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Coup de cœur : Archives

(2010-2017)

Une escale à la rubrique "Coup de cœur"
découvrir un poème qui nous a particulièrement touché
par sa qualité, son originalité, sa valeur

(un tableau de Bruno Aimetti)

 

Nous redonnons vie ici aux textes qui nous ont séduits,
que ce soit un texte en revue, en recueil ou sur le web.

***

Poèmes « Coup de Cœur » des membres du Comité

Mars-Avril 2022

 

 

Christian Bobin, choix Dominique Zinenberg

Mohammed Labib, choix Éliette Vialle

Jeanne Benameur, choix François Minod

Roberto Juarrez, choix Mireille Diaz-Florian

Michel Ostertagchoix Dana Shishmanian

François Teyssandier, choix Michel Ostertag

Michel Dufresne, choix Gertrude Millaire

 

Christian Bobin

choix Dominique Zinenberg

 

« Un homme aura donc passé sa vie à étaler du noir sur des toiles tendues. Les outils sont les prolongements de tes doigts. Les outils – pinceaux, brosses et compagnie – sont tes doigts en fer, en bois, en poils que tu appuies sur la toile à travers la brume noire. Le petit Pierre a les doigts pleins d’encre, il a mis du goudron sur le ciel. Oui, c’est la meilleure des raisons de vivre que d’ainsi presser l’outre du temps au-dessus de la toile couchée par terre. Gâcher du noir. Je connais deux, trois raisons de vivre aussi fortes. Le monde les ignore. Le monde a l’épée de l’ange enfoncée dans sa gorge. Encore un peu et le monstre avide de furies divertissantes sera mort. Alors nous respirerons, nous reprendrons une rasade d’air frais, comme nous n’osions plus le faire depuis des siècles. Un enfant affamé de deuil nous aura sauvés de nos fêtes mortifères. À cette superbe raison de vivre – se taire et s’appliquer à une tâche matérielle, humble – j’ajoute la lecture de poèmes. Ce n’est pas une spécialité d’écrivain, c’est une affaire commune : les rayonnants d’amour savent que ceux qu’ils aiment sont des poèmes de chair et d’âme. Enfin j’ajoute, à la réplique au néant, les petites cantates des noisetiers au printemps. Mon âme s’arrache à elle-même comme fait le geai qui gicle des bras du chêne et file dans la nuit du plein jour. L’homme qui d’habitude parle du nez dans les haut-parleurs des trains fait son réveillon. Aucune annonce n’agace le silence. Quel bonheur cette solitude, cette paix, ce noir. »

 

Extrait de Pierre, Gallimard, 2019 (14 €), pages 50-51.

 

Mohammed Labib

choix Éliette Vialle

 

J'écris encore à l'encre pure 

Empruntée aux nues à l'azur. 

 

Je ne peux vivre qu'en étant enfant 

Parmi les cris parmi les chants. 

 

Qu'importe les battements de tambour,

Puisque le cœur est plein d'amour.

 

***

 

Que j'écris veut dire être.

Que j'écris veut dire être la voix du temps.

J'unis les éléments.

Le seul lieu où les choses deviennent ce qu'elles sont, une seule chose, est le poème.

C'est le dernier havre de paix pour la vérité.

C'est l'âme qui prend forme dans un poème.

Le reflet du ciel dans un lac peut être le ciel lui-même.

On s'attache à des idées fausses pour paraître en règle.

Ce qui était vrai depuis un siècle ou même moins ne l'est plus aujourd'hui.

Les idées fausses sont la cause de la haine et des conflits.

Or, la vérité est plutôt poétique.

Il n'y a qu'un seul monde. 

Tout est un. 

Que j'écris... 

 

Saluons ce très jeune poète qui nous rappelle avec grâce et inspiration des vérités fondamentales. (Francopolis)

 

Jeanne Benameur

choix François Minod

 

Marchons à pas lents

Isis

puisse notre marche pensive

ralentir le pas

de ceux que nous croisons

 

que la pensée enfin

trouve le temps

de se poser dans les poitrines

de respirer

de prendre force

 

ma main est dans la tienne

 

tu me parles

des pays ignorés

qui m'attendent

 

tu as refait le corps de l'époux

dans les paumes patientes

la vie

a repris souffle

 

tu es celle qui ne désespère pas

et nous marchons ensemble

 

 

