Une escale à la rubrique "Coup de
cœur"
découvrir un poème qui nous a particulièrement touché
par sa qualité, son originalité, sa valeur
Nous redonnons vie ici aux textes qui nous ont
séduits,
que ce soit un texte en revue, en recueil ou sur le web.
***
Poèmes « Coup de
Cœur » des membres du Comité
Été 2026
Zéno Bianu, choix
Dominique Zinenberg
Emeric Dumont, choix Éliette Vialle
Michaël Glück, choix
François Minod
Jeanne Benameur, choix Mireille Diaz-Florian
Catherine Andrieu, choix Dana Shishmanian
Jean-Louis Keranguéven, choix Éric Chassefière
choix Dominique Zinenberg :Zéno Bianu Le
prénom du visage avec
toi torche
noyée dans
l’instant tremblant jusqu’au
plus sombre du
temps avec
toi nuit
des voix à
tomber sous la vie nuit
des vies pour
écouter les
lèvres de la plaie les
lèvres de la pluie avec
toi pour
écouter ce qui
ne se possède plus derrière
les pierres de neige aux
pieds du monde seul avec moi en
toi comme
un dieu au
secret blessé avec mille
soleils enterrés derrière
chacun de tes mots jusqu’à
ce tremblement du vide qui
étreint l’horizon Extrait
de Infiniment proche et Le désespoir n’existe pas, Poésie/Gallimard
2016 |
choix Éliette Vialle :Emeric Dumont Plateau Au laminoir
des jours Des roses
s'évanouissent, les platanes forcissent et le lierre foisonne. Alors forger
notre envie d'être à la glaise et notre
chair. Haranguer les
condors, servir les lombrics Nous avons
tous deux déambulé dans ce jardin, qui n'en a
jamais été un. Ce n'est
qu'une chamaillerie olivâtre Un camaïeu
égoïste de lianes et de branches s'amortissant
en soleil s'étourdissant
de compost Une horde de
pieds bots, couverts de feuilles inoffensives, toujours plus grande Lauriers,
pistachiers, chênes verts, micocouliers — recépages en conquête Ils ne
connaissent pas l'attente, la saison est abstraite Mais leurs
atours s'emballaient au vent de notre fête Ta fée venait
tout juste de passer. 03/11/2023 À mon juillet Il n'y a rien à faire rue Peyrolerie Ce trou à rat, cette embuscade En un midi de juillet Rien à tirer de cette frappe De cet homme Des sanglots de sa petite, son propre enfant Qui explosent dans mon dos comme une grenade Use ton pavé, serre le poing comme est ton cœur Elle pleure là, tout derrière toi, Elle qui découvre en une seule fois brutalité et trahison,
indifférence et abandon Toi ralenti, encalminé, Elle submergée et sans bouée. Partez, partez tous de cette ville. Laissez-nous et aimez-vous, si vous pouvez, si vous savez. Et toi petite, chère petite, Sois consolée. Un jour ou l'autre tu le seras Je le promets. Je n'arrive pas à t'oublier. 7/11/2023 |
choix
François Minod :
Michaël Glück La
mémoire écorchée (extraits) NEBEL LEBEN Le brouillard est l’envers de la vie annonce étouffante décret d’asphyxie nebel und n achtung ist wie das gegen teil vom leben Ruth se lève entre les pavots et l’opium des
souvenirs Ses bras sont faits de la farine du champ Récits blafards Ses épaules sont portées par le décompte des
crimes Commémoration Comment oublier ensemble C’est encore en ce temps que l’on jette la
cendre sur les lèvres en ce temps que la bouche reprend les braises en ce temps que les mots se fendent dans les
mots en ce temps que la parole incendie les bâillons Qu’il n’entre pas, qu’il ne
voie pas, qu’il sache en deçà du regard, en deçà des mots, qu’il sache en
deçà des reliques ce qu’il sait déjà. Ne le centrez pas sur la mort, ne le
concentrez pas. Qu’il ne brûle pas au feu de la mémoire, qu’il ne brûle pas. Ne
lui donnez pas à hurler, ne lui donnez pas à vomir les blessures qui
suppurent dans la langue familiale. Qu’il n’endure pas. Qu’il n’endure pas ce
qui dure encore. Labyrinthe entre la cendre et
le formol où nage un cœur troué de balles. Labyrinthe des ténèbres accrochées
aux abat-jours tendus de peaux tatouées. Trajectoire des miradors et des
crocs. Restauration du camp. Espace
ou usage. Qu’a-t-on restauré ? Ici le comble de la muséographie. Tout
fonctionne, tout est en ordre de marche. Prêt à l’usage. Je me traîne d’une
vitrine à une autre. Je traduis comme je peux les fiches explicatives.
