LECTURE - CHRONIQUE

 

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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS

Printemps 2026

 

 

 

Jacqueline Saint-Jean, Nous les inachevés.

Éditions La Feuille de thé, septembre 2025 (56 p., 20 €).

Prix Aliénor 2025, gravures de Danièle Corre  

 

Par Dominique Zinenberg

 

 

 

La cinquième gravure du recueil que Danièle Corre accepte de nous faire partager.

 

 

Nous les inachevés se déploie en trois temps : d’abord par « Nous les intranquilles », puis par « En nous l’humus et l’horizon » et se termine par le titre du recueil tout entier. Le pronom « nous » relie les trois moments ainsi que la forme uniforme de quintils denses commençant par une majuscule et ne contenant aucune ponctuation ce qui donne l’idée d’îlots poétiques compacts entourés par le blanc de chaque page. Sans que cela pèse, la poète ne dédaigne pas d’utiliser la rime à certains moments. Tout un travail sur les assonances et allitérations parcourt l’ensemble du recueil. Des images frappantes essaiment et restent en mémoire.

 

La lecture s’interrompt cinq fois pour faire place aux gravures de Danièle Corre qui noue sa sensibilité et sa lecture plastique à celle de la poète. La seule gravure non humaine est la première qui propose un paysage indéfini suggérant un destin à remplir, à écrire, à modeler, neutre quoique aride et désertique, quoique sombre et sans doute difficile : une toile qui d’emblée plonge l’humanité du « nous » dans « l’intranquillité » de l’existence. Ainsi le poème liminaire de Jacqueline Saint-Jean décrit-t-il la naissance de tout enfant venant au monde : il ne peut être que livré à la violence « d’un monde aveuglant et confus » qui scelle une trajectoire d’embûches, de mystère et de quelque chose de toujours déjà perdu : « premier cri déchirant le corps / les doigts repliés sur le perdu ». La poète ne se départira jamais du « nous » qui affirme un universel humain traversant l’espace comme le temps, un destin commun en humanité à bâtir et développer. Elle met en lumière toutes les faiblesses des humains vulnérables et errants, si intranquilles dans l’interrogation continue qui les mine et les fait avancer. Le désir ardent de la poète est de faire surgir tous les possibles de l’existence : nos peurs, incertitudes, nos violences, mais aussi notre capacité d’émerveillement, de jouissance et de joie. Son désir de ne rien omettre donne à chacun de ses poèmes une impression de saturation même si dans l’énumération qui se voudrait exhaustive, elle inclut des lignes de fuite, des perspectives floues et lointaines qui laissent leur place au rêve et à l’évasion. Un équilibre étrange se produit entre la conscience pessimiste qu’elle manifeste et l’élan vital exaltant la beauté qui permet de garder le cap, de continuer vaillamment.

  

Tant agrippés à nos garde-fous

à quelques vérités vacillantes

Nous verticaux et vertigineux

dans la danse aimantée des atomes

et mille spirales sidérales (p.15)

 

Dans cette première partie, la gravure de Danièle Corre figurant un homme assis nu mais prêt à se lever et regardant devant lui, le visage perplexe et préoccupé, rassemble de façon synthétique toutes les questions métaphysiques qui de tout temps ont troublé les humains et que la poète a fixées dans ses quintils.

 

Ses réflexions s’ancrent dans notre présent et dénoncent les guerres, celle d’Ukraine sans doute dans ces vers « d’être en ce printemps de guerre / Sommes-nous innocents de tant / de corps gisant sur la neige rouge » ; elle dénonce les désastres écologiques : « Dénaturant sans fin notre terre », notre frivolité d’acheteurs insatiables : « Enserrés dans nos nasses d’objets / qui entrent déjà dans notre crâne », notre fascination stérile à vivre « collés à tant d’écrans dévorants ». Nous avons donc une poésie concrète qui interroge notre vie d’aujourd’hui sans envolée lyrique de teneur générale. Jacqueline Saint-Jean fait le point critique sur nos dérives actuelles, sur tout ce à quoi il faut s’opposer. Et elle pointe du doigt en poète précise ce qui mérite méditation, résistance voire action militante.

