LECTURE - CHRONIQUE 

 

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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS

Automne 2026

 

 

 

Jaumes Privat

 

 

Entretien et note de lecture sur « entahls… »

par Dominique Aussenac

 

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Entretien

 

Propos recueillis en 2021, mais que Jaumes Privat considère toujours actuels, représentatifs. L’entretien a été partiellement publié dans Le Matricule des Anges n°225 (Juillet-août 2021).

 

Tu as beaucoup voyagé et pourtant tu revendiques, conceptualises un aicimai. Un aicimai, c’est quoi ?

 

Je ne suis pas un voyageur. Je suis toujours ici, dans un ici. Il m’est arrivé d’aller en Éthiopie, ici et là en Europe, de vivre quelques années en Grèce, mais je me suis retrouvé dans un aicimai, un encore-ici, cela m’a bien entendu beaucoup influencé, a modifié mon regard ou mon rapport au monde, c’est le chemin qui forme les pas, qui donne l’élan de la marche. Les marcheurs abyssins, les hauts plateaux éthiopiens - l’Éthiopie d’où je ne suis jamais revenu - les colonnes, les chants, les langues, le tsipouro offert et bu au coin de l’alambic, la vieille dame qui guette son fils au bord du port sont entrés en moi sans retour. Mais bon au coin de la rue là pas loin aussi il se passe quelque chose. Même en pensant aller ailleurs je me suis toujours retrouvé dans un ici. Ce qui m’attire ce sont les (régions, pays, terres) limites, celles où l’on guette l’ailleurs, les partages (las partisons, las desapartenças) les là-bas loin qui sont à la fois commencements et fins. Les lieux qui ne semblent pas finis ou pas commencés, les nulle part. Del luòc a l’enluòc.

 

Comment l’environnement influence ton travail (matières, paysages…) ?

 

l’environa : J’imagine que l’environnement est partout dans ce que je fais, mais comme je ne suis pas très fort pour les descriptions, ça se limite à quelques éléments. « Τρες βράχοι λίγα καμένα πεκα »  e aquí l’as (et là, tu l’as) :

 

Trois rochers, quelques pins calcinés, et une chapelle déserte
et plus haut
le même paysage répété recommence ;
trois rochers en forme de portail, patinés,
quelques pins calcinés, noirs et jaunes,
et une maison carrée et déserte
et plus haut
le même paysage répété recommence encore et encore
avec les mêmes rochers et les mêmes pins…

 

Premiers vers de Mythistorema (1935), œuvre majeure de Georges Seferis, Prix Nobel de Littérature 1963 (1900-1971).

 

Ces temps-ci j’ai entamé une « série » de plus ou moins peintures, avec des semblants de paysages et des écritures plutôt illisibles, j’appelle ça « longtemps j’ai rêvé d’être un peintre de paysages - avec des montagnes au fond »...Tout passe par le regard, alors le paysage, ce qui m’entoure détermine l’écrire. Les oliviers de Grèce, les plateaux éthiopiens, les personnes au hasard des rencontres, la terre, le bruit de la ville, les pierres, le Viaur (rivière). Tout cela m’habite mais il me semble que dans mes textes c’est plutôt allusif. En général j’évite de trop situer les choses. Tout est « aicimai ».

 

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La langue occitane, le rouergat, tu sembles lui donner une dimension organique ?

 

Pour moi la langue est un matériau comme la peinture, le bois et autres. Disons que c’est une pâte, à pétrir, à modeler, à secouer triturer, jusqu’à lui faire rendre (dire) l’âme.

Il se trouve que c’est en occitan, en patois du Rouergue - parce que c’est une langue que je connais un peu -, mais ça pourrait être en iroquois, en patois martien ou autre.

 

Es-tu un quêteur de traces ? Un (en) quêteur ?

 

Je fouille l’humus des langues, caresse la peau du monde, ramasse les paquets de clopes abandonnés, tresse les herbes esseulées. J’essaie de voir sans envahir de mon regard. Je guette les traces du monde en essayant de n’en pas laisser trop ou du moins de ne pas déranger l’ordre de ce qui est là, ici. Je guette, comme un akrite, je guette les traces aux confins de nos ici.

 

« Qui défendra les frontières de notre vie quand il le faudra ?

La réalité nous envahira sans bataille.

Il est temps de prendre enfin de vraies mesures contre la dénatalité des rêves. »

 

Maria Haralampidi, poétesse grecque qui vit et travaille à Rhodes. trad de Ioannis Dimitriadis.

 

 

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Quelle est l’importance du nœud dans ton travail ?

