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LECTURE - CHRONIQUE Revues
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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS Été 2026 Jaber
Ghandi, Matin mort. Encres Vives, avril 2026 (28
p., 6,60 €) Par Dominique
Zinenberg |
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Jaber Ghandi est un jeune poète (né
en 1990) qui vient de publier Matin mort, court recueil réaliste,
lyrique, engagé qui, comme Guillaume Apollinaire dans Alcools déambule
dans Paris et dans d’autres lieux : le Périgord, la dune du Pilat, l’île
de Ré en s’exprimant à la deuxième personne créant ainsi cette distance
critique, en retrait d’un je plus
narcissique et plus limité. Il arpente les lieux, observe ce qui l’entoure,
n’enjolive rien et témoigne de situations de précarité, de douleurs, de
racisme mais aussi de petits bonheurs, de gratitude pour de petits riens de
la vie et de l’émotion puissante face à un ciel, à la pluie, à un paysage ou
une atmosphère. Dès le premier poème intitulé
« En bas de la résidence », il plante le décor de sa vie d’étudiant
pauvre ressassant l’angoisse de celui qui « VAS BIENTÔT TE FAIRE
EXPULSER / CAR TU NE PAYES PLUS TON LOYER ». Rien de plus terre à terre,
mais le signifié n’exclut pas la musique rimée, rythmée de ces deux vers
plusieurs fois repris dans le poème. Et à même ce terreau d’inquiétude
naissent des vers d’un grand lyrisme aux images originales et
frappantes : « Tes larmes
cheminent durant des mers, des mois Sur ce cercueil sans
matelot qui te sert de matelas Tes larmes frère
d’Afrique du Nord coulant du Nil aux Canaries Proclament encore que
tout va bien, que tout est là Que tu n’es pas encore
perdu que tu n’as pas encore perdu Cette partie énigmatique
de l’existence » Jaber Ghandi mêle habilement le plus
désolant – l’expérience de la faim par exemple – à quelque chose qui n’a rien
à voir avec elle dans une sorte d’élan éperdu d’amour des mots, de
résurrection par les mots qui entrechoquent diverses réalités : « Tu es dehors, tu
as froid, il fait faim À l’intérieur, c’est fou Comme ton ventre bat
plus fort que ton cœur Tu es complètement
affamé, complètement ruiné Affamé de fritures
d’absolu et d’étoiles sous la nuit qui aboie fort Tu as soif d’en finir
avec la nuit que tu bois comme une canette de coca-cola ». Toutes les situations sordides qu’il
observe et décrit sans concession contiennent néanmoins toujours d’une façon
ou d’une autre une échappée touchant une dimension poétique ou symbolique
comme dans le poème « Les cendres illustres » où il rend compte
d’abord de la vie de « mamas africaines du Sénégal du Mali et autres
tirailleurs (qui) effaceront dès l’aube la merde et les capotes des tristes
trottoirs » puis quelques vers plus loin il évoque Rosa Parks (et
fait remarquable pour elle, il dit je !) : « Je suis cette
Rose nègre libre dans les parcs oubliés d’Alabama Live free or die Je ne pose ni mes fesses
ni mes pétales au fond du bus » Et plus loin encore dans le même
poème il rappelle la mort de George Floyd : « Mes poumons noirs
comme une feuille à rouler Mes poumons nègres de
poésie et de poussière De charbon infini et de
pardon, de prières I can breath I can breath » Il retrace les violences raciales
américaines et l’esclavagisme : le klu klux klan , la traite des Noirs
et leur sort synthétisé par Voltaire dans Candide[1], la dénonciation
de l’hypocrisie, ici, en France face aux étrangers de couleur car j’écris
ton nom (liberté) comme l’a écrit Éluard ne semble vrai que pour certains
et c’est ainsi que parti de la simple observation d’un autobus rempli à
l’aube de femmes noires qui vont nettoyer, invisibles, la crasse de ceux qui
dorment encore dans le confort et l’insouciance de leur demeure, il en vient
à clore son poème par un hymne à l’Afrique : « Afrique de mes
lueurs Afrique état d’esprit Afrique de mon espoir
devenu chair Afrique mon continent Afrique de tous mes
