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Coup de cœur : Archives

Une escale à la rubrique "Coup de cœur"
découvrir un poème qui nous a particulièrement touché
par sa qualité, son originalité, sa valeur

(un tableau de Bruno Aimetti)

 

Nous redonnons vie ici aux textes qui nous ont séduits,
que ce soit un texte en revue, en recueil ou sur le web.

***

Poèmes « Coup de Cœur » des membres du Comité

Printemps 2026

 

Vénus Khoury-Ghata, choix Dominique Zinenberg

Elisa Ka, choix Éliette Vialle

Yvon Le Men, choix François Minod

Joë Bousquet, choix Mireille Diaz-Florian

Richard Tailleferchoix Dana Shishmanian

Thierry Metz, choix Éric Chassefière

 

 

choix Dominique Zinenberg :

 

Vénus Khoury-Ghata

 

Les mots je le sais maintenant déclamaient du vent à l’époque

à part les cailloux il y avait des lunes mais pas de lampes

les étoiles sortirent plus tard d’une empoignade entre

deux silex

 

Cinq cailloux pour tout vous dire

un par continent

assez vaste pour contenir un enfant de couleur

différente

 

Il y avait donc cinq enfants mais pas de maisons

des fenêtres mais pas de murs

du vent mais pas de rues

le premier homme portait une pierre autour du cou

 

Il fit un arrangement avec le premier arbre

un chêne si mes souvenirs sont bons

le premier arrivé buvait l’océan

 

Le langage en ce temps-là était une ligne droite réservée

aux oiseaux

la lettre « i » fente de colibri femelle

« h » échelle à une seule marche nécessaire pour

remplacer avant la nuit un soleil grillé

« o » trou dans la semelle de l’univers

Contrairement aux consonnes aux vêtements rêches

les voyelles étaient nues

dans les pays caillouteux les hommes avaient un

sommeil sans rêves

 

Les mots étaient des loups, Poésie/Gallimard 2016.

 

choix Éliette Vialle :

Elisa Ka

N'y a-t-il rien qui dure ?

 

Pourtant il fut un temps,

        hors du temps,

où la lumière nous revêtait 

        de sa nudité,

 

Les chants d'ici 

       ou venus d'ailleurs

se ramifiaient dans la paume

de nos mains toujours ouvertes,

 

Les enfants nous éclaboussaient

encore de leurs rires sous la pluie

et de leurs jeux, même interdits.

 

N'y a-t-il rien qui dure ?

 

Aujourd'hui la Terre n'a plus

que les cieux pour pleurer.

 

Quand les océans recouvreront

un jour la mémoire des glaces,

quand nous serons arrivés 

au bout de nos errances

     de grande solitude,

      

Il ne restera plus

sur nos radeaux médusés

que ces mots d'un autre âge,

dilués de tout sens,

seuls témoins d'un temps 

      où rien ne dure...

 

 

choix François Minod :

Yvon Le Men

 

Une vie de papier

 

Je crois

que j’étais

amoureux

d’elle

 

Il a dit ces mots

mot à mot

pas à pas

 

comme s’il découvrait

son alphabet

comme s’il venait d’apprendre

à dire

 

J’étais amoureux d’elle

elle ne l’était pas

 

et toi

ça a marché pour toi ? 

« Non pas plus que pour toi »

 

J’allais à la messe

pour la regarder

 

et regarder ses jambes

en remontant

 

mes yeux

comme un réveil

 

il y avait le prêtre

et son paradis

 

mais au ciel

il y avait elle

et mon paradis

 

mais

sur la terre

elle

si loin

de moi

comme le paradis

 

plusieurs vies

dans une vie

 

notre vie d’herbes

de nuages

 

de maison

de femme d’enfants

 

et l’autre vie de papier

 

*

 

Je viens de rentrer d’un livre

 

Je viens de renter d’un livre

tout couvert de ses mots

de ses pages

 

au point de ne plus savoir

où je suis

 

chez lui ?

chez moi ?

 

chez nous

 

où j’habite désormais

où je laisse passer en grand

le ciel du livre

 

de qui

de quoi avons-nous parlé

les yeux contre ses pages ?