 

Il me semble que c’est quelque chose qui vient de loin, de l’enfance sans doute. Je n’ai jamais pu marcher sans avoir quelque chose entre les doigts, herbe, bois, ficelle trouvée, sans le tordre, le lier, le nouer, l’entrelacer... j’en ai fait, disons, un procédé plastique, pendant longtemps j’ai travaillé - et encore ces temps-ci - les branches de bois, les herbes pour en faire des « choses » visuelles à accrocher, à suspendre ; je procède de la même façon avec les mots : un entrelacs, une tresse. Cela me renvoie à la « Cançon de Santa Fe » (La chanson de Sainte Foy, un des plus anciens textes littéraires rédigé en vieux rouergat, au XIième siècle) : cançon audi qu’es bela en tresca... (J'ai entendu une chanson qui est belle à danser...)

Il doit y avoir aussi quelque rapport avec le nouer des corps ou des âmes, c’est finalement assez charnel tout ça.

Il s’agit de se lier – au temps, à l’espace, à l’un, à l’une, à l’autre, de se nouer au monde.

 

Le corps est souvent ouvert dans Esquilas, il craque, il enveloppe, il saigne, il peut partir en fumée, à la fois aérien et matériel ! Le corps c’est quoi ?

 

esquilas ? : parfois un regard nous dissèque jusqu’aux tréfonds de ce que l’on est, il nous déchire, nous entaille sans fin. Ah ! Le corps... la peau, le sang, les yeux, les mains, les regards, les mots. Le corps des mots, des langues. Prendre à bras le corps. Toucher comme Thomas ce qui s’échappe, qui est et n’est pas. Le corps ? ce peu - ce tout - de nous qui est tout.

 

Tu tends vers la nudité, le dépouillement, l’os, le mot nu. Pourquoi ?

 

Less is more ? J’essaie de fuir le lyrisme, le trop de mots. De montrer - de dire - la forêt derrière l’arbre. Quand on a dit « il fait beau » ou « il pleut » tout est dit, pourquoi en rajouter ? après ça devient de l’emballage, des fioritures, du trop-plein. Ne cherchons pas à faire du beau (lo pas polit es mai polit que lo polit, le pas beau est plus beau que le beau). Je tente d’aller à l’essentiel en taillant dans la chair du langage. Arriver au rien, l’idéal serait de le pouvoir sans mot, sans rien, sans poème, mais les mots sont là avec leur langue, ce derrière quoi on se cache, alors équarrir, tailler dedans, jusqu’à l’os, oui.

 

Que sont les faissets ?

 

Les faissets cela veut dire : petits fagots. Ce sont de petits fascicules où j’enferme des bouts de textes, de dessins, des photos parfois, soit simplement pliés, parfois reliés avec des bouts de bois. L’un des premiers c’était avec des textes de JP Tardif « lo defòra endedins, le dehors en-dedans » avec des pochoirs, après j’en ai fait un faís (un tas), avec mes textes, ceux de Tardif, un ou deux avec des textes de Felip Angelau. En ce moment c’est un peu en veilleuse. C’est une manière de me démarquer de l’édition traditionnelle, parce que comme j’écris peu, y a pas de quoi en faire un livre, alors ça donne quelques feuilles plus ou moins imagées. En général – comme de la majorité des trucs que je produis – je n’en garde personnellement aucune trace, ça me sert uniquement à marquer un moment, à faire, à occuper les doigts. J’en aime les étapes de fabrication, découper, assembler, patienter, le côté artisanal.

Ce qui compte, c’est « le faire ». Les pas.

 

De talhs publié chez Jorn à De talhs chez Po and Psy, quelle évolution ou dévolution ?

 

J’ai la sensation d’écrire sans cesse la même chose, le même mot. D’où de longs silences, j’écris, fait des choses dans ces entre-deux, aux confins.

 

Pourquoi autant de discrétion ?

 

« le magnifique plaisir de se faire oublier ».

 

 

***

 

Note de lecture sur  « entahls… »

(trilingue, non paginé, The Small Walker Press, 2025)

 

 

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Un chant de rien.

       

        L’homme est grand, noueux, taiseux. Il écrit, peint, pèle, sculpte, plie, découpe, met en musique... Né à Espalion dans l’Aveyron en 1953, Jaumes Privat vit dans une ferme un peu reculée, la Taillade, près de Villefranche de Rouergue et de Crespin, patrie du romancier occitan, Joan Bodon (1920-1975).

        Il vit dans l’aici mai, l’ici plus, l’ici encore, l’encore plus, un concept de son invention.

