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LECTURE - CHRONIQUE Revues
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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS Automne 2026 Sabine Dewulf, La grâce des faux
pas (éd. Sans Escale, 2025, 52 p. 15 €). Avec une préface
d’Isabelle Lévesque. Par Dominique
Zinenberg |
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Ne
s’élever que vers les fleurs Un recueil est une traversée. Celui
de Sabine Dewulf passe par son rapport au corps avec lequel peu à peu des
retrouvailles ont lieu. Il s’agit de se réconcilier avec soi et dans cette
perspective, l’expérience poétique rejoint celle du philosophe René Descartes
qui se retire pour se placer dans le doute radical – ascèse fondamentale –
qui est le prix à payer pour une pensée juste, un rapport juste à soi et aux
autres. « Page nue sans fenêtre / dans l’impossible été. //
Redescendre jusqu’à / fondre sous les questions, // m’ébattre parmi les
viscères, / poème terre à terre. » La poète suggère sa volonté
d’absence, de rester enclose en elle-même dans le dépouillement que
l’avalanche des questions génère. On saisit la justesse du verbe polysémique
employé « fondre » comme fond la glace en été, « fondre »
comme un rapace sur sa proie, « fondre » comme on s’attendrit ou
comme on s’émacie ou disparaît. La poète prévient, le projet exige d’en
passer par un « poème terre à terre » Elle ajoute « Au
bas des mots, / la seule vapeur d’être. // Je me remplis de nuit. »
Le peu et le bas, le presque rien suggéré par le mot vapeur et par l’image
puissante de l’expression « se remplir de nuit ». Ce n’est
qu’à partir de cette nuit acceptée que le chemin de métamorphose s’esquisse. Il
sera plein d’embûches mais ce sera La grâce des faux pas, car comment
pourrait-on se redresser si l’on n’avait pas eu conscience des faux pas, des
entorses. « Garder mémoire du talon », c’est se souvenir que
l’on est déjà tombé, que l’on peut encore trébucher. Tout réapprendre et en
premier lieu, faire l’expérience du pas, de la marche, se ressaisir dans son
propre squelette pour retrouver l’aplomb, l’équilibre : « ajouter
chaque pied / à la solidité ». La terre, dans ce cheminement, est
ancrage aimanté qui offre à la poète la possibilité de « Simplement
(s’)incliner ». Quête qui se concrétise en
exercices concrets, corporels et plus simples sont les gestes, plus justes
sont les mots, plus proches de l’expérience elle-même.
« D’un
geste unique entre les mots, je tombe, me relève. Apprendre
du déséquilibre l’irruption du vivant retourner sur les traces de ceux qui s’élancèrent et perpétuent la ronde. » Je ressens dans le cheminement de
Sabine Dewulf la même expérience que celle vécue par Etty Hillesum, la
nécessité d’une ascèse la conduisant peu à peu quoique aussitôt comme
l’a si bien dit Maurice Blanchot, à trouver un accord avec soi-même par le
biais de l’acceptation et la réunification du corps. Ainsi dans la dernière
strophe du recueil la poète peut-elle écrire : « Entre les pins
/ le corps entier me guide / sur le sentier d’effluves / de l’enfance en été. »
Le mot « été » qui clôt La grâce des faux pas contient en
lui le jour éblouissant, la chaleur, la maturité, mais on ferait sans doute
un faux pas si l’on en concluait que ce mot est à prendre comme un
aboutissement. En fait, l’été se trouvait déjà présent, dès le premier vers
du recueil « Au profond de l’épreuve / cet éblouissement »,
à tout endroit de la traversée et des poèmes, des interstices de lumière
guidaient dans l’épreuve sous forme de « lampe », d’« étincelles », de « lumière »
tandis qu’à la mi-temps du texte, en deux vers, l’été s’impose et le titre
même du recueil : « L’été patient tresse son nid, / écrit la
grâce des faux pas. » Tout aussi puissante est la
recherche de la rondeur, du cocon qui impose des expressions, des mots comme
arrondir les angles, sphère, « une face plus ronde / qu’un giron de
douceur. », ventre, œil, cercle et ce distique : « Je
tourne autour de moi / rien de plus circulaire. »
Le travail aussi bien psychique que littéraire
connaît des failles et des rechutes et doit être transmis au plus près des
échecs et victoires successives ; c’est pourquoi le recueil ne
restitue-t-il pas un progrès continu ni l’impression d’une victoire
définitive après « ébranlement » ou « effondrement ».
Il ne cache ni le fouillis, ni le désordre, ni les contradictions, d’un poème
à l’autre, montrant les défaillances, mais les joies aussi en s’appuyant sur
les forces et les fragilités telluriques, minérales, aussi bien qu’aériennes,
aquatiques ou de feu parce que tout contribue à atteindre le dépouillement et
la renaissance, tout y compris l’apprentissage de l’élagage du langage et le
soutien inébranlable de l’homme aimé et qui aime. « Debout celui que
j’aime / m’accueille en plénitude. » La grâce des faux pas reprend d’une façon singulière le
mythe du labyrinthe qui oblige à s’affronter à des forces négatives et
rebutantes (comme le souligne avec justesse Isabelle Lévesque dans sa Préface).
Mais frôler le plus morbide et le surmonter permet de comprendre que l’on
tire une force de vie, et un sentiment de liberté inouï à deviner qu’une
fleur est un socle. « Notre socle, une fleur. » © Dominique Zinenberg |
Note de lecture de
Dominique Zinenberg
Francopolis – Automne 2026
Créé le 1er mars
2002