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Ou les mots cessent de faire la tête et revêtent un
visage. |
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GUEULE DE MOTS
Cette rubrique reprend un second souffle en 2014
pour laisser LIBRE PAROLE À UN AUTEUR... Libre de s'exprimer, de parler
de lui, de son inspiration, de ses goûts littéraires, de son attachement à la
poésie, de sa façon d'écrire, d'aborder les maisons d'éditions, de dessiner
son avenir, nous parler de sa vie parallèle à l'écriture, ou tout
simplement de gueuler en paroles... etc. Automne 2026 Libre parole à Dominique
Aussenac Mes
grumeaux de mots |
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Mes grumeaux de mots L’actualité enfièvre. L’actualité sidère. Rayant le réel, ses gouttes de mercure et de sang s’insinuent partout, diffusées par nos lucarnes, écrans, boîtes parlantes. Mais, à l’instar de Francis Ponge, ainsi que de ceux qui accusent le thermomètre de réchauffement climatique, faut-il s’en prendre à la radio, fileuse d’ondes ? « Cette boîte vernie ne montre rien qui saille, qu’un bouton à tourner jusqu’au proche décil, pour qu’au-dedans bientôt se rallument plusieurs petits gratte-ciels d’aluminium, tandis que des brutales vociférations jaillissent qui se disputent notre attention. » (Le Parti Pris des choses, 1942). Il rajoute plus loin qu’elle déverse : « Tout le flot de purin de la mélodie mondiale.» Sévère, Ponge, ne l’éponge pas, ne réussit pas à l’éponger ! J’aime la radio, la radio plus que tout autre média.
J’aime à entendre des voix. Lorsqu’elles sont multiples, discordantes,
variées, elles me permettent liberté de mouvement et de pensée, engendrant un
recul par rapport aux faits, aux événements, clairement parce qu’elles n’utilisent
pas l’image. L’mage qui happe, pétrifie, hallucine, hormis bien sûr les
figures de styles et de tons. L’actualité désole. L’actualité décoiffe. Chaque matin, pourtant,
accro, j’accepte la perfusion comme si le malheur du monde devait préfigurer
le mien. Comme si comprendre et analyser la folie généralisée me permettait
de mieux vivre la mienne. Les voix de l’actualité me criblent de mots, de
gros mots, de grumeaux de mots. Mots-valises, mots qui dévalisent, mots qui griment,
mots qui grincent, mots qui désappointent, mots à reliure, mots lignifiés,
lénifiants, mots glu, gluants et mots globines, novlangue… Des mots, des
mots, des mots. Tel un saint Jean-Baptiste ou un fakir indien tout acupuncturé de
clous, au cœur désabusé, je suis tout traversé de mots. Des flèches de
non-sens, de contre-sens, des formules condensées, insensées, encensées
perforent mon âme. En geyserise un sang noir, comme sur ces tableaux de martyrs,
aux couleurs à gerber. Pourtant j’affirme aimer les mots. Tout dépend de leur
sonorité, leur forme, leur origine ou leur lien avec justement l’actualité.
Les mots, c’est ce que nous en faisons. Mais certains se les approprient, les
capitalisent, les rendent fécaux, prennent du pouvoir sur la langue et la vie
qui en découle. Les mots ont toujours vécu des âges farouches. Notre impitoyable
aujourd’hui, les faisande souvent, les rendant parfois insupportables. Que provoque en nous la litanie des termes suivants et en vrac : frappe chirurgicale, encéphalopathie spongiforme, hubris, disruptif, en même temps, cluster, cul de sac épidémiologique, spoiler, à bas bruit… ? L’expression frappe chirurgicale percute, tout en jouant au bonneteau, ce jeu de dupe qui enfume et escroque le chaland. Elle n’est pourtant pas jetée à la sauvette. Elle a été mûrement distillée dans des laboratoires militaires du langage. Elle fait partie d’un narratif, amoindrissant tout en la justifiant, la violence, l’horreur, la barbarie. Elle légitime tout bombardement, en