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LECTURE - CHRONIQUE Revues
papier ou électroniques, critiques, notes de lecture, et coup de cœur de
livres... |
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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS Été 2026 Éva
Blanche, En feu. Sterenn éditions, 2025 (254
p., 18 €) Par Dominique
Zinenberg |
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C’est le premier recueil d’Éva
Blanche, jeune femme qui a eu vingt ans au moment de la pandémie du COVID, et
qui, à travers ses poèmes qui s’échelonnent de 2020 à 2023, décrit ses
tourments amoureux, ses exaltations et désespoirs, son désarroi face aux problèmes
écologiques, face à la guerre en Ukraine ainsi que sa solidarité à l’égard des
femmes. Elle bâtit son recueil en plusieurs parties : Vives, Célestes,
Automnales, Battantes, Incertaines, Nouvelles. Chaque partie s’ouvre avec le
choix d’un poème recopié in extenso d’un poète lu et aimé : Prévert en
est le premier, puis viennent tour à tour Alfred de Musset, Louise Ackermann,
Andrée Chedid, Louise Colet, Mary Olivier. Une autre originalité de ce
recueil c’est d’introduire à chaque fin de chapitre un commentaire sur les
poèmes qu’elle vient de délivrer, s’adressant ainsi à chacun de ses lecteurs
pour qu’ils suivent plus aisément sa démarche d’écriture et inscrivant de
fait ses poèmes dans un rapport d’intimité avec ceux qui la lisent, créant
l’impression de pages de journal intime et d’acceptation implicite de
confidence à leur égard. Nous plongeons dans la psyché d’une
jeune fille tourmentée, qui se cherche et soit nous nous identifions à elle,
si on a à peu près son âge, soit, grâce à ses poèmes, on retrouve ce moment
adolescent où l’ascenseur émotionnel était à son acmé, ou tout émoi était à
son comble, les sentiments exacerbés, la dramatisation totale. Le choix du
titre En feu s’explique donc aisément et cet élément se fraie un
chemin lexical tout au long du recueil : « Les feux longtemps
retenus ne s’éteignent pas / Et le mien coule dans mes veines / C’est celui
de mes ancêtres / Mon héritage / Des centaines de femmes hurlant de rage /
Celles brûlées sur le bûcher / Continuent de faire feu en moi » (p.
158 « De rage »). À ce brasier thématique et lexical qui suggère la
passion, la lutte, la rage s’adjoint et se déploie un deuxième élément :
l’eau. Elle se décline en larmes, en image de noyade et, à l’instar de Gregor
Samsa transformé un matin au réveil en cloporte dans la Métamorphose de
Kafka, la poète dit « Voilà, je suis un poisson rouge. Je tourne en
rond ». À l’eau sont associées des images de suffocation et
d’asphyxie. Si le feu est combat, énergie sexuelle, désir et jouissance,
l’eau est mélancolie, angoisse, désespoir. « Pardon / J’ai encore été
engloutie / Aspirée par cette eau noire / Une ancre deux fois plus grande que
moi / Grandissait de jour en jour dans mon estomac / Me maintenait au fond de
la mer / Me noyait ». Comment trouver un équilibre,
comment devenir soi-même, comment ne pas commettre chaque fois les mêmes
erreurs dans les rencontres amoureuses ? Voilà les débats intérieurs
auxquels cette jeune fille est confrontée. Le recueil est l’équivalent d’un roman
d’apprentissage, avec chute, rechute, répétition, instabilité jusqu’à la
vraie rencontre. Pour devenir adulte, pour trouver
(non sans peine) sa voie, la jeune poète s’initie à la distance et au
jugement critique en lisant contes et récits mythologiques : ainsi
convoque-t-elle les Sirènes de l’Odyssée, Perséphone et Hadès, les
figures des soi-disant sorcières et folles et peu à peu elle déconstruit une
image d’elle-même qui l’empêche de trouver le bonheur. Dans une sorte de distorsion entre
la description de ce qu’elle ressent et qui est présenté comme véridique, et
l’impression récurrente du mensonge, elle finit par se séparer de ce que l’on
pourrait appeler avec Winnicott le faux self pour à la fin de cette
trajectoire accéder à elle-même. Éva Blanche trouve aussi des
ressources poétiques pour se protéger d’elle-même et avancer. Elle varie la
forme de ses poèmes, varie les rythmes, les longueurs des strophes, parfois
elle frôle le slam et le rap ; elle fait rimer les vers ou crée assonances
et allitérations en utilisant une langue simple, presque orale et familière
comme l’expression « en vrai » le montre bien. Ce qui lui
semble nécessaire c’est de laisser le flot de paroles et d’images la
traverser voire la submerger comme si c’était dans ce déversoir mélancolique
et énergique qu’elle se sauvait, sortait peu à peu de la gangue mortifère
dans laquelle elle a dû se sentir sombrer. Ce premier recueil, loin sans doute
d’être parfait, est attachant car plein de fraîcheur et de fougue. En la
lisant, on ne s’ennuie jamais peut-être parce que sa poésie est
essentiellement narrative et explicative ; peut-être aussi parce qu’elle
témoigne de façon vivante et sans chichi des tourments de la jeunesse
actuelle aux prises à tant de difficultés existentielles. Lors d’une soirée poétique où elle
présentait son recueil dans une librairie, Éva Blanche nous a confié qu’un
des plus puissants déclencheurs de son écriture avait été la lecture éblouie
de L’autre moitié du songe m’appartient d’Alicia Gallienne,
jeune fille morte à l’âge de vingt ans après avoir écrit cette unique œuvre
littéraire. Je voudrais ajouter que la
publication de cet ouvrage est due à une nouvelle maison d’édition, celle de Paloma Gressien,
qui publie Éva Blanche dans la collection qu’elle consacre à la poésie et
qu’elle a nommée « Aux
épines ». L’éditrice explique ce choix à la fin du volume en
écrivant entre autres ces mots : « Accueillir les épines dans la
poésie, c’est l’enchanter de multiples sens. Le beau devient ce qui a vacillé
en nous : arborons ce qui nous a brûlés, déployons ce qui gronde en
nous, osons nos épines. Elles croissent sur les sédiments de la douleur, sur
cette plaie où l’épreuve de la vie s’est matérialisée. Au sommet de ces
pointes frémit un dedans extériorisé ; elles font affleurer nos ardeurs
et fleurir nos contradictions. Elles tiennent à distance autant qu’elles
chantent la proximité… ». J’ajouterai que le travail éditorial est
très soigné, très agréable à lire, bien présenté. Je salue donc avec
détermination cette nouvelle maison d’édition et lui souhaite longue vie. © Dominique Zinenberg |
Note de lecture de
Dominique Zinenberg
Francopolis – Été 2026
Créé le 1er mars
2002