Abat-jours de l’appartement d’Isle Koch. Bijou fait d’or prélevé sur les
mâchoires des morts. Mot brûlé. Champ d’amour, crématoire, pignon sur rue. Après la visite nous regagnons
les autocars qui doivent nous reconduire à Oberhof. Un enfant a disparu. *** Michaël Glück, La mémoire
écorchée, Ed. Faï fioc,
2015
Je n’avance plus avec les
mots, je me tourmente en eux, je les tourmente en moi. Le livre est fait pour
la nuit, le livre est fait avec la nuit. (Michaël Glück, 4ème
de couverture) |
choix Mireille Diaz-Florian :Jeanne Benameur Extraits
de L’exil n’a pas d’ombre Editions
Bruno Doucey (février 2019) Ce recueil de Jeanne
Benameur m’a particulièrement intéressée car il est un long monologue d’une
traversée intérieure. La poésie s’y révèle dans sa proximité avec la voix,
véritable psalmodie. Une version antérieure de ce texte a d’ailleurs été
montée par Jean Claude Gal au théâtre du Petit Vélo à Clermont-Ferrand. J’ai
choisi de vous proposer les dernières pages qui peuvent donner envie de
remonter jusqu’au début du recueil. (M. D.-F.) *** Sous les pas de chaque danseur, dans le monde C’est l’enfance Qui trouve sa place Qui creuse l’air De la danse. Je me réveille. Mes yeux cherchent quelque chose
que je ne sais pas. Dans mes bras, dans mes jambes, une force qui
réclame de me porter au-delà de la dune et de la dune. Il me vient une odeur nouvelle, venue par quel
vent ? L’odeur est fraîche, piquante. Jr me tiens assise et je sens. Je ferme les yeux. Il y a un souffle Il y a l’odeur que je rêvais dans mon livre C’était le parfum des hautes vagues que
j’imaginais Une odeur de sel, humide qui ouvre une grande
coulée d’air dans ma poitrine. Oh que j’aime respirer cet air. Je me lève. Oh oui je me lève et je tends les
bras haut si haut vers le ciel Je veux Atteindre. Autour de moi tout est différent et pourtant le
sable est toujours le sable. Alors je vois. Je suis au centre d’un étrange dessin. Autour de moi des mains et des mains posées à
plat sur le sol C’est mon corps qu’elles dessinent ? Est-ce la nuit qui m’a envoyé la trace de mon
propre corps sur le sable du sommeil ? Je contemple les mains Elles sont grandes Ce sont des mains d’homme Elles ont bordé l’espace tout autour de ma nuit. Qui est venu, Est-ce un homme du désert ? Est-ce un homme de mon livre ? Que veut celui qui appose ses mains tout autour
du corps d’une femme endormie sans la toucher ? Viens, homme de la nuit. Toi qui m’as approchée sans me réveiller toi qui as respecté la limite de mes rêves la limite de mon corps endormi Viens. Je suis éveillée. Vivante. Éveillée. M’entends-tu ? Oh dis-moi que tu n’es pas reparti où je ne peux
te suivre Dis-moi que tu es celui qui vient. Étranger je suis moi aussi étrangère. À tout et à tous. Je veux te connaître. Tu es le premier à m’approcher depuis que j’ai
quitté mon village. Vois ma main. Je la lève loin au-dessus de ma
tête Doigts écartés pour laisser passer le vent. Les mains ne tiennent rien. Jamais. Ni le sable
ni l’air. Les mains sont faites pour espérer. Juste espérer. As-tu espéré de moi ? Vois, je caresse ta main maintenant écrite dans
le sable. Assise au centre de ma forme que tu as tracée. Je suis inscrite au creux de ta main désormais. Tu as écrit par chacun de tes doigts les signes qui se lisent sous la peau. L’écriture la plus simple. Je te lis Étranger, les gens de mon village ont déchiré mon
unique livre. Tu m’en donnes un autre. Il faut que chacun de mes doigts apprenne la
musique de chacun de tes doigts inscrits. Il faut peut- être toute une vie pour apprendre à lire des mains dans le sable. L’enfance nous a laissé le manque Pour nourrir nos rêves. Nous désirons. |
choix Dana Shishmanian :
Catherine
Andrieu Une partie de moi ne voulait
pas être sauvée Une partie
de moi ne voulait pas être sauvée Il y a
eu un moment où j’ai senti que mon esprit pouvait m’emporter
comme une marée. La rue
était droite. Les
visages ordinaires. Le
ciel presque pâle. Et
pourtant quelque chose s’ouvrait derrière les choses. Une
architecture invisible. Chaque
détail trouvait sa place dans un réseau lumineux. Rien
n’était hasard. Tout
respirait ensemble. Je me
suis sentie traversée. Terriblement
lucide. Et je
dois l’écrire sans me protéger : une
partie de moi ne voulait pas être sauvée. Parce
que cette intensité a la douceur d’une révélation. Elle
enveloppe. Elle
donne l’impression d’être au centre d’un sens immense. La
schizophrénie ne commence pas toujours dans l’ombre. Elle peut
commencer dans une clarté trop vaste. Puis
la clarté brûle. Les
