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LECTURE - CHRONIQUE Revues
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LECTURES – CHRONIQUES – ESSAIS Automne 2026 Jean-Noël
Chrisment, Sang d’étoile (éd. Tarabuste,
2025, 212 p., 16 €) Par Michel Herland |
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Jean-Noël
Chrisment est un poète rare dont tout nouveau livre est un coup d’éclat. Sang
d’Étoile – dans le droit fil d’Extrémités, 2000, de Pollen,
2007 – va plus loin dans l’originalité du traitement thématique où rien n’est
convenu, comme dans la provocation métrique en redonnant une attrayante
fraîcheur au vieil alexandrin. Cet ample poème sur l’enfance, l’amour, la
guerre, le temps, se présente en effet dans une forme aussi sage que le
contenu s’en révèle, au contraire, déstabilisant. L’ampleur de l’écriture
est ce qui frappe d’emblée. De près de quatre mille vers, Sang d’étoile
est un récit continu, un récit qui s’avère une forme de houle (p.
79). Une cohésion fluide passe d’une phrase à l’autre, les soulevant l’une
après l’autre, ainsi qu’une respiration océanique, privilégiant davantage de
ce fait la strophe que le vers. En dépit de cette
ampleur, qui pourrait tout emporter, le texte est travaillé dans le moindre
détail. Au point qu’on ne s’étonne pas de trouver ici ou là quelques termes
spécialisés, anatomiques notamment (Chrisment est
chirurgien) comme ce « vomer » en fin de poème (l’un des os du nez)
focalisant, par une proximité phonétique évidente, le dévoilement nauséeux
auquel procède la mort dans un visage (p.199). Aucun abus pour autant de ces
mots inusuels, sur lesquels notre lecture pourrait trébucher, non, l’élan
même du texte nous ferait aussitôt reprendre l’équilibre. Mais ce poème réellement
inouï, dont l’élan parvient à ménager la finesse de l’artisanat, mérite une
lecture perspicace. Il raconte la trajectoire, bien concrète en apparence,
douloureusement concrète parfois, d’enfants comme échappés du mystère même de
leur conception, issus de l’ombre difficile de ce mystère, et traversant les
paysages successifs de la beauté et de la guerre. Mais où vont-ils ? Où
s’en iraient-ils, sinon vers l’amour, vers nos mains nos bras qui les
attendent (p. 85). Car il s’agit peut-être
en fait, surtout, de la trajectoire mentale, anxieuse, d’enfants à venir
comme projetée depuis leur conception, dans l’instant même de l’implosion
érotique des corps, par l’anxiété parentale et la dilatation terrible du
temps qu’elle génère. Leur trajectoire imaginée depuis l’ombre de l’éternelle
première forêt, jusqu’au moment où les adultes qui les ont conçus — et en ont
projeté l’expérience à partir de la leur — les accueillent et les enveloppent
de leur amour. Aussi pourront-ils, plus tard, mais si vite hélas, dans un
coulissage de temporalités, passer aux enfants le relais de cet amour pour
les générations à venir. Après « la mer, l’ainsi de suite », titre
d’une section précédente (p.159), c’est bien l’amour, l’ainsi de
suite, là, qui prolonge aussi loin les hommes que les poèmes les plus
généreux qu’ils savent écrire. Cet ouvrage
véritablement extraordinaire, que l’on peut donc voir en grande partie comme
une méditation sur l’enfance, contient de belles évocations des petits
d’homme qui ne sont / en rien des hommes en petits… (p. 33), tellement
sujets à des craintes d’antilopes / ou des audaces de lionceaux
irréfléchis (p. 66), et dans lesquelles, comme par le biais d’oiseaux
lumineux qui la matérialisent (p. 146 sq.), lorsque la voix des enfants mue,
c’est tout le corps qui « se décale » : Et c’est ainsi que sans
le savoir ils vieillissent les petits d’homme
aussi, à coups de décalages très courts entre la
peau et le corps, et finissent par céder à un temps qui
n’est pas de leur âge (p. 58) Le corps est ré-envisagé dans sa maturation et sa physiologie, et peut