 

du pays qui n’est pas 

le pays où il est mon ami de là-bas*

 

si loin

si proche

 

il a encore son nom sur la carte

 

« Où est-elle la mort ? Il n’avait plus peur car il n’y avait

plus de mort. Au lieu de la mort il voyait la lumière »

 

disait Ivan Ilitch par la voix de Toltsoï

au pied de sa mort et à la fin du livre

 

mais qui disait cela le héros

le lecteur ?

 

quand il survivait au héros

et même l’auteur du héros

 

jusqu’où ?

 

« Il n’avait plus peur car il n’y avait plus de mort »

 

par quel miracle lui est venue cette phrase

de quel côté de ces mots sommes-nous ?

 

la peur

la mort

 

elles avancent côte à côte

en prenant leur élan vers un secret

 

par des ponts sur des rivières gelées

que le chevaux passent avec nos rêves en croupe

 

nos rêves de traverser comme dans un rêve

le pays qui n’est pas

 

mais déjà en toi

mon ami de là-bas

si près d’ici

 

séparé de nous

par la profondeur de la question

qui se jette dans le ciel

 

et dans le prochain livre où il va rentrer

 

le livre que personne jamais n’écrira

jamais ne lira

 

Un soir d’avoir été, Éditions Bruno Doucey, 2025

 

* Yvon Le Men a accompagné Philippe Bail, son ami de longue date, durant les dernières années de sa vie. De cette expérience est né le recueil Un soir d’avoir été. Un livre que le poète a voulu « plein de vie ».

 

choix Mireille Diaz-Florian :

 

Joë Bousquet

 

Selon que je suis à Paris ou en Avignon, la bibliothèque m’offre des moments de lecture différents. Je reviens donc ce jour auprès d’un poète aimé : Joë Bousquet, ce poète « étendu dans la chambre de Carcassonne »* dont le recueil Connaissance du soir m’attend sur une étagère. Je veux partager avec le lecteur de Francopolis trois poèmes qui pourraient être l’occasion de lire, relire ce poète flamboyant, ce « veilleur de toutes les nuits du monde* ».

* Hubert Juin, Préface

 

 

 

Clairière

 

Il bouge son miroir où s’ouvrent des paupières

c’est l’absence sur l’eau de ton visage

la ballade de ton sourire où l’aube t’envoie

née du tremblement d’une étoile qui mourut de

revoir le jour

 

Ton corps se voit dans le noir

moins d’ombre est dans la nuit

que dans mes yeux où tu te lèves

 

toi de mon nom où tu te caches

toi de ta voix tout ce qu’on a su de ton cœur

et plus vivante pour le soleil que pour les jours

 

Éclair où se poursuit la ronde du matin

c’est l’hirondelle elle est blanche

noir passant qu’en sais-tu

si ton ombre l’attache à la rose des neiges

où jamais le jour ne se pose

depuis qu’il a vu naître et en mourir l’amour

 

L’épi de lavande

 

***

 

Madrigal

 

Du temps qu’on l’aimait lasse d’elle même

Elle avait juré d’être cet amour

Elle en fut le charme et lui le poème

La terre est légère des serments d’un jour

 

Le vent pleurait les oiseaux de passage

Berçant les mers sur ses ailes de sel

Je prends l’étoile avec un beau nuage

Quand la page blanche a bu tout le ciel

 

Dans l’air qui fleurit de l’entendre rire

Marche un vieux cheval couleur de chemin

Connais à son pas la mort qui m’inspire

Et qui vient sans moi demander sa main.

 

***

 

Passer

 

Enfance qui fut dans l’espace

Un vol poursuivi jusqu’au soir

J’appelle ton ombre à voix basse

Avec la peur de te revoir

 

Sœur en deuil de tes robes claires

Ta fuite est l’oiseau bleu des jours

Que son chant fait la lumière

Des gestes rêvés par l’amour

 

C’est par ton charme qu’une fille

D’un corps ébauché dans les cieux

A formé la larme des villes

Qui s’illuminent dans ses yeux

 

Et ce fut ton âme de rendre

Mon doute plus que moi vivant

Passerose aux ailes de cendre

Qui m’ouvrais ton cœur dans le vent

 

Connaissance du Soir

 

Poèmes extraits de La Connaissance du Soir

Gallimard Poésie (2008)

 

 

choix Dana Shishmanian :

Richard Taillefer

 

Que sont devenus nos rêves d'oasis ?

