Une escale à la rubrique "Coup de
cœur"
découvrir un poème qui nous a particulièrement touché
par sa qualité, son originalité, sa valeur
Nous redonnons vie ici aux textes qui nous ont
séduits,
que ce soit un texte en revue, en recueil ou sur le web.
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Poèmes « Coup de
Cœur » des membres du Comité
Printemps 2026
Vénus Khoury-Ghata, choix Dominique Zinenberg
Elisa Ka, choix Éliette Vialle
Yvon
Le Men, choix
François Minod
Joë
Bousquet, choix Mireille
Diaz-Florian
Richard Taillefer, choix
Dana Shishmanian
Thierry Metz, choix Éric
Chassefière
choix Dominique Zinenberg :Vénus Khoury-Ghata Les mots je le sais maintenant
déclamaient du vent à l’époque à part les cailloux il y avait
des lunes mais pas de lampes les étoiles sortirent plus
tard d’une empoignade entre deux silex Cinq cailloux pour tout vous
dire un par continent assez vaste pour contenir un
enfant de couleur différente Il y avait donc cinq enfants
mais pas de maisons des fenêtres mais pas de murs du vent mais pas de rues le premier homme portait une
pierre autour du cou Il fit un arrangement avec le
premier arbre un chêne si mes souvenirs sont
bons le premier arrivé buvait
l’océan Le langage en ce temps-là
était une ligne droite réservée aux oiseaux la lettre « i »
fente de colibri femelle « h » échelle à une
seule marche nécessaire pour remplacer avant la nuit un
soleil grillé « o » trou dans la
semelle de l’univers Contrairement aux consonnes
aux vêtements rêches les voyelles étaient nues dans les pays caillouteux les
hommes avaient un sommeil sans rêves Les
mots étaient des loups, Poésie/Gallimard 2016. |
choix Éliette Vialle :Elisa Ka N'y a-t-il rien qui dure ? Pourtant il fut un temps, hors du temps, où la lumière nous revêtait de sa nudité, Les chants d'ici ou venus
d'ailleurs se ramifiaient dans la paume de nos mains toujours ouvertes, Les enfants nous éclaboussaient encore de leurs rires sous la pluie et de leurs jeux, même interdits. N'y a-t-il rien qui dure ? Aujourd'hui la Terre n'a plus que les cieux pour pleurer. Quand les océans recouvreront un jour la mémoire des glaces, quand nous serons arrivés au bout de nos errances de grande solitude, Il ne restera plus sur nos radeaux médusés que ces mots d'un autre âge, dilués de tout sens, seuls témoins d'un temps où rien ne dure... |
choix François
Minod :
Yvon Le Men Une vie de papier Je crois que j’étais amoureux d’elle Il a dit ces mots mot à mot pas à pas comme s’il découvrait son alphabet comme s’il venait
d’apprendre à dire J’étais amoureux d’elle
elle ne l’était pas et toi ça a marché pour toi
? « Non pas plus que
pour toi » J’allais à la messe pour la regarder et regarder ses jambes en remontant mes yeux comme un réveil il y avait le prêtre et son paradis mais au ciel il y avait elle et mon paradis mais sur la terre elle si loin de moi comme le paradis plusieurs vies dans une vie notre vie d’herbes de nuages de maison de femme d’enfants et l’autre vie de
papier * Je viens de rentrer d’un livre Je viens de renter d’un
livre tout couvert de ses
mots de ses pages au point de ne plus
savoir où je suis chez lui ? chez moi ? chez nous où j’habite désormais où je laisse passer en
grand le ciel du livre de qui de quoi avons-nous
parlé les yeux contre ses
pages ? du pays qui n’est
pas le pays où il est mon
ami de là-bas* si loin si proche il a encore son nom sur
la carte « Où est-elle la
mort ? Il n’avait plus peur car il n’y avait plus de mort. Au lieu
