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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS

Printemps 2026

 

 

 

Antoine Choplin, Androsace.

Éditions La fosse aux ours, janvier 2026 (77 p., 15 €)

 

Par Dominique Zinenberg

 

Une image contenant texte, affiche, art, oiseau

Le contenu généré par l’IA peut être incorrect.

 

 

L’androsace est une « petite fleur qui pousse sur la roche nue en altitude, dans des conditions difficiles » précise-t-on en 4ème de couverture. Et il est nécessaire de le savoir pour situer le cadre : un pays montagneux, deux personnages : un montagnard en route vers les hauteurs dont chaque poème est un monologue intérieur qui mêle son expérience au présent de sa randonnée solitaire ascensionnelle au souvenir d’une autre marche en compagnie d’une jeune fille qui, de son côté, au même moment, se détache de la montagne pour rejoindre la ville et ses luttes pour la liberté des femmes. Le point de vue masculin est à la première personne et en caractères romains ; le voyage de la jeune fille est pris en charge par une troisième personne quasi omnisciente et se trace en italiques. Seuls quelques-uns de ses mots à elle parsèment le recueil. On peut lire Androsace comme une parabole symbolisant de façon allusive la lutte des femmes iraniennes qui risquent leur vie juste en détachant leur chevelure : « et enfin / elles ouvrent à l’unisson la prison de leur chevelure / et les sourires pointent / par ce qui s’abandonne et palpite soudain ». Elles vont narguer les hommes en noir en se vêtant d’habits de fête rouges, en dansant et chantant, « elles ajustent la visée de leurs téléphones / et déjà sans doute / les images voyagent par la planète / à la vitesse de l’électron ». On l’aura compris quand un romancier est aussi poète, sa façon reste narrative même si le récit est discret, comme chuchoté. Dans un des poèmes, le montagnard se remémore une conversation avec la jeune fille où l’un et l’autre s’interrogent sur le rôle de la poésie par rapport à l’engagement : « toi qui écris de la poésie / tu avais dit / comment crois-tu qu’elle agit sur le monde // les poèmes sont des battements de cils / j’avais dit // non / ils sont plus que ça / tu avais protesté / des battements de cils et rien d’autre / j’avais répété… // tu t’étais renfrognée / et un peu après tu avais ajouté / quand je serai vieille comme toi je me consacrerai à elle / à la poésie… // plus tard … tu avais dit / je suis heureuse d’être là / mais ma place est ailleurs / ma place est là-bas auprès d’eux » Antoine Choplin avait déjà introduit un tel dialogue dans son récit La nuit tombée. En 2012, Gouri, le protagoniste-poète s’était rendu à Tchernobyl, jusque dans la zone interdite pour témoigner et dénoncer les dégâts irréparables sur la vie des gens, sur les « nettoyeurs » en particulier. Gouri s’était réfugié à Kiev, loin du désastre de Tchernobyl.

 

T’en as écrit beaucoup ? demande Kouzma.

Si j’en écris beaucoup ?

Oui. Des poèmes comme ça, qui ont rapport avec les événements.

Ça commence à faire, dit Gouri. C’est juste parce que j’en ai écrit un chaque jour depuis.

Un chaque jour ? s’étonne Kouzma.

(…)

Oui, les poèmes. Un chaque jour. Je ne sais pas pourquoi. Comme si ça pouvait changer quelque chose à toute cette saleté. (…) Quelques mots chaque jour, oui un poème si on veut, comme un petit crachat de ma salive à moi dans le grand feu. Et ce sera comme ça tous les jours que Dieu me donnera.

Iakov se racle la gorge.

Sûr que c’est quelque chose, il répète.

Peut-être, intervint Leonti, mais c’est quand même pas comme les coups de pelle qu’on a donnés dans cette espèce de merde qui te fait bouillir les sangs. »

 

Dans les deux œuvres, les personnages vivent un véritable dilemme : faut-il agir ou témoigner en écrivant ? L’un et l’autre sont indispensables mais ne se situent pas sur le même plan et à chaque fois, c’est l’écrivain qui s’excuse de ne faire que témoigner au lieu de se mettre en danger comme la jeune fille bravant les autorités misogynes qui n’hésiteront pas à la tuer ou ceux qui ont été obligés de sacrifier leur vie en « nettoyant » Tchernobyl de ses déchets radioactifs après la catastrophe.

