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LECTURE - CHRONIQUE
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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS Été 2026 Joan-Pèire Tardiu , À marsely Bilingue
occitan-français, traduit de l’occitan par l’auteur Éditions Abordo (90
pages, 14 €) Par
Dominique Aussenac |
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Chemin de mémoire/
Camin de memòria Joan-Pèire
Tardiu, Jean-Pierre Tardif (en français) est né en 1953 à Lacaussade, vit et
écrit à Casseneuil. Lacaussade,
Casseneuil, déjà tout un poème, une rime riche ganguée, fanguée
de terroir, de limon. Lacaussade,
Casseneuil près de Villeneuve sur Lot. Lot et Garonne, département rural s’il
en est, toutefois le moins peuplé d’Aquitaine. On y parle encore un
languedocien, un haut-agenais... C’est en cette langue et en poésie qu’il a
choisi de s’exprimer. A moins que cela ne soit le contraire, qu’il ait été
choisi par ce pays et des voix ancestrales... Les voix du trobar,
les voix des chercheurs, des trouveurs, des marcheurs sur le fil des langues.
Les voix des troubaba, des troubadours, la voix du
poète coiffeur Jasmin (1798-1864), né à Agen. Dès
1972, le casseneuillois publie : Paraulas
als quatre vents (Forra-Borra),
puis Jorns doberts/Jours ouverts (Aital,
1976) qui obtiendra le Prix Paul Froment. En parallèle, il s’intéresse à
d’autres idiomes, Pichona gramatica de l’arab magrebin (1973) et à la traduction en français de
trois œuvres du romancier italien Federigo Tozzi. Il traduira aussi en
occitan le poète congolais Gabriel Mwènè Okoundji, Prière aux ancêtres / Pregària als aujòls ( éditions Fédérop, 2008) et l’écrivain
franco-chilien Carles Diaz, Sus la talvera / En marge ( éditions
Abordo, 2019). Après
le décès de l’immense et ombrageux landais Bernat
Manciet, il prendra les rênes de la revue Oc qui ces derniers temps vient de fêter ses cent ans, coordonnera le cahier d’Europe
consacré à la poésie occitane contemporaine, animant ainsi dix émissions de Poésie
sur Paroles à France Culture sur le même thème avec Jean-Baptiste
Parra, en 2002. A marsely,
son
onzième recueil, à marsely, marcelin
en français, mais marsely, c’est plus
humble, intime, joli et il ne met point de majuscule. A
marsely est un souvenir sorti des brumes,
celles de l’enfance, d’une fumée de cigarette adolescente, adulte, une
addiction au tabac de jadis qu’on plantait ici, un souvenir échappé d’une
mémoire utérine et qui chemine, chemine... Un lieu-dit, retrouvé par hasard
qui n’apparaît désormais sur aucune carte. Des pans de murs qui n’existent
plus. Comme s’ils avaient été dynamités, bombardés... Un cœur qui saigne
pourtant encore et encore et toujours, y vit. « N’y
voir/ Que le ciel de l’herbe/ l’espace/ à l’horizon perdu/ un miroir sans
miroir... » Le
fleuve est là qui serpente, ici on l’appelle Garonne, divinité tutélaire. On
la tutoie, on la célèbre, elle est femme, elle est fertile, elle est
fantasque, on la redoute. « Et
la lumière de l’eau par
reflets sur
le visage mince avec
les mouvements bleus du jean ce
bleu perdu de marsely…. » Il
fait humide, c’est le matin, le petit matin. Le petit matin, comme il y en
eut tout plein. Des petits matins accompagnés de tendresse, de lait chaud, de
bisous, de caresses. Mais là, le marcheur est seul, dans la solitude de
l’absence, de la perte. Dans la solitude de ses pas. Le vent lui, toujours
présent, discordant, disruptif dirait un pédant, du moins contradictoire, qui
balaie et aussi avive l’horizon, les souvenirs, le poème. « ce vent de rien
sur l’étendue de rien elle avec les jambes la poitrine repoussait
le temps moi je restais au ras de marsely au ras des murs démolis au ras du puits un sifflement et je voyais elle voyait ce qui danse toujours c’est le temps de la voix le
temps qui ne passe pas et ce visage le visage de ces yeux de cette voix je vois les murs les
fenêtres le puits tout ce qui ne se voit plus le vent cingle l’air l’herbe
l’espace nivelé » Elle,
c’est qui ? Une présence maternelle, une femme, la grand, la mère grand,
une femme, une amante, une boria, une ferme ?
Le poète est là qui chemine à rebours et pourtant à l’avant, cap davant. La terre, toujours rouge, rouge brique, rouge
sang. Le lilas, aussi là, le lilas toujours là, lillac,
arbuste qui embaume tel un taxidermiste les souvenirs. Tout ici est fugace, tremolum/tressaillement, battement des paupières, ciller/
parpalhejar. Les yeux voient et ne voient plus. Les
yeux ont une voix. Des yeux sourd une voix. « la voix au bout de l’attente et
les yeux de
cette voix la lumière
lourde des
vêtements dans
le jour soulevé » « cheminer par secousses jusqu’à cet horizon de ciel couché sous les rafales longues qui ont démoli les murs les
fenêtres les portes et le puits lui même et qui nous démolissent les uns après les
autres » Les
vers ici flèchent en haïkus, des pointillés, des points de suspension. Tout
est suspendu, en suspension, l’air, la lumière, l’eau, tout est déjà au-delà,
dans le fantomatique, au-delà des perceptions, des sensations et pourtant des
lambeaux de mémoire, crépusculaire se déchirent encore... Marsely
tient de l’élégie, celle du temps qui passe, la mélancolie saisit, la
nostalgie aussi, les nuages s’enfuient, tout est balayé, arasé par le vent,
par le temps. Le poème est rythmé par le pas de la marche. Le poème chemine
et éblouit, nous cheminons en lui et il chemine en nous... longtemps,
longtemps. Fabrègues, le
06/03/2026 ©Dominique Aussenac |
Note de lecture de
Dominique Aussenac
Francopolis, été 2024
Créé le 1 mars 2002