|
Le Salon de lecture Découverte
d'auteurs au hasard de nos rencontres |
*** |
|
SALON DE LECTURE Été 2026 Chantal Enocq « Tout être humain a
la capacité de créer, d’être un artiste » Entretien et
poèmes (*) |
|
|
Entretien (7 mai
– 3 juin 2026) Chantal,
ton itinéraire de poète passe par de nombreux champs d’expression que tu as
explorés les uns après les autres : danse théâtre, danse thérapie, mise
en place de scènes ouvertes, animation d’ateliers d’écriture, nous
reviendrons dans le cours de cet entretien sur ton parcours. Tu es une poète
de l’oralité, tu aimes faire circuler la parole, t’inscrire dans une chaîne
de paroles te reliant à ceux qui t’entourent, et c’est par un travail sur le
corps (tu as été danseuse), non sur l’intellect, que tu t’appliques à faire
naître les mots, chez les autres, et dans ta propre poésie. Je trouve ces
quelques vers dans l’un de tes poèmes : « Pétri le corps dans tous
sens, / faire émerger une forme / où l’œil puisse reconnaître
l’humain ». Prendre forme humaine à travers la mise en mots du corps…
Est-ce bien cela ? Faire naître la vie avec le poème, et avec la vie la
relation fraternelle à l’autre ? La danse, le théâtre, la poésie,
laquelle de ces activités est à l’origine des autres ? D’où est né, et
quand est né, ton désir d’écrire ? Je vais essayer de répondre brièvement
à deux de tes questions qui se rejoignent, pour moi du moins. L'origine de mes activités est reliée
non à un désir d'écrire ou autre mais simplement tient à l'origine même de
ces activités dites artistiques. Tout être humain a la capacité de
créer, d’être un ''artiste'', et celle-ci est venue sur mon chemin de vie
comme cela arrive à beaucoup d'autres !! Je n’ai nullement l'ambition, la
prétention, de faire naître la vie avec le poème comme tu l'écris et encore
moins une relation fraternelle avec l'autre, étant féministe (le mot
fraternité vient de 'frère' et exclut les femmes – un exemple de la langue patriarcale),
il y a un mot en anglais 'sisterhood' que je ne
sais pas traduire qui serait là plus approprié … Tu me dis 'poète de l’oralité'
(poétesse pour moi) et je pourrais dire bien sûr car la poésie est née de
l'oralité, puis l'imprimerie est arrivée et a enfermé les poèmes dans des
livres !! mais depuis plusieurs années il y a de plus en plus de lectures
et de scènes de poésie, donc oui on peut dire que je suis dans l'oralité. Tu sembles dire
que c’est une rencontre avec l’art qui t’a conduit à t’intéresser, entre autres,
à la poésie. Peux-tu nous décrire un peu les circonstances de cette
rencontre, et plus généralement nous en dire plus sur ce « chemin de
vie » dont tu parles ? Il inclut notamment une longue période
passée à Londres dans ta jeunesse, période durant laquelle tu as obtenu un
« Bachelor of Arts ». Cette période a-t-elle été le déclencheur de
ton intérêt pour les arts en général, et pour la poésie en particulier ?
Ma rencontre
avec l'art, la poésie, comme ma rencontre avec toi, s'est faite sur le chemin
de la vie mais ma vraie rencontre a eu lieu quand j'étais au collège, là j'ai
rencontré Baudelaire avec 'l'étranger'. Un poème où je me suis
totalement retrouvée et encore maintenant !! Puis à Londres
c'est le début de mon écriture, nourrie par la publication de nouvelles
femmes écrivaines ou poétesses. Au début la plus lue est Virginia Woolf avec
'A room of one's own'
puis je découvre Margaret Atwood, J. Carol Oates, Nancy Huston, Doris
Lessing, Sylvia Plath, Adrienne Rich, Anne Sexton H.D, M. Angelou. La liste
est longue, je ne peux pas les citer toutes, mais aussi John Cooper Clark, le
précurseur de la poésie performance, M. Edwards, Ian Monk, etc, et avec toute cette nourriture j'ai pu être inspirée
et écrire, ce qui a abouti à la publication d'une anthologie 'Eve before the holocaust' (avec le
jeu de mot 'eve' traduit par eve
la compagne d'Adam!! et eve 'le jour d'avant'
l'holocauste). Voilà pour ma
période anglaise (où j'écrivais alors en anglais) Permets-moi de
rester un peu sur ta période anglaise. Tu m’as dit que tu y avais pratiqué la
danse théâtre et la danse thérapie. Peux-tu nous parler un peu de ces
expériences, nous dire en quoi la danse a pu nourrir ta vocation de poète, si
du moins c’est le cas ? Je ne pense pas
que les pratiques de danse thérapie et de danse théâtre qui étaient encore à
leur début en tant que discipline, ont nourri mon écriture. Je dirais
plutôt que c'est le contraire : c'est la poésie qui a influencé ces
pratiques émergentes, et probablement ma vie d'errance - le fait de vivre en
'exil' en Angleterre, de vivre de squat en squat, entourée d'artistes en
devenir etc. - qui a quelque part influencée ma fibre poétique, et évidemment
mes lectures comme je le disais précédemment. Poursuivons ton
chemin de vie. Tu rentres en France en 1990, où tu continues à écrire,
notamment pour le théâtre. Puis en 2003, tu
passes un D.U d’animatrice d’écriture à l’Université P. Valery de Montpellier
et tu fondes l’association Lâche les Mots pour mettre en place des scènes
ouvertes. Libérer la parole poétique, la faire sortir des cercles consacrés,
la mettre à la portée du plus grand nombre, c’est bien le sens de
« Lâche les mots » ? Peux-tu nous parler de cette période,
aussi je crois d’itinérance dans le sud de la France ?
