|
LECTURE - CHRONIQUE Revues
papier ou électroniques, critiques, notes de lecture, et coup de cœur de
livres... |
|
|
LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS Été 2026 Francis
Gonnet, Une beauté tremblante. Éditions
du Cygne, février 2026 (52 p., 12 €) Par Dominique
Zinenberg |
|
La
nature est un temple (1) C’est sous l’égide d’une part
d’Hélène Dorion, d’autre part de François Cheng que
les quintils de Francis Gonnet s’élaborent. Ils creusent une interrogation
sur ce qui permet à la beauté de surgir ou de se révéler, ils disent que
« Toute vraie beauté ne meurt », qu’il suffit d’une
attention humble (c’est-à-dire tremblante), fidèle, patiente pour
qu’elle se manifeste ou plutôt que notre regard, soudain, la perçoive et déjà
la loue. Dans la première partie intitulée « La beauté se révèle »,
le poète la déniche en chaque saison : le poème augural la rencontre en
automne : « De l’automne / ne persiste / que le rouillé des
feuilles / exhalant la beauté / d’un reste de fragile ». Tout est
déjà en place pour la saisir au vol : l’attention aux sens (ici visuel
et olfactif par « rouillé » et « exhalant » ; la
sensibilité au presque rien « un reste de fragile » ; la joie
de la nommer par son nom sans aucune lassitude comme pour en percer le
mystère par l’incantation.) Quelques poèmes plus tard, elle se
répand en hiver « À l’adret des neiges » et c’est alors que
« La beauté blanchit l’obscur / d’un chant / plus profond que la nuit »
et bien sûr elle ne lâche prise ni au printemps où « la beauté tient
parole », ni en été qui « nous laisse butiner / les plus
belles / paroles des jardins / nos lèvres s’en tachent de parfum ».
Dans ce dernier quintil de cette première partie, la sensualité est olfactive
et gustative, elle permet d’accéder à la beauté si naturelle, si évidente à
l’abeille, celle de « butiner » et de percevoir les « paroles
des jardins ». Le poète ne renoue-t-il pas avec les correspondances
baudelairiennes comme avec l’idée que l’écoute de la nature permet de
distinguer de « confuses paroles » ? Dans le second volet de cette
première partie, le poète utilise le mode infinitif dans chacun des quintils
qu’il propose. Bien que la qualité injonctive ne puisse être entièrement
effacée puisque l’élan poétique naît de cet impératif auquel il nous convie :
« puiser la beauté », « bâtir, saisir, chercher,
n’être, rentrer, creuser, soutenir, offrir, froisser, s’approcher, tisser »,
le poète adoucit systématiquement son propos par ce qu’il accole aux verbes
qu’il déploie ; en cela il est proche d’Éric Chassefière dans son
recueil Comme tremble le seuil (2) dont le titre même reprend un mot
de la même famille, passant de « tremble » à
« tremblante ». Dans les deux cas, les poètes recherchent pour eux
et pour autrui la sérénité via la contemplation de la nature et l’éloge de sa
beauté. L’accès à cet état de reconnaissance et de gratitude vaut bien qu’on
ose les présenter comme des ordres ou plutôt des invitations car tout dans
leur complément n’est qu’allégeance à la douceur, au bien-être, à l’humble,
au presque rien, à l’émerveillement devant la beauté du plus ténu, du plus
apparemment insignifiant de ce qui est. La seconde partie du recueil
s’appelle « La beauté est élan ». Il se dégage de ces quintils-ci
trois forces motrices : la force érotique, spirituelle et silencieuse.
L’impression amoureuse est diffuse dans certains quintils et le poète la rend
sensible par un déplacement métaphorique suggestif et délicat : « Sur
la peau d’ombre / où s’allonge la tendresse / la vase des nuits / s’éclaire /
d’un simple geste ». Le spirituel fait surgir tout un champ lexical
du religieux et du cultuel comme si des réminiscences christiques
jaillissaient spontanément liant la prière, la lumière et la joie : « les
paroles dénudées / se joignent / comme mains priantes » ;
« nos voix / agenouillées / récitent la lumière / pour mieux
l’incarner » ; « la beauté / élimée jusqu’à l’os /
révèle sa force / dans un simple pardon ». Le silence, quant à lui,
déjà présent antérieurement, semble l’étai indispensable à la manifestation
de la beauté. « Un désir vibrant d’étoile /palpite en nos silences »
ou encore « À l’intime du silence » et plus paradoxal ces
deux vers « Nos voix s’attachent / au silence d’autres voix ».
Le dernier vers du recueil rejoint, on l’apprend alors, les premiers mots,
ceux du titre, qui sont aussi un vers, la boucle est bouclée, mais
entre-temps nous aurons ouvert un champ poreux interrogeant ce qu’est la
beauté et ce qu’elle offre d’ample et d’infini, quand on sait la saisir.
« L’invisible se déchiffre / dans les jardins / en friche / Tout
germe / en signifiance » Mais finalement, comment comprendre
ce titre et dernier vers ? Pourquoi la beauté est-elle tremblante ?
Est-elle tremblante comme quand on a de la fièvre et que l’on sent grandir sa
propre fragilité ? Tremble-t-elle qu’on la néglige, qu’elle perde de sa
puissance, de son aura ? Serait-elle menacée par le peu d’égards qu’on
lui voue car « Là où se tordent / les regards et les voix /
restera-t-il un élan / de beauté / face à l’indicible cri » ?
N’a-t-on pas une réflexion sur la nécessité de veiller à la beauté du monde
qui défaille par nos fautes et erreurs, par notre négligence ? Car la
beauté dont Francis Gonnet nous entretient est celle de la nature, la beauté
ténue, humble à portée de tout un chacun, accessible même si l’environnement
dans lequel on vit n’a rien d’extraordinaire, car suggère-t-il, elle peut
surgir du ciel, d’un jardin, d’un sourire, d’une odeur, elle n’est pas liée,
dans son recueil, au domaine de l’art, elle est dans une flaque d’eau, un peu
de terre, « À l’horizon / on espère atteindre / les couleurs de
l’oiseau / sa lumière / ou son simple chant ». Cependant dans la
formulation du titre, le poète n’utilise-t-il pas ce trope qu’est l’hypallage
de telle façon qu’on devrait entendre que ce n’est pas la beauté qui tremble
mais le locuteur. Son tremblement suggère une inquiétude comme si la beauté
pouvait disparaître : « La beauté / demeure incertaine / Il nous
faut la semer / pour cultiver / sa joie ». Il suggère aussi son
émerveillement et sa gratitude face à elle et le vertige incommensurable qui
s’installe à l’idée qu’on ne puisse plus y accéder. (1) Charles
Baudelaire, premiers mots du poème « Correspondances in Les Fleurs du
mal. (2) Éric
Chassefière, Comme tremble le seuil, éd. Alcyone, 2022, 87 pages. © Dominique Zinenberg |
Note de lecture de
Dominique Zinenberg
Francopolis – Été 2026
Créé le 1er mars
2002