particulier ceux nord-américains de la guerre dite du Golfe pas très clair. Elle fut fourbie par le Pentagone dans le but de masquer une action de guerre dont on questionnera toujours l’utilité et l’irresponsabilité ? Ce détournement sémantique métamorphose des assaillants, la soldatesque et ses têtes chercheuses en sommités médicales aux blouses immaculées incisant une plaie pour cautériser un mal, un conflit du mal, Satan, Saddam Satan. Presqu’une œuvre humanitaire. La frappe chirurgicale nie tout bombardement à l’aveugle. Répété à longueur d’antenne, le terme ulule dans nos têtes comme un fantôme hystérique, nous engluant à jamais du côté des soignants, des thérapeutes aux mains d’argent, aux doigts si agiles, à l’instar de ces guérisseurs philippins qui dans les années quatre-vingt prétendaient traverser les corps sans inciser et prélever ou guérir quelque organe. Mais, le terme frappe chirurgicale est passé de mode, il n’est aujourd’hui plus question de frappes chirurgicales en Ukraine, à Gaza ou ailleurs, mais d’avalanches massives de drôles de drones, de missiles humoristiques, bref de pruneaux. De frappes défensives, mais nous y reviendrons. Frappe chirurgicale est une expression prise de tête. Et nos têtes justement ont eu bien du tracas. Le printemps était trop vert, elles ont mangé tant de salades. L’Encéphalite spongiforme bovine les a menacées. Vous souvenez-vous de cette définition qui n’en finissait pas d’osciller il y encore si peu de temps, à longueur de média ? Un temps de pré-virus, d’avant confinement. Elle évoquait non pas le cerveau de Ponge, mais un cerveau éponge, les moelles d’une pensée détruite. Ce n’était pourtant qu’un terme scientifique fuitant une première fois d’un laboratoire. Peut-être même un terme trop scientifique, qui asséné, brandi, vociféré, finira par évacuer sens, tout contexte. Si bien qu’une simplification s’opéra et la pathologie engendrée se mut en maladie de la vache folle. La vache ! Animal sacré pour les uns, expression imagée pour les autres, ceux qui condamnent son air bête et ou méchant. La vache, une grosse citerne pleine de viande et de lait, juste
bonne à bouffer du foin, à se laisser traire, à voir défiler des trains, à
ricaner sur une boîte à fromages… La vache qui rit est pourtant l’image de la
passivité, d’un brin d’immuable. La vache, Chagall, lui, la hissait sur les
toits ! Mais ces deux termes, encéphalite spongiforme et vache folle, en occultent bien d’autres, répétés eux aussi à l’infini, sans le plus souvent être accompagnés d’explications conséquentes. La folie de la vache camoufle en fait la nôtre. Nous sommes tous des vaches folles, des vaches à lait, des vaches à sang et à eau. Notre déraison, mais aussi notre folle culpabilité ont ainsi trouvé leur vache émissaire ! La vache est devenue folle parce qu’inadaptée au monde moderne, à
sa productivité, ses usines, sa compétitivité. L’intelligence, est-il clamé,
est pourtant la faculté d’adaptation ! La vache en a visiblement manqué.
Herbivore, il lui fut donné de la poudre de cadavre à ruminer. Pas n’importe
quelle poudre, des farines animales issues d’autres bovins
"recyclés". Les nazis aussi ont recyclé des cadavres, surtout la
peau et les dents en or. Les ont-ils donnés à consommer à
d’autre humains ? Rien ne se perd,
tout se recycle. Et si la vache transmettait les miasmes de notre propre
folie ? Un temps, il fut question de passage de la maladie vers l’homme. La
maladie de la vache folle se transmettrait-elle à l’homme déjà fou ?
Un temps, certains évitèrent de consommer du bœuf, d’autres de colorer leur
vin avec du sang taurin. Puis la maladie recula, son actualité aussi et tout
rentra dans l’ordre, le terme réintégrant les grimoires et codex des vétérinaires.
