Ou les mots cessent de faire la tête et revêtent un visage.

 

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Où les mots cessent de faire la tête et revêtent un visage...

Cette rubrique reprend un second souffle en 2014 pour laisser LIBRE PAROLE À UN AUTEUR... Libre de s'exprimer, de parler de lui, de son inspiration, de ses goûts littéraires, de son attachement à la poésie, de sa façon d'écrire, d'aborder les maisons d'éditions, de dessiner son avenir, nous parler de sa vie parallèle à l'écriture, ou tout simplement de gueuler en paroles... etc.

Été 2026

 

 

Libre parole à

Dana et Ara-Alexandre Shishmanian :

 

I. P. Couliano : Une commémoration…

 

 

 

Le 21 mai cette année, les amis de l’écrivain et historien des religions I. P. Couliano (Ioan Petru Culianu) ont commémoré 35 ans depuis son assassinat. Il a été abattu par un homme de main de l’ex-Securitate roumaine, sinon directement du président post-communiste Ion Iliescu – le commanditaire des fusillades et des « minériades » de triste souvenir (campagnes de violences, mutilations, tortures et crimes, mises sur le compte de soi-disant « mineurs », que le gouvernement a orchestrées à l’encontre des intellectuels et de la jeunesse roumaine, qui avaient manifesté pendant des semaines Place de l’Université à Bucarest, en 1990, contre le maintien au pouvoir des rouages du régime communiste). Dans une série d’articles-pamphlets publiés pendant plus d’un an dans le journal roumain d’exil Lumea liberă românească (Le Monde libre roumain) de New York, Couliano avait virulemment critiqué cette politique et accusé directement Ion Iliescu d’être l’héritier direct du feu dictateur Nicolae Ceauşescu. Alors, une « main longue » du pouvoir roumain (selon l’expression du professeur Gilles Quispel en 1993, au Colloque « Psychanodia ») s’est faufilée jusque dans l’enceinte de la Divinity School, sur le campus de l’Université de Chicago, où le jeune professeur (41 ans) enseignait depuis quelques années, en digne successeur de son mentor, Mircea Eliade, décédé en 1986. Et, se cachant dans une cabine adjacente des toilettes, cette main criminelle lui a tirée une balle derrière la tête. C’était le 21 mai 1991, à midi, le même jour où était assassiné, en Inde, Rajiv Gandhi.

Cette abominable histoire a fait l’objet d’un livre (Ted Anton, Eros, Magic, & The Murder of Professor Culianu, 1997, concluant « that the murder is what Culianu's friends suspected all along: the first political assassination of a professor on American soil ») et de plusieurs articles d’investigation, dont ceux inclus dans notre périodique et nos anthologies personnelles (sur le site Ara & Dana Shishmanian / Publications) : Les Cahiers « Psychanodia » I, 2011 (Ara Alexandre Shishmanian, Les sept transgressions de Ioan Petru Culianu. Fractals, destin et herméneutique religieuse), et Totalitarisme et littérature (I, 2022 – en roumain et en français, avec la section dédiée : In memoriam I. P. Culianu, voir surtout Dana Shishmanian, Le communisme est mort, vive le communisme !, et II, 2023 – en français, voir surtout Ara Alexandre Shishmanian, I. P. Couliano, dans le cadre du groupage Quatre crimes d’État).

Pour le lecteur francophone, nous recommandons la version française revue et enrichie de l’article d’Ara Alexandre Shishmanian, I. P. Couliano – la dernière victime, parue dans Recours au poème (6 mai 2025) ; à voir aussi, du même, l’article-synthèse, avec une problématique actualisée, intitulé Réflexions sur le totalitarisme, paru également dans Recours au poème (7 mars 2026).

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Ioan Petru Culianu était né à Iaşi, le 5 janvier 1950 ; diplômé en langue et littérature italiennes à l’Université de Bucarest (1972), il s’est exilé en Occident (Italie, ensuite Pays-Bas, et enfin États-Unis), où il a fait une brillante carrière universitaire et a publié des ouvrages de référence, en français, en italien et en anglais, sur la Gnose, sur le néo-platonisme à la Renaissance et sur l’ascension de l’âme dans l’histoire des religions (d’où le titre de notre publication Les Cahiers « Psychanodia », emprunté à celui de sa thèse de doctorat Psychanodia, dont une partie a été publiée chez Brill, Leyde, 1983). Son tout dernier livre, en anglais, intitulé Out of this world. Otherworldly Journeys from Gilgamesh to Albert Einstein (Boston & London, ed. Shambhala) est paru le jour même de son départ pour l’au-delà: le 21 mai 1991.