s’ouvrir à d’autres échanges avec le monde que ceux qui lui sont d’ordinaire
assignés. Ainsi, et ce n’est qu’un exemple entre autres, les genoux dont
l’os à l’avant jette / en guise de regard ou d’interrogation / un gros œil
mat ou de nature plus abstraite / mais par lequel ils semblent bien voir où
ils vont (p. 29). Si le genou peut ainsi
se révéler une sorte d’œil schématique, l’œil réel, l’œil
« vrai », est néanmoins partout présent en tant que tel dans le
livre ; c’est par lui que le monde en arrive parfois à se dévoiler avec
une éblouissante simplicité. Puisqu’un œil en effet
ce n’est pas une bulle dans une bouche, un mot
brut qui se balbutie et tourne en boucle et
dans l’absurdité bascule, mais bien ce qu’un
faisceau de lumière éblouit. (p. 34) « La péremption des
yeux » est le titre mystérieux de l’une des séquences de la quatrième
partie, « Vent, fougères, déferlements ». Une admirable
inventivité, poussant au bout de sa logique une expression de tous les jours,
nous incite à voir décidément les choses « d’un œil neuf », sans doute
la plus pertinente mission de la poésie. À l’aube chaque jour ce
sont des yeux nouveaux qui sortent du sommeil
où ceux d’hier, disons par désir d’être encore
utiles, sous la peau transgressent leur délai
trop court de péremption. Car les yeux périmés au
cours de la nuit glissent de leurs paupières
endormies, longent les joues et du torse et du ventre
ils roulent sur les cuisses pour se figer à l’aube à
hauteur des genoux. (p. 133) Les trouvailles de ce
genre abondent et semblent donner une consistance nouvelle au temps qui régit
le poème. Les âges de la vie se succèdent, les enfants vous viennent dans
les bras [et] le temps que chacun d’eux puisse la faire sienne / sa
vie, la vôtre sans y paraître s’en va (p. 169). Mais, contrairement à Pollen,
son livre précédent, Sang d’étoile n’est pas un nouveau « livre
des morts » de Chrisment (1), c’est un hymne à
la vie à prendre comme elle vient, comme elle viendra, avec ses
cruautés comme ses joies. La dernière partie, « Jusqu’à la fin
d’aimer », nous redit que l’amour, s’il reste bien le « sel »
de la vie, une fois sa « sereine, adorable fiction » (p.188)
dépassée, peut devenir surtout cette aération, ce grand air, ce vent venant
du large piqueté de grains de sel, de ces grains saugrenus / dont la
blancheur se prête à la sublimité (p. 157). Ce seul commentaire ne
saurait rendre compte de toute la richesse de cet ouvrage, au souffle aussi
profond qu’aérien, ouvert au « grand large d’aimer », et où les oiseaux
de malheur cèdent finalement la place au faste des oiseaux
de mer, à leurs enthousiasmes blancs et beaux (p. 157). Laissons donc ouverte
cette parenthèse dans laquelle le poète, s’interrogeant sur sa pratique,
propose une étonnante justification de la rime : (Est-ce peine perdue,
dans le vide le blanc à cette fin de vers à ce
bord de falaise les rimes sont des mains
qui se tendent pourtant ou n’est-ce là qu’une
stupide parenthèse). (p. 28) Précipice ou main
tendue, on aimerait lui dire que la contrainte de la rime l’a conduit dans ce
livre à de bien puissantes réussites (2).
(1) Michel
Herland, « Pollen, le Livre des morts de Jean-Noël Chrisment »,
mondesfrancophones.com,
6 mai 2019. (2) Baudelaire écrivait
dans Salon de 1859 : « Les lois de la métrique ne sont pas
des lois tyranniques inventées arbitrairement […] elles n’ont jamais interdit
à l’esprit original de s’exprimer. Le contraire est sans doute plus
vrai : elles ont toujours aidé l’esprit original à parvenir à
l’originalité ». ©Michel Herland De Jean-Noël Chrisment, voir : Extrémités
(200), et Pollen
(2007), aux éditions Gallimard. Pour son profil, visiter son
site,
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Note de lecture de
Michel Herland
Francopolis – Automne 2026
Créé le 1er mars
2002