Ou les mots cessent de faire la tête et revêtent un visage.

 

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GUEULE DE MOTS



Où les mots cessent de faire la tête et revêtent un visage...

Cette rubrique reprend un second souffle en 2014 pour laisser LIBRE PAROLE À UN AUTEUR... Libre de s'exprimer, de parler de lui, de son inspiration, de ses goûts littéraires, de son attachement à la poésie, de sa façon d'écrire, d'aborder les maisons d'éditions, de dessiner son avenir, nous parler de sa vie parallèle à l'écriture, ou tout simplement de gueuler en paroles... etc.

Printemps 2026

 

 

Libre parole à

Dominique Aussenac

 

Deux ou trois trucs que je crois connaître des débuts de moi, sans hypothéquer mes fins...

 

 

 

      Clapotis. Je suis né d’un clapotis, d’un tout petit clapotis.

      Clapotis des étangs. Je suis né des étangs. C’est ce que je me fais croire, accroire et cela est plaisant et cela me plaît. Les étangs ont créé la vie et peut-être d’après Sandor Ferenczi, l’origine de la sexualité.

       Je suis né d’une houle, je suis né d’une vague. Je suis né de la mer du milieu des Terres, celle de tant de mythes, drames, déchirements, guerres et de tant de beauté. Celle qui a inventé la galéjade, Ulysse, la tragédie, la comédie, le cinéma italien, le pain frotté d’ail et de tomate...

       Les pinèdes. Je suis né des pinèdes, du bronzinement des insectes dans les pinèdes, des pignes et pignons, des garrigues, des vignes, des clapes et clapas. Des alignements géométriques, algorithmiques des ceps, souches et souquets, qu’on arrache aujourd’hui. La vigne a mal. La terre a soif. La vigne a toujours mal.

       Les vents. Je suis né effaré. Effaré dans les vents. Effaré par les vents. Les treize vents et peut-être quatorze. Ai toujours eu du mal à compter.   

       Trésor. Je suis né d’une nature sauvage, persuadé d’y trouver des trésors. Salades, porreaux, asperges forcément salvatges, champignons, mues de cigales et de couleuvres, pierres curieuses, galets, fossiles, ammonites, rostres de bélemnites, cols d’amphores… Sans pesticides, ni herbicides…

       Le Sud. Je suis né dans un sud que je voudrais le plus profond possible afin de m’y perdre, m’y enchanter comme dans un bois sacré, un holly wood, un bòsc encantat, un bosque animado. Un Deep South baigné de tant d’ombres et de tant de lumière.     

       Julia Paterna Narbo Martius Décumanorum.   Quand on naît d’un pays, peut-on naître d’une ville ? Je suis né d’une ville qui ne m’a pas enfantée. D’une ville capitale en ruines. Narbo sur le fleuve Atax, capitale des Elysiques, de la Gaule romaine, des Wisigoths, califat dont il ne reste rien, plus rien, que des pans de mur et des souvenirs passés, de gloires et de mistoufles passées. 

       Entre-deux. Je suis né de plusieurs entre-deux, d’entre-trois, d’entretoises. Né entre-deux langues. Au crépuscule d’une langue, à jamais crépusculaire. Langue de mes Grands, grands-parents, langue du quartier, langue des vendanges. De cette oralité qui a tant façonné le paysage, à moins que cela ne soit le contraire. Ce languedocien, cette langue de gueux, cette langue de chien. Cet occitan, langue de tendresse, langue gourmande, langue de colère. Cet occitan, loin d’être un patois. Vous en connaissez des patois qui ont plus de mille ans d’écrits, une littérature ? Alara, aqui, la vos tiri ma lenga ! Alors, ici, je vous la tire ma langue !

       Entre deux langues. Et la langue française dite langue unique de la République néanmoins jacobine, langue de l’école publique dont j’aime autant les envolées que l’argot.