La menace demeure néanmoins latente. D’autres maladies, d’autres épidémies
attendent au coin du bois. « J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l’assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Puissent forcer le mufle aux Océans poussifs ! » Le bateau ivre, Arthur Rimbaud. La mondialisation a eu pour effet de transformer notre planète en village. Un village qui d’un coup s’est blotti derrière ses châteaux forts pour parer différentes invasions. Les humaines, certes, fortement régulées, voire réprimées puisqu’elles ne font pas partie des libres échanges de marchandises. Mais aussi les immatérielles, les virus, les épidémies. Ce village mondial s’est mué en fort Chabrol ou fort Alamo, en camp retranché plus ou moins organisé en clusters multiples et avariés. A une consonne près, cluster interpelle homophoniquement le général yankee, Georges Armstrong Custer, le yankee, le yankee qui arborait impassiblement, cheveux longs, fières moustaches et fine barbichette sous un galurin de cavalier militaire. Le yankee qui s’illustra lors des guerres dites indiennes, lire guerres d’extermination des peuples premiers. Il mourut, défait par Crazy Horse et ses braves, à Little Big Horn. Les Sioux, indiens des plaines dégénérés, cruels, ignares et mécréants selon saint Western diront qu’après la bataille volèrent au-dessus des cadavres de soldats, des “grenouilles vertes“, non pas d’innocents et verts batraciens, mais des dollars en billets, rainettes de l’avidité des nouveaux conquérants. Les soldats de Custer avaient reçu leur solde juste avant la bataille. Cluster est forcément encore un anglicisme, il
signifie groupement d’un certain nombre de petits objets. Un fatras ! Un
mescladis fourre-bourre ! Lorsque la
suspicion, l’inquiétude, l’incompréhension envahissent le monde, rien de mieux
qu’un néologisme fumeux, anglo-saxon de préférence pour donner le change. Le
cluster délimite la Terra Incognita d’une
contagion mystérieuse, constituant ainsi une poche obscure, métabolique,
délétère. Il est vrai que les expressions archaïques telles zone de
propagation de la maladie, territoires de la mort, concentration de
souffrance et d’anxiété ne possédaient pas ce caractère aussi sexy et fumeux
que cluster. Le général Custer, homme sans scrupules, massacra à tout va, vieillards, femmes et enfants, profanant les cimetières. Son ambition semblait démesurée ainsi que sa fierté, il possédait un hubris fortement dilaté. Tiens Hubris ! Hubris, terme biscornu, à hue et à cassure, précipite et stoppe tout à la fois. Hubris est allé se faire voir chez les Grecs. Depuis, il fut plus ou moins inusité en France. Fréquent dans le monde anglophone, ce mot-miroir, ce mot-Palais des Glaces, ce mot versaillais reflète parfaitement la psyché d’un jeune et fringant président. Brillant, propre sur lui, bien au-dessus des lois des simples mortels, gaulois ou autres sujets de sa République, il aime tant à s’y narcissiser dans l’hubris-miroir ! L’hubris, qu’es aquo ? Dans l’antiquité, hubris est une variante d’hybris signifiant démesure, orgueil inacceptable de la part d’un mortel. Ces airs fiers, fats, cette supériorité insolente des humains devant immanquablement être punis par les Dieux. À moins bien sûr de s’instaurer soi-même Jupiter. D’après Vincent Azoulay, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales : « L’hubris aurait un lien avec le comportement qui écrase, qui piétine, et qu’on peut associer à des actes transgressifs violents et notamment au viol. » L’hubris, éternel miroir sans tain. L’hubris est-il disruptif ? Ce mot disruptif barbèle la langue jusqu’à la muqueuse. Baiser rageur, sonorité et langue s’y affrontent à coups de rasoir. Disruptif pique et griffe sans collégram, ni bour et bour et rataplam. Disruptif ça intime, ça intimide. C’est cassant et incassable à la fois. On rigole pas avec disruptif ! C’est du sérieux, du technologique. Un mot à évincer le peuple, la populace, les pantouflards, les non-spécialistes, forcément imbéciles, sans-dents, intrus d’un monde convenu entre puissants. Disruptif est un mot d’élite comme il y a des tireurs. Mot issu de l’Entreprise, pas le vaisseau de la Guerre des étoiles, tiens encore une guerre ! Non, l’Entreprise, immense vaisseau fantôme du capitalisme, de la start-up Nation. L’Entreprise continue et disruptive à la fois, très souvent au-dessus des lois. Disruptif. Un mot qui. Un mot qui qui, un mot qui crée une véritable rupture au sein d’un secteur d’activités tout en renouvelant son fonctionnement. Il suffit de changer, de tout