de la mort il voyait la lumière » disait Ivan Ilitch par
la voix de Toltsoï au pied de sa mort et à
la fin du livre mais qui disait cela le
héros le lecteur ? quand il survivait au
héros et même l’auteur du
héros jusqu’où ? « Il n’avait plus
peur car il n’y avait plus de mort » par quel miracle lui
est venue cette phrase de quel côté de ces
mots sommes-nous ? la peur la mort elles avancent côte à
côte en prenant leur élan
vers un secret par des ponts sur des
rivières gelées que le chevaux passent
avec nos rêves en croupe nos rêves de traverser
comme dans un rêve le pays qui n’est pas mais déjà en toi mon ami de là-bas si près d’ici séparé de nous par la profondeur de la
question qui se jette dans le
ciel et dans le prochain
livre où il va rentrer le livre que personne
jamais n’écrira jamais ne lira Un soir d’avoir été, Éditions Bruno Doucey, 2025 * Yvon Le Men a accompagné Philippe
Bail, son ami de longue date, durant les dernières années de sa vie. De cette
expérience est né le recueil Un soir d’avoir été. Un livre que le
poète a voulu « plein de vie ». |
choix Mireille Diaz-Florian :Joë Bousquet Selon que je suis à Paris ou en Avignon,
la bibliothèque m’offre des moments de lecture différents. Je reviens donc ce
jour auprès d’un poète aimé : Joë Bousquet, ce poète « étendu
dans la chambre de Carcassonne »* dont le recueil Connaissance du soir
m’attend sur une étagère. Je veux partager avec le lecteur de Francopolis
trois poèmes qui pourraient être l’occasion de lire, relire ce poète
flamboyant, ce « veilleur de toutes les nuits du monde* ». * Hubert Juin, Préface Clairière Il bouge son miroir où
s’ouvrent des paupières c’est l’absence sur l’eau de
ton visage la ballade de ton sourire où
l’aube t’envoie née du tremblement d’une
étoile qui mourut de revoir le jour Ton corps se voit dans le noir moins d’ombre est dans la nuit que dans mes yeux où tu te
lèves toi de mon nom où tu te caches toi de ta voix tout ce qu’on a
su de ton cœur et plus vivante pour le soleil
que pour les jours Éclair où se poursuit la ronde
du matin c’est l’hirondelle elle est
blanche noir passant qu’en sais-tu si ton ombre l’attache à la
rose des neiges où jamais le jour ne se pose depuis qu’il a vu naître et en
mourir l’amour L’épi de lavande *** Madrigal Du
temps qu’on l’aimait lasse d’elle même Elle
avait juré d’être cet amour Elle
en fut le charme et lui le poème La
terre est légère des serments d’un jour Le
vent pleurait les oiseaux de passage Berçant
les mers sur ses ailes de sel Je
prends l’étoile avec un beau nuage Quand
la page blanche a bu tout le ciel Dans
l’air qui fleurit de l’entendre rire Marche
un vieux cheval couleur de chemin Connais
à son pas la mort qui m’inspire Et qui
vient sans moi demander sa main. *** Passer Enfance qui fut dans l’espace Un vol poursuivi jusqu’au soir J’appelle ton ombre à voix
basse Avec la peur de te revoir Sœur en deuil de tes robes
claires Ta fuite est l’oiseau bleu des
jours Que son chant fait la lumière Des gestes rêvés par l’amour C’est par ton charme qu’une
fille D’un corps ébauché dans les
cieux A formé la larme des villes Qui s’illuminent dans ses yeux Et ce fut ton âme de rendre Mon doute plus que moi vivant Passerose aux ailes de cendre Qui m’ouvrais ton cœur dans le
vent Connaissance
du Soir Poèmes
extraits de La Connaissance du Soir Gallimard
Poésie (2008) |
choix Dana Shishmanian :
Richard
Taillefer Que sont
devenus nos rêves d'oasis ? Ce
