inconscient –
plonge. Dans cet océan tout de tréfonds et où le chaos rêve...(11)
Arrivé à ce point, je suis tenté de
relancer une idée jetée en fin de note : par leur structure anabasique, l’homme et le monde forment un texte – ou, si
l’on veut, une même formule de sémiose synthétique, car tel est en fin de
compte le symbole. L’homme et le monde, l’homme et le mythe où ce monde tout
en symboles se vide pour se resignifier, l’être-texte dont l’homme de quête
s’imprègne pour se couvrir – pour se découvrir. Ou, si l’on peut lire le
symbole comme une sémiose synthétique a priori – puisque sans cette
dimension transcendantale ou pour oser encore plus, sans cette
transcendance du symbole, toute interaction dans le sens déjà évoqué
serait impossible – ne doit-on voire alors dans le symbole le pendant de
l’archétype – archétype reflété, sur un autre plan, par l’énigmatique
« jugement synthétique a priori » chez Kant... Métaphysique et métapoétique.
Cette métapoétique qui aspire à s’avérer une métasémiotique – non seulement une simple sémiologie
transcendantale sed une sémiotique absolue
de la transcendance... où le poète, l’homme de la quête sinon plus
radicalement l’homme-quête aspire à s’évanouir et en s’évanouissant à
s’accomplir dans tout ce que le néant lit en lui – au-delà de lui. Or, tout
cela, toute cette quête-spectacle pour la soif exigeante du poète demeure
trop abstraite et on sent que par son sonnet Mallarmé vise le néant lourd de
mythe – lourd du nostos de l’infini – ce
retour où l’infini n’est qu’un vers, n’est qu’un mot, n’est qu’une syllabe
pré-originaire et où la dynamique cognitive de l’infini se prépare, se berce
dans son « cabalistique » status
nascendi. Notes(1) Cf. G. Jean-Aubry et Henri
Mondor, dans Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes (Bibliothèque de la
Pléiade, Gallimard, 1945/1984, p. 1488); dans cette
édition réputée complète, Pour un tombeau d’Anatole, le fils de huit
ans du poète, décédé en 1879, manque néantmoins. (2) Cf. Logisch-Philosophische
Abhandlung, plus connu sous
le titre de Tractatus Logico-Philosophicus,
5.143 : « Die Kontradiktion verschwindet sozusagen ausserhalb,
die Tautologie innerhalb aller Sätze. Die Kontradiktion ist die äussere Grenze der Sätze, die Tautologie ihr
substanzloser Mittelpunkt. » (« La contradiction s’évanouit pour
ainsi dire à l’extérieur, la tautologie à l’intérieur de toutes propositions.
La contradiction est la limite extérieure des propositions, la tautologie
leur centre insubstantiel. ») (3) « Enstase »
est un terme par lequel Mircea Eliade a tenté de nuancer de la façon la plus
précise possible un concept essentiel du yoga, voire de l’hindouisme – samādhi – en l’opposant à la sortie
de soi, propre à l’extase. Or pour l’herméneutique eliadienne
qui tente de serrer du plus près possible le sens authentique de la pensée
indienne, le samādhi, loin d’être une
« sortie », est une entrée, un retour au tréfonds du soi,
synonyme de l’union qui définit structurellement le yoga, un νόστος explicitement
mystique ou encore une récupération méontologique
du plus intime. Il serait d’ailleurs intéressant de
rapprocher ce yoga poétique mallarméen, surtout sous le double angle de ce
« bercement enstatique » synonyme du balancement répétitif du
hamac, source étrange d’inspiration aboutissant au pur faire du sonnet et
principe de ce fait de la « sensation cabalistique » produite par
le murmure continu du poème lui-même – processus sensiblement complémentaires
– de certaines techniques du yoga, notamment le Mantra-Yoga et le Laya-Yoga.