 

Un léger déplacement s’opère quand on passe à la deuxième partie du recueil. Déjà le titre nous en fait part qui apporte le bien-être de « l’humus » et de « l’horizon ». Les poèmes interrogent l’histoire, la mémoire, les souvenirs d’enfance, le vieillissement et la mort.

 

En nous se mêlent le ciel et l’eau

l’incessante coulée des reflets

de la course des apparences

la marée des maux et merveilles

son ressac lancinant de questions (p.29)

 

Les poèmes s’équilibrent entre poids de la mémoire intime bouleversée par les deuils « multiples vies sédimentées » ou « En nous vivent tant de présences / s’éloignent s’éteignent les départs / nous laissant seuls … » et la joie de retracer les moments heureux de l’enfance, les simples bonheurs des premières années de la vie où tout est découverte, premières fois, curiosité : « En nous l’atlas ouvert de l’enfance » ou « En nous l’enfance vive ses rivières / l’odeur du foin dans les soirs de juin / quand le corps chavire de parfums ». Tout aussi est jeu « En nous blottie la poupée-Chimère ». Le « nous » contient ici un « je » intime charriant sa propre enfance olfactive et expérimentale, mais loin d’en bloquer l’entrée ces quelques souvenirs personnels grâce au « nous » utilisé mais plus encore par la sensorialité incorporée dans le tissu poétique, nous permet d’accéder à nos propres souvenirs, à ce qui a formé, insidieusement, notre imaginaire. Le « nous » dans un des derniers poèmes de cette partie est soudain genré en devenant « En nous tant de femmes se dressent / déployant là-bas leurs chevelures / en ruissellement de liberté » ancrant de nouveau les poèmes dans une actualité brûlante car comment ne pas saisir l’allusion aux femmes iraniennes enlevant leur voile dans les rues quitte à risquer leur vie pour être libre de leur corps, de se vêtir comme bon leur semble.

 

« En nous l’humus et l’horizon » donne l’occasion à Danièle Corre de graver un arbre printanier dont la blancheur soyeuse contraste avec la silhouette qui semble danser dans l’arbre, silhouette juvénile alerte, joyeuse qui voit « éclore un arbre de lumière ».

 

Avec « Nous les inachevés », le pronom « nous » devient plus discret, il ne fait presque plus démarrer le poème, sauf le dernier. Dans cette dernière partie, le constat de la finitude et de l’inachèvement constitutifs de notre condition humaine se fait moteur pour créer, pour se dépasser, même si c’est de façon humble, notre travail en ce monde serait « de capter ces gouttes de lumière / qui jouent sur nos corps éphémères », car dit-elle dans le vers inaugural de ce poème nous sommes « Modestes ouvriers du vocabulaire / modulant mal la langue rebelle ». À gauche de ce quintil, la gravure de Danièle Corre emplit de silhouettes groupées ou solitaires l’espace que sa première gravure laissait vide. Une communauté solidaire marchant dans la même direction ou dialoguant surgit lointainement de la page. Se percevoir inachevé et éphémère ne serait-il pas le seul moyen de nous sauver, collectivement d’une disparition sans traces ? La convivialité de « la table d’amitié sous la treille » où ensemble nous sommes capables d’émerveillement et de lever « nos mots nos verres à la Vie-mère » dans une sorte de sédentarité amicale n’est pourtant pas en contradiction avec le besoin nomade qui respire en nous remontant d’ères anciennes impératives pour la survie tout en rejoignant nos aspirations mystiques ancrées dans nos gènes.

 

En nous pulse l’appel du lointain

venu du fond de l’espace temps

Une cime une île au fond des yeux

soulevant la vague de l’envol

ou bien l’énigme qu’on nomme Dieu

 

Le recueil se clôt presque (à deux poèmes près) par une dernière gravure de Danièle Corre qui esquisse la silhouette d’un petit enfant courant dans le sable (ou dans la neige ou dans une prairie) qui, on le comprend, rejoue la traversée de la vie, nous propulse vers un avenir, est promesse de continuité, de passage de relais.

 

© Dominique Zinenberg

 

 

 

Note de lecture de

Dominique Zinenberg

Francopolis – Printemps 2026

 

 

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