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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS

Automne 2026

 

 

Marilyne Bertoncini, Damnatio memoriae

(éd. Maelstöm ReEvolution, Bookleg #213, mars 2026, 28 p., 3 €)

 

Par Jean-Yves Guigot 

 

 

  

 

Marilyne Bertoncini, Damnatio memoriae – La Damnation de l’effacement

 

Les œuvres poétiques que nous avons aimées sont le fruit d’une expérience particulière et puissamment vécue dans le tréfond de l’être… ne serait-ce que dans la tentative d’en retracer l’émotion originale. Or, l’être réside dans la mémoire et la conscience que nous en avons au sein du langage. Ce dernier crée la personnalité, si bien que la dilution du souvenir, l’effacement progressif de la parole qui en découle, font signe vers la tragique disparition de l’individualité. C’est sur cette réalité que se déploie le poème de Marilyne Bertoncini, dont le titre s’enracine dans la Rome antique, rappelle la puissance de la condamnation que constitue cette perte terrible de la mémoire.

En effet, Marilyne Bertoncini, en se confrontant à l’angoisse de la Damnatio memoriae, sous-titrée La Damnation de l’effacement, fait vivre au lecteur le cheminement de cette « Mémoire folle », de ce « rivage instable », termes qui viennent se superposer aux contenus plus constants. Cette étrangeté, parfois effrayante, amène la poétesse à d’essentielles questions existentielles : « Peut-on vivre sans mémoire – celle-ci effacée », avec des mots tels que « camoufler » ou « l’oubli », mis en gras, et ancrant le mal dans l’être. Et que dire des « êtres chers » chez qui « c’est la voix qui la première s’estompe ». Le ressenti affectif universel…

Nous assistons ainsi, dans le processus de lecture de Damnatio memoriae, au surgissement saccadé de termes, de groupes de mots, apparaissant tout à coup en gras au milieu de phrases pleines de sens.

        De sens souvent fortement pathétiques…

        Et pour cause… « Les traces ne sont pas les objets »

Tant philosophiquement que poétiquement, ce poème fascine par sa faculté à nous faire vivre de l’intérieur le drame de l’oubli, individuel ou collectif, des « dérisoires fantômes », « ce qui fut objets ».

La typographie exprime elle aussi la hantise de l’effacement total – quoique parfois préalablement par saccades – de l’identité. Le travail de l’écriture poétique tend à mettre en relief l’atmosphère alarmante de ces à-coups par lesquels s’annonce cette tragédie existentielle. Le lecteur vit ainsi en lui-même l’expérience d'une mémoire vacillante, où se superposent des associations incontrôlées, des ruptures involontaires suivies de réminiscences. La poétesse fait naître – presque par force – la réflexion ontologique du rapport indestructible qui relie la parole, la mémoire et l’individualité humaine irréductible.

Toutefois, si incontestablement ce livre ne porte pas seulement sur le thème de la mémoire, mais sur l'expérience même de sa désagrégation (« que reste-t-il ? » demande-t-elle p. 7) – la typographie n’est en effet nullement un ornement, mais un véritable opérateur de sens – nous y trouvons également, plus en profondeur, un déplacement des « contenus » de mémoire, de ce qui y prend place, se condense, se libère de son contexte de départ et, à l’image de ce qui se produit dans l’inconscient, vient fonder un texte tout autre.

De fait, les souvenirs ne sont pas détruits mais fragmentés, déplacés, recombinés. Ce qui a disparu laisse des traces, des lacunes, voire des survivances souvent énigmatiques. L'oubli devient une autre manière de conserver. On passe ainsi d'une mémoire fidèle à une mémoire dynamique, où le sens naît des déplacements. Il est ainsi fascinant pour le lecteur de voir comment, selon ce que Marilyne Bertoncini appelle « une logique tectonique », le texte, de flux continu se métamorphose en un ensemble de strates. Ce texte crypté est comparé ici à ces surprises que « les ouvriers employés aux travaux du métro mettent à jour » sans s’y attendre. La poétesse évoque sur ce point ce « rivage instable » et précise que nos souvenirs ne « disparaissent (pas) totalement ». Et pour cause. Le passé n'est jamais totalement enfoui ; il revient sous une autre forme.

En somme, Damnatio memoriae répond parfaitement à cette analyse parce qu'il transforme la lecture en expérience de la mémoire. L'œuvre ne représente pas l'oubli ; elle montre que l'effacement produit de nouvelles configurations de sens. La mémoire n'y apparaît pas comme un dépôt d'images intactes ou perdues, mais comme un processus incessant de déplacements, de superpositions et de renaissances, auquel le lecteur participe activement. Nous-mêmes, bien souvent, assistons à ces retours à la lumière d’éléments passés « sous nos yeux hébétés », car le même réapparaît toujours différemment, et la page 17 du long poème en est à cet égard une des plus belles illustrations !

 

 © Jean-Yves Guigot 

 

 

 

Note de lecture de

Jean-Yves Guigot 

Francopolis – Automne 2026

 

 

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Créé le 1er mars 2002