On traduit en général mantra par le syntagme « instrument de
pensée » (cf. man ‘penser’) ou par celui plus proche de notre
propos de « parole cachée ».
Le Yogatattva Upaniṣad que Jean
Varenne traduit par « La vraie nature du Yoga » (peut-être « Upaniṣad
du Principe du Yoga » serait moins spéculatif) définit en tout cas le
Mantra-Yoga de façon tout à fait nette : « Le Mantra-Yoga /
consiste à répéter incessamment / durant douze années, / des formules et des
lettres-matrices ; // on acquiert ainsi progressivement / la
connaissance et les pouvoirs / tels que de se faire aussi ténu qu’un atome.
// Un tel Yoga, pourtant, / ne concerne que l’adepte / peu doué
intellectuellement » (Upanishads du
Yoga, traduites et annotées par Jean Varenne, Idées / Gallimard, 1971,
1974, p. 72, vv. 20-22). Sans doute, l’idée d’un
Mallarmé « peu doué intellectuellement » peut sembler
dérangeante ; pourtant, elle l’est beaucoup moins si l’on tient compte
du fait que pour le yoga l’extraordinaire concrétisé par d’inimaginables
pouvoirs magiques fait obstacle à la vraie réalisation spirituelle. Ainsi,
« il (l’adepte) ne recherchera pas ces pouvoirs / et s’il les a, n’en
tirera pas gloire / s’il veut être un vrai Seigneur du Yoga. // Bien au
contraire, / pour tenir secrets ses pouvoirs / il agira dans le monde / comme
s’il était un homme ordinaire, / ou même un simple d’esprit, / voire un
sourd-muet. » (ibid. p. 81, vv. 77-78).
Autrement dit, mieux vaut passer pour un imbécile ou carrément un
handicapé que de se laisser entraîner dans l’inextricable labyrinthe de la
vanité. On voit bien, le mantra-yoga, un peu comme le
yoga poétique, si le syntagme est permis – et pourquoi ne le serait-il pas,
vue l’analogie où même l’identité du Yoga avec l’Alchimie, or parler
d’alchimie poétique tient du lieu commun! – vise à la libération des purs
pouvoirs de la langue, d’une langue réduite au pur signifiant, un signifiant
dont le signifié est « tué », on pourrait presque dire, un
signifiant dont l’unique sens est la pensée vide, et cela même quand le
mantra en question n’est pas d’emblée une lettre-matrice, par définition
dépourvue de signifié, ou une syllabe mystique telle que OṂ dont le sens est tout
simplement l’Absolu, Bráhman, dans lequel il
s’abolit avec son mystique « locuteur », sed
une formule sacrée védique – peut-être la plus célèbre est le Gāyatrī mantra – ou bouddhique, quelque nom
divin etc., de toute manière vidée par le japa,
cette redondance qui creuse le signe et fixe la pensée jusqu’au point de sa
suppression. Évidemment, se vautrer dans le balancement du hamac comme dans
un japa muet pendant une bonne
douzaine d’années ou murmurer les vers de son sonnet pour une durée analogue
dépassait quelque peu l’intention de Mallarmé. N’importe, l’analogie
technique et le recours à la méthode sont essentiellement les mêmes, tout
comme le but envisagé ou entrevu. Avant d’approcher, même de manière
tangentielle, les rivages du Laya-Yoga, nous préférons donner un rapide
aperçu de la syllabe mystique décisive du Yoga, la syllabe OṂ, à travers un autre texte
des Upaniṣads
du Yoga, Dhyānabindu Upaniṣad
(« La méditation parfaite », selon le traducteur, « Méditation
sur le point-germe », en se tenant peut-être un peu plus près au
sanskrit) à partir de la même traduction déjà utilisée, celle de Jean
Varenne : « L’Upaniṣad s’ouvre sur une célébration de
la syllabe OṂ identique au śabda-brahman (l’Absolu en tant que
Verbe) et à l’ātman (L’Âme du monde; le
soi individuel identique à l’absolu, cf. à la fameuse équation ātman = bráhman
n.n.). À ce titre OṂ réunit en lui l’univers
tout entier (str. 9 à 12) ou, plus exactement,
êtres et choses sont supportés par lui, comme les perles d’un collier sont
tenues ensemble par le fil qui les traverse (image du sūtrātman,
str. 6); l’Âme cosmique
est une, même si les phénomènes sont en nombre infini (str.