Peu à peu alors

j'imagine un monde

 

où les passants

se salueront

d'un léger signe de tête

comme lorsqu'on croise quelqu'un

sur un chemin de montagne

ou sur une plage déserte

attentifs

à ne pas déranger

la rêverie et la réflexion

sœurs elles aussi

 

j'imagine un monde

où les débats stériles

ne seront plus

que des fracas lointains

du temps où seul comptait le spectacle

attendu

connu

et réclamé encore

de ceux qui allaient se battre

au cirque

pour le plaisir des autres

assis sur leurs canapés

ou dans les gradins

c'est pareil

 

le martèlement des pieds

accompagnant

les cris

de joie ou de douleur

on ne sait plus

 

j'imagine un monde où sera précieux

d'écouter la pensée qui se cherche

au fond de soi

la saisir et la nourrir

lui donner forme singulière

et partageable

 

un monde

où le regard

se rendra prêt à voir ce qui passe inaperçu

prêt à cueillir

l'ailleurs

jusqu'au plus profond de nos os

 

quand nous marchons ainsi

lentement

nous nous transformons

l'empreinte de nos pieds a beau être

semblable et semblable

nous sommes différents

de laisser la pensée

se poser en nous

 

les mots nous habitent

nous sommes leur logis éphémère

 

parlés par d'autres bouches

ils auront un sens nouveau

ce seront toujours les mêmes mots

comme nos empreintes sur le sable

mais le mot pensé

le mot écrit

le mot lu

ne sont pas les mêmes

comme aucun pas jamais

ne peut être semblable

à la trace qui le précède

 

ah comme rien jamais n'appartient

comme le sable est le sable

et comme rien ne le retiendra

 

 

Nous sommes arrivés à l'endroit

où nous ne faisons plus qu'une

Isis ma sœur

tu traces des signes dans le sable

et je sais que c'est pour me souhaiter

le courage et la bonne route

 

je rentre lentement

chez moi

emplie de notre long voyage

 

sur mon bureau

les coquillages et les pierres

 

c'est la nuit ou le matin qu'importe

il me faut écouter

maintenant

le poème de chaque vie

en moi

et l'écrire

                                                              

 

Extrait de Le pas d'Isis, Editions Bruno Doucey, janvier 2022

 

Roberto Juarrez

choix Mireille Diaz-Florian

 

Roberto Juarroz  (1925/1995) est un poète argentin. Son œuvre est rassemblée sous le titre de Poésie Verticale. Chaque recueil porte ce titre unique ; seul varie le numéro d’ordre. Ces deux poèmes que je propose appartiennent au Onzième. Il justifie ainsi le refus du titre : « chaque titre, surtout en poésie, est une espèce d’interruption, un motif de distraction qui n’a pas de vraie nécessité. Sans titre, le recueil s’ouvre directement sur les poèmes, un peu comme ces tableaux dont l’absence de titre vous épargne les détours de l’interprétation ». (M.D.-F.)

 

XXIX

 

je me relis rarement

si je le fais

il me semble que celui qui écrivit cela

était quelqu’un qui resta en chemin

peut-être pour attendre mon retour

ou que l’on puisse s’observer de loin

ou qu’il prenne ensuite des chemins de traverse

afin de nous retrouver plus avant.

 

Se relire c’est supposer d’une certaine manière

que la vie passée

nous attend ailleurs,

comme si l’inverse d’un fils prodigue

attendait à sa porte

l’improbable retour de son père.

 

Derrière chaque mot écrit auparavant

se pressent comme un peuple furtif

toutes les paroles que nous ne pûmes écrire.

C’est pourquoi se relire c’est trouver,

non seulement les visions que nous fûmes,

mais celles qui nous sollicitèrent en vain,

et restèrent comme des algues curieusement insistantes

adhérant à cela

que nous recueillîmes sans le comprendre.

 

Si le temps n’était pas épuisé,

il vaudrait peut-être la peine de se relire

rien que pour ces adhérences.

 

XXX

 

Toute parole est un doute,

tout silence un autre doute.

Cependant,

la fusion des deux

nous permet de respirer

 

Tout dormir est un enfoncement,

tout réveil un autre enfoncement.

Cependant,

la fusion des deux

nous permet de nous réveiller à nouveau.

 

Toute vie est une forme d’évanescence,

toute mort en est une autre.

Cependant,

la fusion des deux

nous permet d’être un signe dans le vide.

 

Extraits de Onzième Poésie Verticale, traduction Fernand Verhesen, éditions Le Taillis Pré, 1992.

 

Michel Ostertag

choix Dana Shishmanian

 

Un instant d’exil, comme une cicatrice portée à même le cœur, au fond de l’âme, depuis l’enfance, recouverte par les linges du passé, un peu comme un bien reçu en héritage, trans­mis de génération en génération, sorte de viatique à usage interne, jamais évoqué, jamais montré et que l’on porte en soi tantôt comme un fardeau, tantôt comme un bien pré­­cieux : l’exil est en nous et seuls certains mesurent le poids de cette connaissance.