changer pour continuer à profiter. Un mot cinglé avec autorité. Si vous ne remettez pas en question votre présence au monde comment ce dernier peut renouveler ses profits. Les richesses égoïstes d’une minorité active, huppée, auto-satisfaite et concupiscente ? Les sacrifices pour les gueux, la lumière pour les sexys si “mignons“ agitateurs et aventuriers de la Macronie dont l’expression « en même temps » instaure un non-sens, un contre-sens, une absence de sens. Disruptif donc...tout en restant les mêmes. En même temps, le pour et le contre, le tout et son contraire, l’action et l’inaction, le sans queue ni tête, à droite-gauche, à droite-droite, de l’extrême centre à l’extrême... Tout cela, je le spoile avec amertume certaine et humeur et humour délétères. Je vous le spoile à tout vent, à toute heure. Je vous spoile ce terme très moche qui ne renvoie ni à poêler, ni à “se poiler“, ce que nous faisions jadis devant les films de Bourvil et De Funès. Spoiler est-il un contre-avatar, un dévoilement du Mouvement #MeToo, stigmatisant agressions sexuelles et patriarcat ? Un mot woke, un mot éclairé quand les termes dévoiler, déflorer, résumer fleurent tant le sperme et une brutalité archaïque vernaculaire archétypale ! Spoiler, les spolient tous ces mots du langage courant. Quand une langue, au demeurant l’anglo-saxon dont spoiler est issu, s’affiche plus rutilante qu’une autre, y a du souci à se faire ? Il faut alors parler d’acculturation. L’occitan et ses derniers locuteurs en savent quelque chose. Mais je ne vais pas vous en spoiler la narration ou plutôt le narratif. J’ai peur de tout divulgâcher ! Tout cela pue son cold case, son storry-telling aussi, l’art d’enfumer ou de prendre du pouvoir sur une autre langue naïve et inadaptée… Méfions-nous toujours de La Voix de nos maîtres ! Ces mots, formules, tournures ne sont jamais innocents, proférés
avec gourmandise, redondance, snobisme, fascination, provocation par des
journalistes, animateurs, communicants, publicitaires, politiques...
Certains, patelins aguicheurs, se muent en obscènes hauts parleurs de vide et
de vent. Ce n’est pas l’innovation en soi qui déconcerte. Être riche de
mots nouveaux crée un bienheureux capital que j’aime à stocker et à diffuser
dans et de ma Tour de Babel. Ce n’est pas non plus l’obsolescence programmée
du langage, qui inquiète. C’est surtout le miroir aux alouettes dans lequel
nous prennent ces mots et à ce qu’ils renvoient. Les mots d’aujourd’hui
paraissent si viraux, toxiques, latents, qu’il serait sage de ne plus nous
inoculer de si vilains mots ! Parmi les nouvelles du matin, un flash d’info percute violemment pavillon, marteau et enclume. C’est avéré ! La fièvre dite aviaire vient de commettre de nouvelles victimes et ce pour la première fois chez les mammifères. Exit deux renards, un chat, un grizzli… Un raton-laveur ? À quand la contamination prochaine de ces êtres dits humains ? Non, la voix et les termes de la scientifique rassurent : « Ces mammifères sont uniquement contaminés parce qu’ils se révèlent culs de sac épidémiologiques. » Wouaw ! La belle formule. Quatre mots signés à la pointe de l’épée. CULS DE SAC EPIDEMIOLOGIQUES ! Quatre mots qui mettent l’affaire et la tête dans le sac, quant au cul que peut-on en attendre ? Le foutre par-dessus tête ? Cul de sac épidémiologique ! Cul de sac épidémiologique ! Je ne conteste pas l’explication scientifique, je ne la comprends pas. Son condensé en cul de sac épidémiologique me panique, me destimbourle. Et je ne sais pourquoi cul, sac et tête me renvoient à… Bohumil Hrabal, écrivain tchèque, on dit aujourd’hui slovaque, au putain de sacré blaze presqu’imprononçable pour un non-slave, natif d’une ville, elle aussi emplie d’élisions, Brno. Le bonjour de Brno, Bruno ! Bohumil aimait beaucoup la bière, en ingurgitait des tonneaux, ainsi que l’ironie, le vivant, le cru, le scato, bref le trivial. Interdit de publication après le Printemps de Prague pour « grossièreté et pornographie », deux de ses livres passés au pilon. Dans le superbe roman Une trop bruyante solitude, son héros Hanta est forcé par la censure stalinienne et associée, de broyer des ouvrages qualifiés de licencieux. Les livres ce sont des mots, des mots donnent corps à des êtres,
des hommes, des femmes qui vivent, s’aiment, se déchirent. Hanta entre deux
bitures, devant sa presse, se révulse, se tord de douleurs en observant le
sang ruisseler de tant de volumes sacrifiés… Il est mort bêtement, Bohumil, le trois février mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept.