8) : savoir cela c’est être délivré du cycle des renaissances (saṃsāra) »
(ibid. p. 179). Mais il vaut certainement mieux faire appel à un bref
passage de l’upaniṣad
même pour avoir une meilleure intuition de la question : ‘La
syllabe-germe / est surmontée d’un point / et d’un croissant (il s’agit de la
forme de la syllabe en devanāgarī n.n., v. aussi ibid. n. 2, p. 180); / elle est sonore, / mais si l’on détruit la syllabe, /
il ne reste que l’absolu, / silencieux. // Le Son (śabda-brahman,
v. ibid. n. 3, p. 180) qui ne sonne pas / parce qu’il est au-delà du
son, /l’adepte qui Le trouve / est délivré du doute » (ibid. p.
94, vv. 2-3). Mais si OṂ doit sans doute être interprété comme un
signifiant pur, par définition dépourvu de signifié,
le bráhman se déployant exclusivement
comme son sens, plus encore, si de par son signifié
résorbé ou absent – de par son signifié vide – cette
espèce de syllabe nouménale dissout sa fonction sémiotique courante, c’est
qu’elle ne se soustrait à sa valeur de signe que pour atteindre le
rang du symbole. Or, le symbole, pur horizon du sens en soi, atteint
par sa vacuité critique la fameuse transcendance vide propre non seulement à
la poétique moderne occidentale sed à toute
démarche visant à laver la pensée de toutes les déterminations qui la nient.
Autrement dit, de par sa transcendance vide le
symbole est méta-sémiotique. On voit donc bien que le but de cette
téléologie du vide propre à la poétique mallarméenne, de cette anabase en
creux du signe, consiste dans la conversion du signe en symbole, de la
métamorphose de ce petit mot, ptyx, centre desessencié
de ce processus, en symbole non seulement du seul sonnet dans son insularité
mais de l’ensemble de cette poétique pure entrevue par le poète. Seulement, il y a une différence décisive
entre le recours à la méthode de la poésie, aussi dépouillée de ses
intentions soit-elle, et la technique plus analytique de la mystique, même si
les points de rencontre et les zones interactives sont loin de manquer. En
effet, les poètes, Mallarmé ou un autre, tendent à vider les signifiants de
leur surcharge sémantique, les prenant dans leur globalité sans les casser
phonétiquement. Telle n’est pas l’approche du yogin
qui rappelant plutôt le linguiste, brise la syllabe pour mieux déployer son
symbolisme. « Ceux qui désirent la Délivrance /
méditent sur le Tout, / le brahman, / le monosyllabe OṂ. // Dans le phonème A,
/ première partie du Monosyllabe, / sont nés et se dissoudront / la Terre, le
Feu, le Ṛg-Veda,
/ l’exclamation Bhūr / et Brahman le Créateur; // dans le phonème U / seconde partie du
Monosyllabe / sont nés et se dissoudront / l’Espace, l’Air, le Yajur-Veda, /
l’exclamation Bhuvaḥ / et Viṣṇu le Protecteur; // dans le phonème Ṃ / sont nés et se
dissoudront / le Ciel, la Lumière, le Sama-Veda, /
l’exclamation Suvar / et Śiva,
le Seigneur. // L’A est jaune, dit-on,
/ il est Énergie qui se diffuse ; / l’U est blanc, / il est
Lumière ; / l’Ṃ est noir, / il est
Ténèbres. » (ibid. p. 96, vv. 9-13). L’analogie la plus frappante qui dépasse,
peut-être, le phénomène immédiat de la lecture est, sans doute, celle
renvoyant à la poétique rimbaldienne des Voyelles, poétique non moins
mystique que la mallarméenne, véritable algèbre des couleurs, même si les
équations ne sont pas identiques (A noir chez Rimbaud, jaune, dans l’upaniṣad,
