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Aller au-devant des songes
il existe un breuvage des cent songes
une robe grenat sombre
qui n’augure rien de gai
et pourtant il faut essayer
mais chercher le moment parfait
où se prépare le plaisir
celui de la rencontre amoureuse
car là est le lieu des rêves
de ceux qui transportent
dans cette réalité aiguisée
qui tranche les peurs, les doutes
exacerbe la jouissance
du corps, du cœur
peut-être même de l’esprit
puisque le souvenir s’y inscrit
indélébile pour longtemps
pour le temps de la vie
il faut essayer
aller au-devant des songes,
les cent que l’on ne sait pas énoncer
y aller résolument
*
Alors, marche suspendue
jardin à l’abandon, les hautes herbes
agitent leur frondaison jaunie
un grillage d’enceinte, trop fragile
couché sous le vent
des planches brutes alignées sur un mur
en attente de peinture
des carreaux de ciment posés sans joint
pour une décoration future, toujours reportée
un vieux carrelage sommaire
fragmenté par les ans
images de désolation domestique
la nature n’y est pour rien
elle, en charge du lieu
se promène, souveraine, indifférente
un chat sur les talons
caresse les branches négligemment
égraine des encouragements pour elle-même
ou les plantes qui n’en ont sûrement rien à faire
le désordre lui convient
éviter seulement le chaos
alors, en marche suspendue
écarter les vieilles choses et regarder le ciel
attendre le renouveau
et la vigueur annoncés ce jour-là
*
À toute respiration naît
à toute respiration naît
la joie naïve, le frémissement
de la peau caressée par le vent
la vibration délicieuse
du corps qui se tend dans la lumière
pour se faire plus grand
plus beau, plus puissant
ou simplement plus aimant
de la vie qui l’anime
de la terre qui le porte
de l’air qui le gonfle jusqu’à
ne plus pouvoir
prendre l’air
poumons bloqués au plus haut
dans le ravissement
dans l’abandon, l’exaltation de l’instant
à toute respiration naît
le mirage de l’apesanteur
du corps aboli par le souffle
traversé par le vent
le désir d’ubiquité comblé dans l’instant
la fusion appelée
avec pierres, plantes, oiseaux
qui ne savent rien
mais de leur présence seulement imaginée
comblent avec bonheur l’espace
où la respiration se fait, prend vie
jusqu’à n’en plus pouvoir
*
Balancement irrépressible
le matin exhale un souffle humide
sur le visage bientôt pris dans les gouttelettes
infimes traces de nuit
offertes sans partage
la peau froissée se tend sous la lumière
mais les paupières restent closes
gardent encore la chaleur du rêve
les pieds nus s’agitent sur le sol froid
balancement irrépressible
éveil, éveil aux mouvements du jour
les épaules frémissent
sous la langue du jardin
douce et rugueuse à la fois
bientôt elle prendra pied dans le sol meuble
des allées, caressera les troncs
les branches, les feuilles
à défaut de saisir les ailes de l’oiseau
fera couler la terre entre ses doigts
eux qui ne savent pas s’arrêter de caresser
tout ce qu’ils peuvent saisir
et le jour passera jusqu’à l’immobilité apportée par la nuit
*
Faire siennes les ombres
faire siennes les ombres
qui s’invitent au jardin
après les heures de lumière
oublier les vieilles peurs
qui raidissent le corps
écouter
le craquèlement des
branches
le cri des animaux perdus
dans la nuit
imaginer leurs yeux fiévreux,
leurs mâchoires serrées
qui attendent une proie
accueillir les bruits hostiles
pour oublier un temps les
ombres
et puis darder les yeux
au plus profond de
l’obscurité
attendre que les formes
s’élèvent
et nous rejoignent,
bienveillantes,
pour nous faire entendre le
silence
et voir la majesté de la
nuit
*
habiter le jardin
c’est marcher au bord du monde
quitter les allées
fouler la glaise
ou bien la terre desséchée
compatir pour les herbes gelées
les branches dénudées
sentir la sève tendue vers les bourgeons
les renflements ténus sous le bois durci
en chercher la rugosité légère
sentir les tiges caresser doucement la paume
les doigts gourds et ridés
laisser l’argile habiller les mains de plâtre
la peau se figer sous la poudre terreuse
laisser le jardin pénétrer le corps, insidieusement
garder en soi la respiration
et le regain, habiter les temps du regain
quand les herbes jaunies reverdissent sous les pas
quand les cimes des arbres centenaires
transmettent le souffle de l’aube
quand le chat jaillit des fourrés
bondissant dans l’enchevêtrement
des herbes gorgées de la sève nouvelle
quand le jardin devient splendeur
*
l'homme et son chien
que regardent-ils de concert
sur le chemin
leurs pas divaguent
un peu pour l’homme
plus pour le chien
mais ils ne se quittent pas
leurs marches mêlées
pensent-ils à leurs devenirs imbriqués
l’homme, pour les jours à venir
le chien pour le temps de la course ?
pas un mot
ou seulement un cri, un sifflement
un aboiement et la marche se poursuit
chaque jour un peu différente
toujours un peu la même
ne se lassent-ils pas ?
ainsi va leur cheminement
chacun avance de son pas
et la vie se poursuit
©Catherine
Bruneau
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