connexions se multiplient comme des vagues trop rapprochées. Le
monde devient dense, presque trop plein de lui-même. Un
soir, le radiateur a claqué dans le silence. Un
bruit banal, mécanique. Mais
j’ai senti le frisson monter. Mon
esprit voulait y lire une adresse. Je
savais que c’était absurde. Je le
savais dans ma tête. Mais
mon corps, lui, hésitait. Je me
suis assise par terre. Les
mains à plat sur le sol froid. Respirer. Sentir
la pesanteur. Dire
doucement : ce n’est qu’un bruit. Au
fond, une autre voix murmurait : et si
le monde parlait vraiment ? C’est
là que la cicatrice s’est faite. Pas
dans une crise visible. Dans
cette seconde où l’on comprend que l’on pourrait choisir
la brûlure. Si
l’on m’avait laissée seule dans cette lumière, je ne
suis pas certaine que j’aurais résisté. Depuis,
je vis avec une mer intérieure. Je
connais le premier frémissement. Je
reconnais la houle avant la tempête. J’ai renoncé
à certaines flambées. Je
prends ce qui stabilise. Je
dors parfois quand je préférerais écrire. Je
vérifie mes certitudes comme on teste une digue. Il y a
une humiliation dans cette vigilance. Moi
qui travaille la pensée. Moi
qui fouille les mots jusqu’à leur source nue. Admettre
que ma propre intelligence peut me séduire et m’égarer a
fendu quelque chose en moi. Je ne
suis pas héroïque. Je
suis une femme qui garde une lampe allumée derrière ses
idées. Je ne
peux plus vivre dans l’abandon total. Je ne
peux plus me laisser emporter sans surveiller le courant. Parfois
je regrette l’incandescence. Je
regrette la vitesse. Je
regrette cette sensation d’être au seuil d’une vérité immense. Puis
je pose les pieds sur le sol. Je
regarde la mer réelle. Je
choisis la durée. La
cicatrice est là : je
dois parfois me méfier de ce qui me semble magnifique. Mais
je suis encore ici. Et
j’écris non
pour glorifier la faille, non
pour la nier, mais
pour tenir debout dans la
lumière qui ne brûle pas. C’est
la dernière « station » d’une autobiographie spirituelle.
Bouleversante, éblouissante, nourrissante : par sa sincérité, sa
lucidité, son humilité. Intitulée La vie au bord d’elle-même (ebook,
dans RALM, avril 2026), elle fait du moi qui parle la voix non condescendante, raisonnée
et déprise, d’une âme dans la tourmente qui peu à peu, par l’écriture, se
sauve, sans chercher le salut… C’est que l’écriture tourne elle-même autour
du gouffre, elle pousse et éclot sur les alentours, dans les entailles,
au-dessus de cicatrices, elle est « la vie au bord d’elle-même »…
|
choix Éric Chassefiere :9 poèmes extraits de « Deux ou trois cercles
concentriques » (Encres Vives, collection Encres Blanches, 2025) * 2 un soupir
de feuilles
étonné tout à l'orée
du lire qui
rencontreras- tu ami
chargé d'automne au bout
du peu de
poids de ton bâton * 7 demeurée sur la
table à peine
chiffonnée la nappe
du dimanche
avec en creux
la tache
caramel des
enfants déserteurs * 9 nous
aurons vécu l' espace de deux ou trois
cercles concentriques générés par un
jet de pierre enfantin * 10 nous
voudrions mourir
sans qu'aucun
de nous ne
le sache à l'issue
d'un jour de
cerise cerné
d'une harmonie toscane * 12 deux
barques haut
hissées dans la persévérance
des flaques appréhendées
pour la grande
traversée au déchant
des paquets de mer * 14 en
immersion avec
l'arbre sève
inversée jusqu'aux
racines mots en phlébite œil du
poème coagulé * 16 granits déhalez-vous refusez d'aligner
d'autres autels mutiques soyez brebis de
nos égarements peut-être
alors la voie
en vos rondes
nouvelles * 20 je traque
la ferveur
d'un mot
tandis qu'un
bourdon fait du
trempolino sur une
grappe de
glycine et me
laisse à mon officine * 23 la
poignée de mots sidérés n'en fait
aujourd'hui qu'à sa tête et ne
veut prolonger
les sillons
du silence dans une
après- midi
d'eau tiède *** Jean-Louis
Keranguéven écrit de la poésie depuis l’adolescence. Ses thèmes favoris ont
toujours été la problématique de l’écriture, la solitude des créateurs,
baignant dans une sagesse dont l’arbre et la feuille sont des refuges
symboliques et privilégiés. Il a publié en revues ainsi qu’une vingtaine
d’ouvrages dont certains ont été récompensés. L’influence des poètes chinois
et de Guillevic l’ont peu à peu conduit à une écriture sobre et rigoureuse. |
Coups de cœur des membres :
Zéno Bianu, choix
Dominique Zinenberg
Emeric Dumont, choix Éliette Vialle
Michaël Glück, choix
François Minod
Jeanne Benameur, choix Mireille Diaz-Florian
Catherine Andrieu, choix Dana Shishmanian
Jean-Louis Keranguéven, choix Éric Chassefière
Francopolis Printemps 2026
Créé le 1er mars
2002