Qu’expérimentes-tu, qu’apprends-tu durant toutes ces années ? Comme son nom l'indique, je crée cette
association pour que des mots soient lâchés pendant des ateliers d’écriture
ou sur des scènes ouvertes, et j'apprends qu'il y a un 'besoin', une 'envie'
qui se manifeste lors de ces moments-là, ici (sur Montpellier) et dans tout
le Languedoc Roussillon. J'apprends mais
je dirais : je guide les participant-e-s aux ateliers, adolescent-e-s et
adultes, à mettre des mots sur le monde (eux et elles faisant partie du
monde). Dans le même
temps je fais découvrir la poésie dite contemporaine que le public
généralement ne connaît pas ou très peu et je me base sur cette poésie pour
amener les gens à leur propre écriture. Je ne crois pas que j'expérimente,
mais dans les années 90, cela est encore peu répandu, du moins sur
Montpellier et ses alentours. Là où
j’expérimente dans mon travail avec les enfants, c'est auprès de la
population gitane, pour laquelle je dois trouver une nouvelle façon de
traduire sa poésie en écriture, une expérience difficile mais très
enrichissante. Plus tard tu as
animé des ateliers d’écriture au festival Voix Vives de Sète et il
y a une dizaine d’années des résidences d’artistes « Nature
Sensible », ainsi d’ailleurs que dans le cadre de la Maison de la Poésie
Jean Joubert de Montpellier. Ton engagement dans les ateliers d’écriture est
donc une démarche de longue haleine. Faire écrire les autres a-t-il influencé
ton propre travail d’écriture, ta façon à toi de « mettre des mots sur
le monde » ? Non, je ne
pense pas que faire écrire les participant-e-s dans des ateliers a influencé
ma propre écriture cependant mon travail sur la langue pour construire mes
consignes m'a permis d'élargir mes recherches. J'ai beaucoup apprécié
de participer au festival des Voix Vives, là la majorité du public est déjà
dans une démarche d’écriture et de lectures de poésie ; j'ai donc pu
alors aller plus loin dans ce travail sur la langue, très stimulant. Oui, c'est un
travail de longue haleine qui n'est pas encore fini car la langue bouge
toujours. Tu m’as dit
croire davantage en l’art et en la poésie qu’en l’action politique pour
éveiller les consciences. Tu as évoqué ton féminisme, ta vie d’errance en
Angleterre, ce travail inlassable d’animatrice d’ateliers d’écriture destiné
à libérer la parole. Je sais par ailleurs tes convictions écologistes. Une
démarche donc qui semble s’inscrire de bout en bout dans une opposition à
l’ordre établi. Qualifierais-tu ta démarche de poète de militante ? Le féminisme
(je devrais écrire tout un essai sur ma façon de le vivre etc., car il y a
différentes 'tendances'), une vie d’errance que j'ai vécue, l'engagement dans
mon écriture et dans les ateliers de poésie fait que, de fait, je ne vis pas
dans l'ordre établi. Ceci correspond à ma position avec la langue, dont je
conteste pareillement l’ordre établi. Je ne suis en
aucun cas 'militante', encore une fois un mot qui n'est pas de mon
vocabulaire. Ce mot vient de militer, combattre, d’où le service
militaire ..., je n'ai pas une démarche de poétesse militante. Quels sont les
poètes de langue française qui t’ont le plus marquée, ont eu le plus
d’influence sur ton écriture, ou dont tu t’es le plus inspirée pour
« amener les gens à leur propre écriture », pour reprendre tes
mots ? Je ne vais pas
faire une liste des poètes et poétesses qui m'ont influencée, ce serait trop
long. Je pense que c'est avec les maisons d'édition que j’ai suivies et qui
m'ont fait découvrir de nouvelles voix, en France et à l'étranger. Les plus