Mourir c’est forcément toujours stupide ! Dans un premier temps, la
radio affirma qu’il avait été interné dans une maison de retraite. Je n’aurais jamais imaginé qu’il finisse aussi vieux, dans un lieu, pour lui, si incongru, fleurant la mort et le chou. il était né en quatorze le siècle précédent ! « Avec son œil d’épervier, son air roublard et sa casquette de cheminot, Bohumil Hrabal avait l’allure d’un paysan de Moravie qui, à défaut de croire aux lendemains qui chantent, célébrait au jour le jour la terre et ses fruits, faisant ripaille dans la bonne humeur et se soûlait à la bière sans remords », affirme dans une préface Philippe Petit. Kundera, lui, déclare : « Bohumil Hrabal ne ressemblait à personne d’autre, il ne ressentait ni le besoin de faire de l’anticommunisme, ni de se proclamer “moderne“ ; il était tel qu’il était : inimitable, et apolitique. Il trouvait absurde de faire d’une œuvre d’art un crime. Lui répugnait non pas une idéologie particulière, mais toute idéologie. Il était un écrivain non engagé. » Du haut, de la terrasse d’un hôpital, alors qu’il lançait des graines aux pigeons, Bohumil aurait chuté, s’esclaffant en contre bas. S’est-il suicidé ? Peut-être est-il tombé dans un cul de sac existentiel ? Tiens, j’ai un nouvel accès de fièvre, moi aussi, la tête engoncée dans un cul de sac existentiel, voire civilisationnel. Tiens, aujourd’hui, il pleut des pigeons et aussi des colombes ! Tout cela, j’aurais souhaité vous le dire à bas bruit, à bas mot. Bas bruit est un terme qui certainement existe depuis la nuit des temps. Il réapparaît depuis quelques années, blotti, confiné au détour d’une phrase, d’un commentaire. Peut-il contrer le brouhaha, la cacophonie dans laquelle nous vivons ? Du bas bruit au babil, y a-t-il plusieurs pas ? L’Académie française en 2020 se voulait plus inquiétante, dénonçant des extensions de sens abusives : « L’expression à petit bruit s’emploie couramment au sens de « discrètement, sans éclat ». Si sa voisine à bas bruit a eu autrefois le même sens, elle s’emploie plutôt aujourd’hui dans la langue de la médecine pour qualifier un mal qui se développe insidieusement et ne se signale par aucun symptôme qui permettrait de le repérer avant qu’il ne devienne irréversible. Il est préférable de ne pas étendre systématiquement l’usage de cette expression au-delà du monde de la médecine pour en faire un synonyme de « sournoisement » ou « sans que l’on s’en rende compte ». Tout cela, j’aurais souhaité vous le dire à bas bruit sans brusquerie ni sournoiserie aucune, à bas mot, fraternellement, avec les abats des mots, les tripes, les viscères, le cœur et l’âme. J’aurais souhaité vous le dire à l’oreille, je vous aurais ainsi chuchoté: « N’ayons pas peur des mots. Des gros, des maigres, des discursifs et des bègues, des lignifiés et de ceux chargés d’émois, d’espérance, d’énergies vitales. Simplement ré-humanisons-nous ! Ré-humanisons-les ! Ils devraient, alors en amis, nous aider encore à vivre et aussi à mourir. Ne laissons personne les accaparer, prendre des prises de position majoritaires sur nos langues » Mais chut… ! Fabrègues,
du 02/03/2023 au 23/02/2024 Des mots pour le dire, des mots pour
les dire ! Phrase et anti-phrase,
mémoire et anti-mémoire, lait et anti-monte-lait, qu’il est long le chemin,
qu’il est long et contradictoire, le long chemin des mots contrariés qui
donneraient du sens, qui libéreraient la langue du langage ! Les mots ou
le chemin ? Faut-il plus d’insensé pour donner du sens ? Du sens à
quoi ? Du sens aux sons ! Du sens aux tifs, du sens aux mots tirés
par les cheveux, les cheveux échevelés des chevaux sur la langue, du
sensitif, du baume de mots, gomina sur nos bobos. Il n’y a pas qu’aux mots
qu’il faudrait donner du sens. En donnant du sens au mot donnons-nous plus de
sens à la vie ? Si les mots ont plus d’un sens, la vie en aurait-elle un
ou plusieurs ? Je barde le langage de tout et de son contraire.