 

   

  

 

Au lecteur souhaitant en savoir plus sur son œuvre et sur les thèmes qu’il a abordés dans ses recherches, nous recommandons l’ouvrage collectif que nous avons dirigé et édité en 2006, Ascension et hypostases initiatiques de l’âme. Mystique et eschatologie à travers les expériences religieuses (570 p.), représentant les Actes du Colloque international d’histoire des religions « Psychanodia » que nous avons organisé à sa mémoire en 1993 à l’INALCO (2ème édition revue et corrigée du volume, mars 2021, accessible en ligne sur notre site : Présentation;  Sommaire).

 

 

 

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Dans quelques-unes de ses nouvelles baroques, symboliques et fantasmatiques, réunies dans le volume La collezione di smeraldi (Milan, Jaca Book, 1989, ayant à la base un original écrit en français, Le rouleau diaphane), il imaginait – notamment dans la nouvelle L’intervention des Zorabes en Jormanie (alias Roumanie) – la chute du « rideau de fer » en Europe en novembre-décembre 1989 comme ayant suivi un plan secret menant en réalité à l’expansion de « l’empire maculiste », par lequel il désignait la Russie.

Dans son roman Hesperus (écrit au début des années 80, et prévu pour paraître d’abord en italien à Milan, Jaca Book, 1990-1991, finalement publié après sa mort en version roumaine, éditions Univers, Bucarest 1992), adoptant le code littéraire du genre science-fiction utopique, combiné avec une vision onirique-métaphysique, Couliano déroule un scénario futuriste consistant dans la réduction massive et le remodelage de l’humanité, par une élite ayant pour but la survie restreinte, mutante et calculée de l’espèce, répartie entre une sorte de « paradis » mental et technologique (Hespérus) – une bulle aseptisée et préservée, sorte de « réalité virtuelle » où la mort et la violence n’existent pas, et dont on ne sort qu’en décidant de s’auto-annihiler volontairement –, et un monde sous-terrain de type totalitaire (Hyperborée), voué à une disparition / re-création visant la relance, au mode biblique, d’une nouvelle humanité ; le troisième mode étant un songe perpétuel, représentant le vécu en boucle d’un épisode choisi de sa vie « réelle ». Scénarios qui, vu d’ici et de maintenant, risquent de s’avérer tragiquement prémonitoires.

Avec néanmoins la perspective, par la remise à zéro de l’humanité, d’une nouvelle chance – ayant comme unique horizon le rêve, en tant que suprême Art de la Transformation :

Beaucoup restèrent dans leurs rêves, beaucoup retournèrent dans le monde. De ceux qui étaient partis, il n’y avait plus aucune trace. Ceux qui avaient été rejetés par le rêve se rassemblèrent à nouveau autour du mont où se trouvaient Horton et Damien. Horton leur parla derechef :

« Vous êtes ceux qui peupleront le monde. À la différence de vos semblables de Hespérus, vous serez mortels. Tant que vous pourrez mourir, vous avez   la chance de renaître et la liberté de choisir à nouveau, peut-être pas maintenant, mais dans quelques milliers d’années. Lors de cette deuxième tentative, il est possible que vos rêves ne vous rejettent plus. Et sinon, lors de la troisième, ou de la quatrième tentative.

Croissez et multipliez-vous, sur toute la terre. Pour ne pas créer de la discorde entre les nations, nous allons muter la Civilisation hespérienne en un autre endroit, où elle continuera imperturbable son existence parfaite en soi, mais inutile en rapport avec les autres autant qu’avec elle-même.

Vous allez hériter la terre : plein de plantes et d’animaux. Veillez sur eux avec amour paternel, car le monde vous appartient. Faites en sorte d’être respectés sans détruire. Quand vous vous sentirez prêts, appelez-moi et je vous choisirai. Mais vous serez libres dans tout votre pouvoir et toute votre faiblesse, dans la joie et dans la douleur.

À notre tour, nous regarderons de loin. Notre rôle sera de protéger les rêves de ceux que ces rêves ont acceptés, et de préparer les rêves pour ceux qui les cherchent, les désirent tel un salut.

Partez maintenant, et faites ce que vous bon vous semble. »

***

Quand la vallée aux pieds du mont fu déserte, un œil qui se serait tourné vers l’endroit où s’étaient tenus les deux hommes aurait vu maintenant un seul. La silhouette frêle de Damian régnait au-dessus de l’étendue des eaux et de la terre, au-dessus des rêves et au-dessus de ceux chassés hors des rêves.

Il y avait quelque chose d’irrémédiablement mélancolique, presque douloureux, dans l’être de l’unique Maître de l’Art.

Mais bientôt le mont resta vide.

(avant-dernière page du livre, en notre traduction).

 

Sa littérature n’a jamais été publiée en français. Un manque à combler.

 

©Dana et Ara-Alexandre Shishmanian

 

Dana & Ara A. Shishmanian

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