       Entre-deux classes sociales. Deux cultures. Celle de mon père ouvrier, de ma mère, fille d’ouvriers agricoles et de femme à tout faire et celle dominante qui domine, celle des possédants qui possèdent et dépossèdent, des cultivés qui cultivent, des bourgeois qui bourgeonnent et des milliardaires qui milliardent, caviardent...

       École. J’ai passé la plus grande partie de ma vie à l’école, dans une grande soif d’apprendre et de transmettre. J’aurais tant aimé qu’on m’y apprenne aussi à y parler, lire et écrire l’occitan, à mieux le considérer, ainsi que l’Histoire de mon pays et de ses luttes.

       Poésie. Je ne suis qu’un robinet. Un robinet qui fuit. Un robinet de poésie. Poésies. Celles des jeux de langue, comptines, chants de ma première langue, de ma première enfance. Celles de Du Bellay, Ronsard, Desnos, Prévert, Federico Garcia Lorca, dévoilées dès l’école primaire Pierre Brossolette par mes maîtres et ma maîtresse de cours préparatoire, Mme Campo. Je garde en mémoire précieusement tous leurs noms parce que je leur dois beaucoup, presque tout. Et puis celles des troubadours, de Max Rouquette, Marcelle Delpastre, Bernat Manciet, Miquel Decor, Roland Pecout… Et Rimbaud, et Nerval, Eluard, Char, Michaux, Ponge, Italo Calvino, Tarkos

       Littérature. Je me souviens du bibliobus, de ses vieux grimoires recouverts de papier Kraft, qui sentaient la soupe et le choux comme chez Jules Vallès. De ce besoin de lire telle une fuite inexorable vers, dans un autre monde. Ai ainsi vécu des tas de vies qui étaient celles de tant d’autres, connu tant de pays qui existent et n’existent pas, tant de manière d’appréhender le monde, d’y justifier sa présence ou de la rêver.

       Rugby. Je suis né dans la houle, une autre houle et les ola de la foule, près du stade Cassayet, y ai découvert à chaque match une nouvelle Cosmogonie, une représentation chaque fois différente de la Création du monde, le récit de ses origines, en suivant les rebonds de ce ballon fantasque, calebasse et œuf du monde, enfanté par des mêlées, des touches baudelairiennes... Ai vu des combats de géants et de Petits poucets, des Gigantomachies, des Micromagies.

       Passeur. Ai forcément fini passeur, passeur de passes plus ou moins croisées. Demi de mêlée, passeur de balles et de savoir. Passeur de langues et de cultures. Participé à des tas d’aventures éditoriales, radiophoniques, de rencontres. Ai plus passé que je ne suis passé. J’aime à pratiquer le cadrage décalage débordement.

       Matricule des Anges. Le titre de ce magazine de littérature contemporaine créé par Thierry Guichard et Philippe Savary, alors étudiants en journalisme à Strasbourg, m’a toujours espanté.  Inventé à la fin d’une soirée disons bien abreuvée. Y collabore depuis plus de trente ans. Y vois quelque chose d’inscrit sur le corps et l’âme, telle Les Ailes du désir, le film de Wenders avec ses anges qui chutent sur terre et désirent devenir humains, à une époque où le sida… Il m’a un peu déçu Wim avec sa saillie sur le cinéma qui ne serait pas politique. Le cinéma serait hors du monde ou dans un monde uniquement de divertissement ? Un vulgaire Panem et circenses ?

       Politique. Objecteur de conscience. Abjecteur d’inconscience. J’appartiens à une génération qui voulait changer le monde, avec tout plein d’ismes, socialisme, communisme, existentialisme, structuralisme… Le monde ne peut pas changer car l’homme ne changera jamais. Dans un souffle libertaire, j’ai pris le parti des choses, celui de Ponge et d’en rire jaune, atrocement jaune.

       Clapotis. Je suis né d’un tout petit clapotis.   

 

Fabrègues, le 21/02/2026

 

©Dominique Aussenac

Dominique Aussenac

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