Moine et antimoine, encapuchonné et décapuchonné, rayé et enrayé, alchimiste
maladroit, j’essaye d’extraire l’or des mots. Je peux ainsi philosopher à la
petite semaine en parlant vainement d’absence, d’absence de certitude,
d’absence de vérité. Quant à la pierre dite philosophale, on se doit de
l’inventer, à défaut de l’éventer. Je crois qu’à défaut de bien les dire, de
bien les définir, on se doit de trouver du plaisir dans les mots, du même
plaisir qu’on prend avec les doigts à sucer une figue, à lécher le miel, à roséguer un poulet. On se doit, on se doit, on se
soudoie, on se vouvoie, on louvoie, on parle avec les doigts, on compte les
bons mots sur le bout de ses doigts. On donne des mots aux choses par peur de
l’Innommé. Les choses nous objectent et nous
prennent pour sujet. Je joue avec les mots, je jongle avec les mots, les mots
complètent les objets. L’objeu, c’est vraiment
quoi ? L’objeu de Ponge c’est le plaisir qu’on
prend à rajouter de la fumée. De la fumée de mots à la langue. Je m’enfume de
mots pour goûter leur fumet. Je fume les mots sans toutefois les flinguer. Je
célèbre la mort des mots en célébrant ma propre mort. Ma propre mort de mon
vivant dans le grouillement, la grouillance des
mots, j’ai pas assez de mots, alors j’en invente ! J’ai trop de mots, je
les passe au tamis, je roule la pâte à mot et puis je la pétrie. Je célèbre
la métabolisation des mots, l’irisation des mots, l’atomisation des mots. Je
m’active au grand Remplacement des mots par des images. Je participe à la
grande migration des mots. Je joue à pile ou face avec les mots. Tiens un mot
est retombé sur sa tranche ! Je tranche le langage, je me coupe la langue à
force de jouer. La langue coupée, je réinvente le poème qu’avait tissé
Philomèle, celle qui aime le chant et qui eut la langue arrachée et le corps
violé par son beau-frère et qui réinventa, retissa le poème, de sa langue arrachée.
La langue arrachée par le fil de l’épée qu’a révélée à Toulouse, Serge Pey et
aussi très certainement Claude Nougaro. Toulouse, to lose. Je ne suis
peut-être pas né pour perdre même si j’en perds mes mots. Je quête le mot
libérateur. Je ne connais pas ce mot. Je sais qu’il est paroxystique, du
moins je l’élève au paroxysme, au paroxysme des mots. Je quête le mot
paroxystique et ce n’est pas amen. Peut-être qu’il n’y a pas de mot libérateur
sans action sur les mots. La poésie-action est une libération ritualisée, pas
une révolution. À défaut de révolution des mots, je suce l’amande, j’aime à
sucer le noyau de tant de mots. Fabrègues,
le 15/10/2025 (*) Prothèses et pansements. Sparadrap, mot saugrenu, aussi saugrenu qu’empathique ! Comme dans zip ou slip, il y a de la vitesse dans sparadrap, de l’excès de vitesse, du soin et aussi de la maladresse. Ce n’est pas vraiment un joli mot sparadrap, mais qui a son charme et qui sort du lot. Il y a de la comédie musicale dans sparadrap, de la Peau d’âne, de la comptine. Un, deux, trois, sparadrap ! Presque de l’abracadabra, du juron mexicain, Aie, aie, aie, sparadrap ! De la formule magique. Et d’un coup, plus mal, sparadrap ! Mot qui s’étire, en trois syllabes s’étire, qui associe spara à drap, dans un léger roulement de spa, de ra et de drap. Ce spara italien, cet étirement à l’italienne, issu de spengere qui s’associe au français, drap, morceau de drap, drap de lin, drap de lit, drap blanc, drap qui vole au vent, drap qui s’accordéonne, s’accordéonise, compresse, peau, seconde peau, peau de bête, peau animale, à une certaine italianité, une façon de s’étirer, se retirer, de s’esquiver tout en se protégeant, toute italienne. C’est un mot plutôt amusant et puis qui colle aux
doigts, à tous les doigts. Mot burlesque, mot qui ricane. Qui ricane en se collant,
se décollant, se recollant aux doigts, au corps de l’homme, de la femme, des
transgenres, des animaux et humains blessés… Mot qui
cache, protège, soigne la blessure. Le petit rien, le bobo, la plaie, la
déchirure, l’hématome, la brûlure, le feu, la douleur, le mal, le doute, la
certitude, l’espoir… Seconde peau qui ensemence de peau, la peau. Il en faut