Nous portons tous en nous une part d’un exil qui nous est propre. Parisien en province ; pro­vincial à Paris ; ici nous nous sentons exilés de la vie que nous menions là-bas : jamais totalement ici, pas davantage ailleurs.

Qui sommes-nous vraiment pour n’être jamais tota­­lement heureux ?

Oh, toi ! L’exilé en ton langage, en ta manière de vivre, marquée du sceau de l’insolite, cher­che ton frère parmi nous, celui qui deviendra ton ami, ton conseiller. Ton rire commu­nicatif te servira de lien entre toi et les autres.

Oh, toi, mon frère en exil, à mille lieues de ce que nous sommes réellement, j’ai cru t’attendre en vain jusqu’à ce moment béni entre tous où nos mains se sont serrées et nos paroles se sont confondues ; doré­navant, nous ne serons plus seuls, toi et moi, nous pourrons parler d’une seule voix, marcher d’un même pas, côte à côte, à jamais.

Un regard au-delà des larmes pour mieux saisir l’innocence du moment. Pour mieux te connaître, me connaître aussi, fermer les yeux, ne rien dire. Penser à l’autre comme on penserait à soi un jour de pluie. Cacher ses mots bleus qu’on ne saurait entendre, qu’on ne pourrait comprendre.

St Charité, les yeux au fond des âmes, la main ouverte, à l’écoute de l’Autre, pour rien au monde ne jamais oublier qu’être un homme, c’est vivre parmi les Hommes debout pour tous les autres, indéfectiblement.

Le silence responsable d’un partage consenti nous renforce dans notre conviction d’Être.

 

Extraits du second volet du dernier recueil de Michel Ostertag, Jean Sébastien Bach, musicien de Dieu, suivi de : La vieillesse est un exil, éditions Le Lys Bleu, 2022

 

François Teyssandier

choix Michel Ostertag

 

Comme si les miroirs

Étaient des portes

Que tu pourrais ouvrir

D'une simple poussée de la main

Pour passer de l'autre côté

De l'horizon et fouler de nouvelles

Collines qu'arase le vent

Et qui s'arrondissent sous le poids

De la lumière que reflètent les torrents

Dévalant de cimes que personne ne pourra gravir

 

 

Jeunesse perdue

 

Dans ce dernier

Vol d'oiseaux

Et les sourdes

Détonations du soleil

A l'intérieur de nos poitrines

Jeunesse qui

N'a peut-être

Pas eu lieu

Dans les souvenirs

Ensevelis sous

La pesanteur du temps

Et sous ce petit tas

De cendres aussi

Légères que les voix

Mortes de ceux

Que tu as aimés

Et qui respirent encore en toi

 

Michel Dufresne

choix Gertrude Millaire

 

Le monde a peu, si peu de choses

À quoi s’accrocher quelquefois

Même avec nos lunettes roses

Et tous nos cels, nos écrans plats.

Oui, le monde est si peu de chose

Quand tout se met à basculer

Et qu’il se passe plein de choses

Qu’on n’avait pas su deviner.

Et voilà que dans sa tête

Tout s’est remis à danser,

Tous ces mots qui font la fête

Ces couleurs et ces idées.

Et l’homme a peint des nuages

Et les gens se sentaient mieux,

Il n’en fallait davantage…

Les beaux rêveurs sont précieux.

Le monde est pris par tant de choses

Entre l’enfance et l’âge d’or,

Des bancs d’école à la névrose

Et chaque fois battre un record.

Une maison toujours plus grosse

Avec de moins en moins d’enfants,

Le coût de la vie qui explose

Et le temps qui n’est que du vent.

Et voilà que dans sa tête (…)

Le monde est fait de tant de choses

Qu’on voit, qu’on lit dans les journaux

Qu’on nous injecte à faibles doses

Mais tant de fois sur les réseaux.

Le monde a comme une overdose

Et comme un grand vide à la fois,

On écrit beaucoup sur les causes

Et on repousse à chaque fois.

Et voilà que dans sa tête (…)

 

Les beaux rêveurs, chanson M. Dufresne, janvier 2022

 

 

 

Coups de cœur des membres

Christian Bobin, choix Dominique Zinenberg

Mohammed Labib, choix Éliette Vialle

Jeanne Benameur, choix François Minod

Roberto Juarrez, choix Mireille Diaz-Florian

Michel Ostertagchoix Dana Shishmanian

François Teyssandier, choix Michel Ostertag

Michel Dufresne, choix Gertrude Millaire

 

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