quotidien À bout
de souffle Plaie Que
plus personne ne veut voir Prisonnier
De
trop d’absence De
solitude et de silence Chaque
nuit cogne Comme
un pavé dans la tronche Tes
cris se perdent Contre
les parois de l’indifférence À trop
compter les minutes À
force d’oublier Tu
t’abandonnes aux chimères Dans
une interminable fuite vers nulle part Il ne
suffit pas d’allonger le bras Pour
toucher du doigt le bleu du ciel Ni
ravin assez profond Pour y
jeter les pires solitudes Allumer
Toutes
les lampes Les
éteindre une par une Pour
s’habituer à la nuit Je ne
suis que cette infime tendresse Qui se
dresse dans la pénombre des maux Pour
être Encore
un instant près de vous Et me
sentir vivant Je
lève le poing M’accroche
à mes rêves Avant
que la nuit se lève Texte extrait des Invisibles,
éditions Gros Textes
2024 Ici Avec
le ciel pour seule couverture J’oublie
les embarras du monde Cette
nuit Qui
sait combien de fleurs sont tombées ? Les
messagers ailés volent au-dessus des océans Ils
vont et viennent mais sans laisser de trace Que
sont devenus nos rêves d'oasis ? Abondantes
cascades d'Aïn-el-Fijeh A
l'ouest de la vallée du Barada La
fille dans les ruines de sa chambre N’entend
plus l’appel de ses parents Un
soleil oblique et morne Tombe
sur les rues échancrées Au
Blue Blaze Café C’est
l’heure du thé vert Du
narghilé et de la pizza à l’italienne Mais
rares sont les passants Jadis Circulait
le marchand de cherbet Et le
loueur de galaoum Avec
son réchaud de charbon Pour
allumer les pipes Texte inédit, sur sa page Facebook 7 mars 2026 |
choix Éric Chassefiere :Thierry Metz L'homme a entendu des bruits de pas dehors, des voix, des sifflements comme ceux
d 'un oiseau. Il sort,
mais rien, trop tard ou trop tôt. Des gens étaient là, tout près. Il remarque
des traces autour de la maison, c'est
tout. Et aussi quelque chose
comme une offrande, déposée
sur le seuil : cailloux, morceaux d'écorces, et les sept couleurs
tracées sur la pierre. « Ce peu de choses, dit-il, c'est tout un livre. » * Qu'un homme vienne et
qu'il s'attarde ici sous
la voûte - clairière
de l'ange - où
foisonne le peu de ma langue avant
de retourner où
tout a commencé * Hiver l'oiseau
reviendra et
l'arbre : son affluent et
l'ange d'ici - le dehors - qui
est l'ange d'un mot HIVER * Homme dans la mémoire des feuilles qu'importe
le nom qu'on te donne ici le nom nageoire de ton absence feuille parmi les feuilles qui ondule qui danse dans les courants de l'arbre qu'importe cela moi : je recueille tes mots au centre d'un mot foyer de ma mort * C'est en passant derrière
les feuilles que
le rouge-gorge du livre a
retrouvé la clairière dans la paume du dormeur * Ce que tu entends si proche de ta voix n'est-ce pas la langue qui chemine dans l'inépuisable * Regarde :
comme il tourne devant nous haut
sur son axe guettant éclairant l’épervier de son nom parmi
les mille petites lampes musiciennes son
visage m’attend dans le dernier accord - dissonance – limpide car
le dieu qui brasse mes ailes œuvre
un silence noir dans
les silences du livre *** Extraits
de Thierry Metz, Sur la table inventée, Encres de Gaëlle Fleur Debeaux (Éditions
Jacques Brémond, 2015) |
Coups de cœur des membres :
Vénus Khoury-Ghata, choix Dominique Zinenberg
Elisa Ka, choix Éliette Vialle
Yvon
Le Men, choix
François Minod
Joë
Bousquet, choix Mireille
Diaz-Florian
Richard Taillefer, choix
Dana Shishmanian
Thierry Metz, choix Éric
Chassefière
Francopolis Printemps 2026
Créé le 1er mars
2002