des sparadraps pour transformer un être en momie. Couvrir de sparadrap le
néant, c’est s’hasarder à combler le vide, recouvrir
le présent, le métamorphoser en homme invisible. Mettre un sparadrap à un
robot, cela suffit-il à le rendre plus humain ? Couvrir de sparadrap,
une intelligence dite artificielle, s’apparente à du bricolage, du bricolage
cyborg ? Une tentative d’adapter la faculté d’adaptation qui se nomme
intelligence à la machine, à moins que cela ne soit le contraire ? De se
déshumaniser telle la machine, d’humaniser la machine et son intelligence de
plus en plus artificielle, semble t’il... Aujourd’hui, je vais panser, entourer de sparadrap ma présence au monde, ça le rendra moins blessant, ça me rendra moins voyant ! Quoique ! La poésie est mon sparadrap pour affronter le néant Fabrègues,
le 12/07/2026 (*) Café bien frappé Frappe défensive à la fin du printemps, au début de l’été. Frappes toutes défensives sur Téhéran. Frapper défensivement. Ah la belle info ! Ah
la belle affaire, l’affaire à faire ! Bien frapper pour défendre. Ah la
belle annonce de frappe défensive ! C’est fort de café, lui aussi bien frappé ! Frappé défensivement, le café ? Frapper le premier pour mieux défendre son café ? Qui frappe le premier pour se défendre ? « Je te frappe le premier et tu seras très loin de m’attaquer. » Dans les cours de récré, on en est tous, tout retournés, dans le pas moi c’est lui, c’est si fort de café et quelque part aussi fort décaféiné ! Frapper défensivement, c’est fort, c’est si fort, c’est si fort et si noir de café, même sans caféine ! Rhétorique de l’attaque-défense, de la défense
attaquante. Stratégie toute footballistique. O combien de défenseurs sont
devenus attaquants ? O combien d’attaquants défendent ? S’il est
peut-être défendu d’attaquer, le premier, il n’est pas défendu de défendre en
attaquant. Du burlesque cynique. Sur le bristol d’invitation était-il marqué ? « Nous nous invitons à nous défendre en vous attaquant chez vous, excusez-nous des désagréments ! » C’est du récit, de la poudre de récit, du nescafé récitatif, presque de l’excuse, si ce n’étaient les missiles... Les missiles missilant leurs missives incendiaires, s’excusant eux-aussi de défendre en attaquant des ennemis menaçants. Après, tout juste après, les missiles se croisent,
les missiles de croisière... Allez savoir pourquoi la croisière des
missiles s’amuse ? Nous sommes en tous cas ici très loin de Melville, de son Nobody affirmant : « Je préférerais ne pas... » Plus près de la loi du Talion. Œil pour œil et dent pour dent. Œil attaquant pour œil défensif, dent défensive pour œil attaquant. Œil attaquant à dent défensive. Dent attaquant l’œil défensif. L’œil défendant en attaquant la dent. Œil de verre et de Patrick pour une défense de verre ou une attaque d’airain ! « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn... ». Hugolien cahin-caha qui donne mal aux reins, aux rognons, mais pas que... Œil qui se mord la queue. Œil mort et défensif, Œil de verre d’Abel regardant de sa tombe Caïn, l’œil avisé, avisant de Caïn, premier attaquant. L’œil du tigre à œil et dents de tigre attaquant sa dent. Quel est le premier défenseur ? Quel est le premier attaquant ? Match nul, balle au centre. Au centre de l’attaque ou au centre de la défense ? Peut-on parler d’offense aux valeurs défensives ? Peut-on parler de défense des valeurs offensives ? Frappe défensive à la fin du printemps, au début de
l’été. Frappes toutes défensives sur Téhéran. Un jour, le jour attaquera défensivement la nuit.
Une nuit, la nuit frappera défensivement le jour. Un jour ou une nuit, il n’y
aura plus de jour. Il n’y aura plus de nuit. À moins qu’un jour ou une nuit,
nous extrayons le jour de la nuit et la nuit du jour et déclenchons, en ce
monde, le contraire d’une frappe défensive, carrément une Paix offensive.
Mais il fait toujours si noir en ce monde, en ce fond de tasse de
café de monde, cet immonde ! Fabrègues,
le 05/08/2026 ©
Dominique Aussenac |
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Dominique
Aussenac Francopolis
– Automne 2026 Recherche Éric
Chassefière |
Créé le 1 mars 2002