        L’homme grand, noueux, taiseux se rêve akrite, guetteur des marches, confins, garde-frontière d’un désert des Tartares, des limites de l’empire byzantin ou du Harar en Éthiopie sur les pas d’un être aux semelles de vent …

        L‘homme aux grandes mains qui s’impatientent, prend quelques brins, des bouts de ficelles, en fait un oiseau, un tableau, un poème. Difficile de le définir, impossible de dissocier le peintre du sculpteur, le poète du musicien... Il pratique une sorte d’art total, à la fois majeur et mineur. Un art paradoxal. Entre infiniment grand et infiniment petit, matériel et immatériel.

        Ses premiers poèmes remontent à 1968 : d’abord en français, dessinés, peints. Il rencontre l’écrivain Roland Pecout (1949-2023) et passe à l’occitan, adoubé par Bernard Manciet, Jean-Paul Tardiu… De 71 à 75 il milite à Lucha Occitana, Lutte Occitane, écrit, peint refusant toute publication. Compose des chansons pour les groupes Cardabèla et Ara. Cesse d'écrire de 75 à 82, expose enfin à la Mòstra del Larzac où il rencontre Félix Castan, pilier de l'occitanisme contemporain. En 83, Privat publie des poésies dans les revues Òc et Jorn, multiplie expositions et happenings. Ses productions plastiques et littéraires s’avèrent à la fois rares, uniques, à un seul exemplaire et souvent offertes, exposées plus que publiées. À partir de 1995, il fabrique une série de livres d'artiste reliés à la main (los Faisses) dans son atelier de la Taillade.

        En 1996 les éditions Jorn éditent son premier recueil Talhs (morceaux, brisures, coupures…). D’autres suivent chez TrobaVox, « las velas, las mans / les voiles, les mains » (2016), « alenadas / respirations » (2016), «  lo luoc del non luoc /le lieu du non-lieu » (2017), « Desapartenças / Démarcations » (2019). De_talhs / -tails aux éditions érès, opuscule composé de trois poèmes sur l’incarnation, désincarnation de notre présence au monde et du sentiment amoureux. Jaumes Privat s’intéresse et s’active aussi à la création musicale, avec Nicolas Wohred (Ascla del jorn, 2003) et le chanteur Luc Aussibal (CD Ici-même, 1996, et Dedins, 2003).

        En 2024-2025, invité de l’Université canadienne de Brock, près des chutes du Niagara, il expose, en naîtra entalhs/entailles, coupures, un recueil trilingue (occitan, anglais, français) composé d’un long poème et d’une vingtaine de petits tableaux frissonnants, perdus, éperdus, griffés, griffonnés… Des rebuts de gris, de noir, du rouge, des jaunes, des empreintes, traces, des oscillations, des mots frottés, flottés, des écritures inventées… Le texte prolonge son incessante quête du rien, du peu ou du pas grand-chose.

 

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        Ainsi élève-t-il ici un chant (un chant de leurre?). Un chant d’amour, un chant d’a-mort, un chant à l’absence, à la présence. Un chant de l’âme.

                                                

« i

a

un

cant

de res

un

coma

cant

per res

e

tot aquo

çaquela… »

 

« il y a

un

chant

un chant

de rien

un semblant de

chant pour rien

et tout cela

pourtant... »

 

        Un chant qu’il scarifie, rature. Il est assez fou de vouloir égratigner le néant ou de créer un test, une carapace fantôme pour y enserrer le vide. Ovide, bien sûr, encore une histoire d’amour, de manque et de métamorphoses !

                                                         

 

« puèi

*

e talhi

lo retahl

las

escobilhas

la branca

sus la foto

del cant... »

 

« et je taille

la coupure

les

détritus

la branche

sur la photo

du chant

* »

 

        Les mots dégringolent du poème, se dévident, se déroulent de haut en bas telle une peau d’orange ou une estampe japonaise. Y a du haïku, de la poudre de mots, du zen, du Tao, le poète taille le vide avec la faux du chant. Il dépouille, se dépouille. Certains mots résistent, s’incrustent.  Ceux-là même qui désignent l’impalpable : l’écume…, la poussière..., la photo floue..., les galaxies dépareillées..., celles des mains..., la prière des grandes grèves de galets..., le fil, le ciel./ Et le dieu qui mange/ces fils n’est pas/celui qui/les déroule/il pleut...

        Il veut manger le temps. Il a mangé le temps… Il est pourtant à contre-temps tout en prenant son temps. Le temps d’être libre, véritable et nu. Un privilège qui lui permet d’asseoir la beauté sur ses genoux et de dire le beau avec le pas beau… D’atteindre une dimension sacrée, le sacré du vide. Sa présence, si elle est fugace, fantomatique et noue par le poème les fils du néant, n’en est pas moins vive, étrangement vive.

 

©Dominique Aussenac

 

 

Entretien et note de lecture par

Dominique Aussenac

Francopolis, automne 2026

 

 

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Créé le 1 mars 2002