Ce quotidien

À bout de souffle

Plaie

Que plus personne ne veut voir

Prisonnier

De trop d’absence

De solitude et de silence

Chaque nuit cogne

Comme un pavé dans la tronche

Tes cris se perdent

Contre les parois de l’indifférence

À trop compter les minutes

À force d’oublier

Tu t’abandonnes aux chimères

Dans une interminable fuite vers nulle part

Il ne suffit pas d’allonger le bras

Pour toucher du doigt le bleu du ciel

Ni ravin assez profond

Pour y jeter les pires solitudes

Allumer

Toutes les lampes

Les éteindre une par une

Pour s’habituer à la nuit

Je ne suis que cette infime tendresse

Qui se dresse dans la pénombre des maux

Pour être

Encore un instant près de vous

Et me sentir vivant

Je lève le poing

M’accroche à mes rêves

Avant que la nuit se lève

Texte extrait des Invisibles,

éditions Gros Textes 2024

 

 

Ici

Avec le ciel pour seule couverture

J’oublie les embarras du monde

Cette nuit

Qui sait combien de fleurs sont tombées ?

Les messagers ailés volent au-dessus des océans

Ils vont et viennent mais sans laisser de trace

Que sont devenus nos rêves d'oasis ?

Abondantes cascades d'Aïn-el-Fijeh

A l'ouest de la vallée du Barada

La fille dans les ruines de sa chambre

 

N’entend plus l’appel de ses parents

Un soleil oblique et morne

Tombe sur les rues échancrées

Au Blue Blaze Café

C’est l’heure du thé vert

Du narghilé et de la pizza à l’italienne

Mais rares sont les passants

Jadis

Circulait le marchand de cherbet

Et le loueur de galaoum

Avec son réchaud de charbon

Pour allumer les pipes

 

Texte inédit, sur sa page Facebook

7 mars 2026

 

choix Éric Chassefiere :

 

Thierry Metz

 

L'homme a entendu des bruits de pas dehors, des voix, des sifflements comme ceux d 'un oiseau. Il sort, mais rien, trop tard ou trop tôt. Des gens étaient là, tout près. Il remarque des traces autour de la maison, c'est tout. Et aussi quelque chose comme une offrande, déposée sur le seuil : cailloux, morceaux d'écorces, et les sept couleurs tracées sur la pierre. « Ce peu de choses, dit-il, c'est tout un livre. »

 

*

 

Qu'un homme vienne

et qu'il s'attarde ici

sous la voûte

- clairière de l'ange -

où foisonne le peu de ma langue

avant de retourner

où tout a commencé

 

*

 

Hiver

l'oiseau reviendra

et l'arbre : son affluent

et l'ange d'ici - le dehors -

qui est l'ange d'un mot

HIVER

 

*

 

Homme dans la mémoire des feuilles

qu'importe le nom qu'on te donne ici

le nom

nageoire de ton absence

feuille parmi les feuilles

qui ondule qui danse

dans les courants de l'arbre

qu'importe cela

moi :

je recueille tes mots

au centre d'un mot

foyer de ma mort

 

*

 

C'est en passant

derrière les feuilles

que le rouge-gorge du livre

a retrouvé la clairière

dans la paume du dormeur

 

*

 

Ce que tu entends

si proche de ta voix

n'est-ce pas la langue

qui chemine dans l'inépuisable

 

*

 

Regarde :    comme il tourne devant nous

haut sur son axe

guettant    éclairant l’épervier de son nom

parmi les mille petites lampes    musiciennes

son visage m’attend dans le dernier accord

- dissonance –

limpide

car le dieu qui brasse mes ailes

œuvre un silence noir

dans les silences du livre

 

***

 

 

Extraits de Thierry Metz, Sur la table inventée, Encres de Gaëlle Fleur Debeaux (Éditions Jacques Brémond, 2015)

 

 

 

 

Coups de cœur des membres :

 

Vénus Khoury-Ghata, choix Dominique Zinenberg

Elisa Ka, choix Éliette Vialle

Yvon Le Men, choix François Minod

Joë Bousquet, choix Mireille Diaz-Florian

Richard Tailleferchoix Dana Shishmanian

Thierry Metz, choix Éric Chassefière

 

 

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