U vert face au U blanc) et la liste vocalique de la
« Méditation... » est largement incomplète, sans parler du fait que Ṃ n’est pas une
voyelle. D’ailleurs, la décomposition du monosyllabe sacré s’explique
facilement par le fait qu’en sanskrit O est une diphtongue (A + U) produit
par saṃdhi,
‘liaison’, terme désignant les modifications phonétiques ou assimilations
surgissant à la frontière de deux mots ou de deux morphèmes à l’intérieur
d’un mot (v. aussi ibid. n. 9, p. 180), phénomène linguistique
exploité ici sur un plan mystique. Il n’est pas question d’entrer maintenant
dans une comparaison spéculative du poème rimbaldien avec l’upaniṣad
– pour cela une autre aventure herméneutique étant nécessaire ; nous
nous contentons donc de signaler la simple similitude, dans ce qu’elle a de
plus étroit. Par contre, au niveau du Dhyānabindu Upaniṣad il faut
remarquer que la dissociation du signe OṂ ne présente point un caractère réductif,
permettant plutôt le déploiement du signifiant vide – car par définition il
n’y a pas de signifié et d’autant moins de plan référentiel pour OṂ – en symbole, octroyant au
signifiant aboli en ses éléments toute la vastitude de sa compréhension,
voire de sa méta-universalisation (vu qu’une simple universalisation
s’avérerait par trop étriquée) symbolique. Et, en fin de compte, sa
dissolution ultime dans l’absolu (bráhman). Rappelons, en citant Jean Varenne :
« À ce titre OṂ réunit en lui l’univers
tout entier (str. 9 à 12) ou, plus exactement,
êtres et choses sont supportés par lui, comme les perles d’un collier sont
tenues ensemble par le fil qui les traverse (image du sūtrātman,
str. 6); l’Âme cosmique
est une, même si les phénomènes sont en nombre infini (str.
8) : savoir cela c’est être délivré du cycle des renaissances (saṃsāra) »
(ibid. p. 179). D’autant plus que de par
leur structure anabasique l’homme et le monde
forment un texte – ou, si l’on veut, une même formule de sémiose synthétique,
car tel est en fin de compte le symbole.
(4) L’édition publiée sous la direction de Jacques Seebacher et Guy
Rosa donne : “on entendait Chrysis”, Victor Hugo, Œuvres complètes,
Poésies, Robert Laffont, 1985 / 2002, p. 735. (5) « Je dis : une
fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant
que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée
rieuse ou altière, l’absente de tous bouquets. » (phrase
de l’avant-dire au Traité du Verbe de René Ghil, 1886),
reprise avec quelques variantes dans les Divagations, 1897). (6) La version la plus connue,
découverte au XIXe siècle par Alecu Russo et « polie »
par le poète Vasile Alecsandri, n’a jamais été redécouverte telle quelle par
les folkloristes modernes, malgré des tenaces efforts et en dépit de
nombreuses variantes (éditées dans un opus monumental par Andrian Fochi,
1964). (7) Cf. à l’Évangile selon
Saint Jean, 10. 9 : “Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi,
il sera sauvé ; il entrera et il sortira”. Faut-il croire que le Christ
se voyait comme un pendant de Janus ? (8) Cf. Janus (mythologie)
(en ligne); Macrobe, Saturnalia, livre I
chap. IX. (9) V. Encyclopédie des
symboles, La Pochothèque, 1996, p. 577, et l’article d’Alain Delaunay Hermaphrodite
(avec la citation de Khunrath et une ample référence à C.G. Jung) dans Encyclopedia universalis