 

Le recueil de poèmes tout nouvellement édité rend hommage au courage des femmes et ne peut que résonner en nous dans ce cruel début d’année 2026 où tant d’Iraniens ont été assassinés par le régime des Mollah, commettant sans vergogne un crime contre l’humanité ; il résonne en nos cœurs pour les femmes afghanes privées de toutes les libertés et empêchées de vivre, de respirer l’air du dehors, de chanter, de parler, de s’instruire.

 

Gravir une montagne comme l’ont fait la jeune fille et l’homme plus âgé ou l’homme plus âgé seul, est une entreprise joyeuse et exaltante où à l’effort physique se noue le ravissement esthétique auquel s’ajoute une réinvention de soi grâce à  la marche qui conduit naturellement à une certaine méditation : « car le paysage palimpseste me réinvente en explorateur de terres inconnues que je connais pourtant / et tout en moi se tend vers le but que je me raconte / atteindre le col / son pied-de-nez géologique / comme si ma vie entière pouvait se ramasser / dans cette quête de trois fois rien ».

 

Gravir une montagne donne accès au plus petit : brindilles, insectes, cailloux, androsace mais aussi, dès qu’un panorama surgit, au cosmos : « l’allant vers / et le temps s’écoulant sans que l’on y prenne garde /et les altitudes qui attendent / et la pulsation alentour des insectes et des astres » ; or dans l’ascension elle-même la pensée permet un retour sur soi, sur sa vie, ses amours par la magie de la synesthésie qui, de façon instantanée, superpose passé et présent : « et les amours passées ramenées contre soi par / les parfums de résine et la caresse du soleil / et celles qui surgiront peut-être à la façon des faucons ou des chevreuils / et nos multitudes que relie le fil infini des versants ». Gravir c’est donc observer, méditer, faire le point, lâcher prise mentalement.

 

C’est bel et bien ce qu’expérimentent les deux protagonistes ou ce jour-là l’homme seul, mais Antoine Choplin, sans détruire cette image iconique de l’effet que produit la montagne sur l’individu, va néanmoins inverser les valeurs dans son poème-récit-parabole en fixant son attention sur le parcours inverse de la jeune fille qui dévale la montagne pour rejoindre la ville en s’enfonçant dans le labyrinthe des avenues, ruelles et venelles jusqu’à « dénicher l’escalier qui s’enfonce vers les caves (…) // au bout / la porte enfin / celle du hangar aux oiseaux », lieu de rencontre de celles qui s’opposent au régime. Choplin inverse les valeurs en suggérant que le dynamisme déterminé de la jeune fille passe par l’anonymat et la clandestinité et par l’accès à un lieu symboliquement proche des Enfers, même s’il s’appelle « hangar aux oiseaux » ce qui signifie aussi l’accès à un autre ciel, celui où les oiseaux volent librement. Pendant son parcours à travers la ville, la jeune fille est déjà une militante : « elle plonge la main dans son cabas / pioche au hasard l’un des cent morceaux de papier …// les mots qu’ils abritent ont été tracés par elle / et maintenant / son poing s’est refermé sur eux comme pour une armure de plus » ; puis dans la nuit, elle et ses sœurs de lutte, en un bouquet final provocateur, dansent et chantent, cheveux au vent, vêtues de robes rouges.

 

 Et la jeune fille devient la résistante de son temps, elle devient un symbole politique, une autre Antigone qui dit non aux violences et aux interdits que l’on impose aux femmes.

 

Dans le dernier poème du recueil le montagnard fixe une image de vie sur cette jeune fille sacrifiée. Il redit : « Je te revois dansant / tes bras dansant / alentour de la comète devenue folle de tes cheveux ». Elle avait escaladé la montagne avec lui et plaisanté à propos « d’aplombs éphémères » aussi forts que la fleur fragile et vivace qu’est l’androsace, et en effet elle avait eu cet aplomb magnifique du risque et de l’abîme, d’une vie particulièrement éphémère et pourtant accomplie, héroïque, dont l’empreinte se trouve dans le souffle du poème car quoique l’on veuille faire contre la vie « la fleur demeure vaillante ».

 

© Dominique Zinenberg

 

 

 

Note de lecture de

Dominique Zinenberg

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