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Pieds des Mots : Archives

 

PIEDS DES MOTS

Où les mots quittent l'abstrait pour s'ancrer dans un lieu, un personnage, une rencontre, un objet de la nature ou de l’art...

Le principe des Pieds des mots est de nous partager l'âme d'un lieu, réel ou imaginaire, où votre cœur est ancré...

 

Automne 2026

 

7 poèmes inédits extraits de

Aller au-devant des songes

 

Catherine Bruneau

 

Une image contenant plein air, ciel, arbre, plante

Description générée automatiquement

 

 

Aller au-devant des songes

 

il existe un breuvage des cent songes

une robe grenat sombre

qui n’augure rien de gai

et pourtant il faut essayer

 

mais chercher le moment parfait

se prépare le plaisir

celui de la rencontre amoureuse

car là est le lieu des rêves

 

de ceux qui transportent

dans cette réalité aiguisée

qui tranche les peurs, les doutes

exacerbe la jouissance

 

du corps, du cœur

peut-être même de l’esprit

puisque le souvenir s’y inscrit

indélébile pour longtemps

 

pour le temps de la vie

il faut essayer

aller au-devant des songes,

les cent que l’on ne sait pas énoncer

 

y aller résolument

 

*

 

Alors, marche suspendue

 

jardin à l’abandon, les hautes herbes

agitent leur frondaison jaunie

un grillage d’enceinte, trop fragile

couché sous le vent

 

des planches brutes alignées sur un mur

en attente de peinture

des carreaux de ciment posés sans joint

pour une décoration future, toujours reportée

 

un vieux carrelage sommaire

fragmenté par les ans

images de désolation domestique

la nature n’y est pour rien

 

elle, en charge du lieu

se promène, souveraine, indifférente

un chat sur les talons

caresse les branches négligemment

 

égraine des encouragements pour elle-même

ou les plantes qui n’en ont sûrement rien à faire

le désordre lui convient

éviter seulement le chaos

 

alors, en marche suspendue

écarter les vieilles choses et regarder le ciel

attendre le renouveau

et la vigueur annoncés ce jour-là

 

*

 

À toute respiration naît

 

à toute respiration naît

la joie naïve, le frémissement

de la peau caressée par le vent

la vibration délicieuse

 

du corps qui se tend dans la lumière

pour se faire plus grand

plus beau, plus puissant

ou simplement plus aimant

 

de la vie qui l’anime

de la terre qui le porte

de l’air qui le gonfle jusqu’à

ne plus pouvoir

 

prendre l’air

poumons bloqués au plus haut

dans le ravissement

dans l’abandon, l’exaltation de l’instant

 

à toute respiration naît

le mirage de l’apesanteur

du corps aboli par le souffle

traversé par le vent

 

le désir d’ubiquité comblé dans l’instant

la fusion appelée

avec pierres, plantes, oiseaux

qui ne savent rien

 

mais de leur présence seulement imaginée

comblent avec bonheur l’espace

la respiration se fait, prend vie

jusqu’à n’en plus pouvoir

 

*

 

Balancement irrépressible

 

le matin exhale un souffle humide

sur le visage bientôt pris dans les gouttelettes

infimes traces de nuit

offertes sans partage

 

la peau froissée se tend sous la lumière

mais les paupières restent closes

gardent encore la chaleur du rêve

les pieds nus s’agitent sur le sol froid

 

balancement irrépressible

éveil, éveil aux mouvements du jour

les épaules frémissent

sous la langue du jardin

 

douce et rugueuse à la fois

bientôt elle prendra pied dans le sol meuble

des allées, caressera les troncs

les branches, les feuilles

 

à défaut de saisir les ailes de l’oiseau

fera couler la terre entre ses doigts

eux qui ne savent pas s’arrêter de caresser

tout ce qu’ils peuvent saisir

 

et le jour passera jusqu’à l’immobilité apportée par la nuit

 

*

 

Faire siennes les ombres

 

faire siennes les ombres

qui s’invitent au jardin

après les heures de lumière

 

oublier les vieilles peurs

qui raidissent le corps

écouter

 

le craquèlement des branches

le cri des animaux perdus dans la nuit

imaginer leurs yeux fiévreux, leurs mâchoires serrées

 

qui attendent une proie

accueillir les bruits hostiles

pour oublier un temps les ombres

 

et puis darder les yeux

au plus profond de l’obscurité

attendre que les formes s’élèvent

 

et nous rejoignent, bienveillantes,

pour nous faire entendre le silence

et voir la majesté de la nuit

 

*

 

Habiter le jardin

 

habiter le jardin

c’est marcher au bord du monde

quitter les allées

fouler la glaise

 

ou bien la terre desséchée

compatir pour les herbes gelées

les branches dénudées

sentir la sève tendue vers les bourgeons

 

les renflements ténus sous le bois durci

en chercher la rugosité légère

sentir les tiges caresser doucement la paume

les doigts gourds et ridés

 

laisser l’argile habiller les mains de plâtre

la peau se figer sous la poudre terreuse

laisser le jardin pénétrer le corps, insidieusement

garder en soi la respiration

 

et le regain, habiter les temps du regain

quand les herbes jaunies reverdissent sous les pas

quand les cimes des arbres centenaires

transmettent le souffle de l’aube

 

quand le chat jaillit des fourrés

bondissant dans l’enchevêtrement

des herbes gorgées de la sève nouvelle

quand le jardin devient splendeur

 

*

 

La vie se poursuit

 

l'homme et son chien

que regardent-ils de concert

sur le chemin

leurs pas divaguent

 

un peu pour l’homme

plus pour le chien

mais ils ne se quittent pas

leurs marches mêlées

 

pensent-ils à leurs devenirs imbriqués

l’homme, pour les jours à venir

le chien pour le temps de la course ?

pas un mot

 

ou seulement un cri, un sifflement

un aboiement et la marche se poursuit

chaque jour un peu différente

toujours un peu la même

 

ne se lassent-ils pas ?

ainsi va leur cheminement

chacun avance de son pas

et la vie se poursuit

 

 

©Catherine Bruneau

 

 

Catherine Bruneau

Francopolis, automne 2026

 

 

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