nerfs O vous frères humains
qui après nous vivez, n’ayez le cœur contre nous endurcis Ils t’auront menotté toi
mon frère infini Frère de sanglot frère
de cercueil et frère de fange Afrique je te
venge » Bien d’autres aspects de la vie
traversent les poèmes de Jaber Ghandi. Tout lui est sensible, tout le fait
vibrer : ainsi en est-il dans le poème « La boulangère » quand
il dit « la contemplation de son visage et quelques mots échangés te
remontent l’âme comme par magie. ». Ainsi en est-il quand il
consacre un poème tout entier à la pluie : « Tu es belle, ma
pluie, quand tu arroses infinie les terres énigmatiques de mon âme. Ce
tonnerre qui chasse les oiseaux à l’horizon chante bien plus fort à
l’intérieur et active, quelque part dans les plis de mon cœur, toutes les
larmes longtemps fuies. » ou pour les étoiles, le sable, la mer, les
parfums : « Tout est là, la merveille
est à tes pieds, le paradis à ta porte. / Tout est là, et toute ta vie tu as
été inattentif à tous ces signes : fleurs, parfums, pierres, racines. »
Ainsi en est-il aussi, quand il chante les larmes, en écho de la pluie dans
« Les huîtres » : « Tu voudrais toi
aussi sangloter Mais sangloter
différemment Donner tes larmes au
monde et dire : voilà ma part de poésie ! Partager tes larmes en
mosaïque comme la mer en deux Tes larmes miroirs tes
larmes d’exister Tes larmes d’or et
d’exil Tes larmes au visage
infini Tes larmes traversent les
serpillières de l’âme qui tentent de les éteindre … » Avec « Soleil s’endort »
et « La valise » (dernier poème) c’est le récit troué entre
« toi » et Pauline dans la grandeur et la pudeur de l’amour : « La lampe au loin
d’un bateau silencieux Glisse dans l’obscurité Ton corps caché et le
sien d’ombre Roulent dans le sable
sans lumière Et vous vous enfoncez
dans la nuit exponentielle Jusqu’au matin
d’or. » On y trouve le leitmotiv « Mais
il sera trop tard » qu’on entendait déjà dans « La malédiction
des enfants » qui insiste sur le temps qui fuit, qui passe si vite car
« Tu te réveilles et il est déjà trop tard » : ton enfance est
morte, puis ton amour est mort. Le titre du recueil Matin mort
exprime donc cette sensation de vacuité, de béance et connaît sa véritable
résonance dans le poème « Paris la morte » dans lequel Jaber Ghandi
dénonce la facticité de la ville dont la lune « est un yaourt périmé »
la foule des passants comme des fantômes « bien habillés pour te
faire oublier toute la chair crépusculaire d’un corps de lâche. »
Une foule esclave d’injonctions mortifères comme la conclusion du poème
le laisse entendre avec ironie : « Connectez-vous,
connectez-vous Veuillez patienter Suppression du soleil Téléchargement de
l’amour » La structure du recueil est
circulaire : tout est contenu dans une boucle bouclée car « En bas
de la résidence » commence et clôt le recueil. Que faut-il comprendre de
cette expression insistante tout au long du texte ? Le poète ne nous
dit-il pas que dès le bas de la résidence la vie grouille, violente et
variable ? Ne nous dit-il pas aussi que le bas de la résidence, c’est
l’exclusion, le début menaçant de la vie sans domicile fixe ou au contraire
une assignation à résidence dans la misère et l’étroitesse quasi carcérale
d’y être fixé, contraint ? Mais nous l’avons vu, le jeune poète n’est
pas que désillusion et amertume, il est celui qu’éveille tout atome souriant,
humain, esthétique et la vie, même depuis le bas d’une résidence est une vie
à vivre car « toi, tu m’as fait aimer la vie. Tes cernes avaient bien
plus d’élégance et de nuit que la nuit que la lune et son mascara. » © Dominique Zinenberg |
Note de lecture de
Dominique Zinenberg
Francopolis – Été 2026
Créé le 1er mars
2002
[1] Il cite, en effet avec une légère erreur (ou un lapsus révélateur) la phrase célèbre de l’esclave répondant à Candide « C’est à ce prix que vous mangez du pain en Europe » (en fait du « sucre » dans le conte voltairien).