(en ligne). (10) C’est Ancus Marcius,
quatrième roi de Rome qui ajoute le Janicule aux sept autres. (11) Pour d’autres
interprétations ou plutôt d’autres phantasmes herméneutiques concernant cet
abîme sémiotique où signifiant cathartique et multiple référentiel se
croisent, nous nous contentons de donner une assez copieuse citation tirée de
l’extraordinaire article de René Fromilhague, « Nouvelle exégèse d’un
sonnet de Mallarmé », dans Littératures,
Année 1953 fasc. 1-2, pp. 217-236 : « Il
reste à expliquer dans les quatrains le mot ptyx. Pour M. MAURON, "il
faudrait […] en chercher l’origine dans le mobilier égyptien". Pour Mme
NOULET, "il faut remonter à son origine grecque où l’idée de pli est
fondamentale […] Le contexte aidant, on peut en déduire que ptyx désigne
une conque, un de ces coquillages qui, collé à l’oreille, fait entendre le
bruit de la mer". Mais elle ajoute très pertinemment que "MALLARMÉ
avait choisi le mot pour en faire une rime avant d’en connaître la
signification, comme l’atteste une lettre à Cazalis du 3 Mai 1868". M.
CHASSÉ trouve la clé de l’énigme à la rubrique Styx du Grand Dictionnaire
Universel du XIXe siècle de Larousse, ouvrage qui, selon lui – et sa démonstration
est très convaincante – serait à la source d’une importante partie de
l’érudition mythologique et historique de MALLARMÉ. Un passage de Pausanias,
cité par Larousse, dit en substance "que cette eau du Styx détruisant
les matières dont presque tous les récipients étaient faits, ne pouvait être
recueillie que dans des vases en corne". "Le ptyx devait donc être
fait de corne, puisque MALLARMÉ le dépeint comme “le seul objet dont le néant
s’honore“". Du vers 6, M. CHASSÉ induit d’autre part que "la corne
que MALLARMÉ possédait dans son salon avait probablement été employée
primitivement comme instrument de musique." D’où sa conclusion très
précise sur l’objet : "Un ex-cor où le souffle du berger avait émis
des sons en passant à travers le vide existant à l’intérieur de l’instrument.
En bouchant l’orifice le plus petit, on avait, depuis, transformé le cor en
réceptacle à liquide où l’eau du Styx, c’est à dire du pays du Néant, aurait
pu être conservée". De ce fait, M. CHASSÉ met en doute la sincérité de
MALLARMÉ dans la lettre à LEFÉBURE dont il a déjà été question. Mais une observation s’impose, qui constitue
une sérieuse objection à l’hypothèse de M. CHASSÉ : la rime ptyx-Styx
figure dans la première rédaction du sonnet, dès Mai
1868, c’est à dire à un moment où le Grand Dictionnaire de Larousse était
encore bien loin de la lettre S : la dernière livraison de 1868, qui
porte le N° 94, s’arrête à Chem- ! Rien ne permet donc de supposer que
MALLARMÉ ait pu employer d’emblée le mot ptyx dans l’acception que propose M.
CHASSÉ ; ce serait une surprenante coïncidence s’il avait, en 1868,
désigné du nom de ptyx un objet auquel ce terme ne devait devenir
véritablement adéquat pour lui que quatre ans plus tard ! Et puis dans
la première rédaction, ... Le Maître est allé puiser 1’eau du Styx Avec tous ses objets dont le rêve s’honore Il ne s’agit donc pas seulement du mystérieux
ptyx ; et d’ailleurs je pense qu’avec introduit ici un complément
d’accompagnement plutôt que d’instrument. » (pp.
224-225) © Ara
A. Shishmanian |
Ara A. Shishmanian
Francopolis – Été 2026
Créé le 1er mars
2002