importantes : Le bleu du ciel, Éditions L'Attente, Cheyne, NOUS, Al Dante,
Corti, POL, etc… et dont je me
suis inspirée pour 'construire' les consignes d'écriture. *** POÈMES
INÉDITS Le monde est une chute, se recompose en statue de
bronze, dans chaque ville. Des fois la main La statue part en éclats, l'éclair l'a déchirée, la
nuit l'a recouverte, le sang s'est écoulé. Si les histoires ne se défaisaient pas et ne se
refaisaient plus, une seule statue de bronze se verrait de par le
monde tel un totem de tous les peuples. Le silence serait alors écouté : la folie humaine
serait reconnue. L'implosion de cette folie révoltée dans les abîmes
des cieux. Le reflet de cette blancheur dans les yeux de
chaque œil, une larme de sang à essuyer.
trouverait son mot sorti de l'informe. Son écriture en rappel à la statue de bronze, ses mots : un livre parlant. Ses yeux blancs, sa bouche en écume, ses mains retenant les histoires des peuples et qu'elles ne s'écoulent pas dans le vide du
temps. * Une fenêtre pour un portrait Un visage pour un cadre Ceci est une peinture mentale dans un tiroir seule l’histoire en a la clé. J’entrevois les différentes couleurs de tes
histoires J’aimerais les prendre toutes sur ma palette : Un transat à rayures bleues a entravé l’amour fatal
de Françoise Un fauteuil vert a affronté un plus grand que lui Un ballon rouge a donné la vie à une haine profonde
dans la mer rouge. Une robe bleue dans le miroir a déchiré l’angle
d’attaque du film Un foulard bleu a été trouvé dans le talon de
l’escarpin. Un cheval blanc a tué la famille de votre beau
frère L’édredon jaune a sauvé la société du Moyen Âge Dans l’escalier rouge la trottinette rouge a été
kidnappée par un tibétain Une robe jaune a sauvé la mise au casino La chambre bleue a pris le pouvoir sur votre idéal. Mon crayon tremble, mais tu as bonne mine. * Rus, ruissellements des couleurs vers le vert, verticales, vermeils. Voyez-vous une larme coulée des yeux de la
terre ? Gouttes pour sentir la fluidité du geste suspendu, sa retombée surprend la matière. Sève verte soulève les nervures images ramifiées cherchent à s’infiltrer réseau de fibres soyeux s’ébruitent dans le
cerveau. La lave s’est répandue dans un temps inconnu à
l’œil. Lentement, tranquillement la chaleur s’est
solidifiée pour inscrire une image à raconter. N’écoutez pas la rumeur du jour, elle s’est
effritée. * Fouiller la terre miettes de terre brune petits cailloux à la recherche d' un arrière temps. l'archéologie du savoir. Savoir toucher l’œil, la main, le cœur lire sur la feuille de terre défricher, déchiffrer, énigmes à résoudre. Celle de l’être enfoui dans la terre mère qui se laisse faire depuis la nuit des ères et ne cherche pas l’origine. Un moule fait avec la moiteur de la matière et la matière d’être. La fouille continue, le mutisme est de mise les mots essaient de patiner dessus peut-être vont-ils se lisser, trouver une brillance pas besoin de signature eux même sont empreintes. Tout cela est si calmement posé que ça me dérange. * Trop d'électricité dans le cerveau l'ennui dans la nuit et tout ce qui s'ensuit.
d'autres reviennent. la mode du chaque temps à la sienne comme chaque temps a sa maladie.
le sacré dans les choses d'autres l'animal dans soi.
elle a laissé sa trace dans son œuvre une araignée filait sa toile sur une branche dans la forêt où je me promène. ©Chantal
Enocq |
|
|
Biobibliographie
de l’auteure Chantal Enocq se
rend à Londres à 18 ans pour y passer son ’Bachelors
of Arts’, produit une anthologie, eve before the holocaust, fait
partie d’un ’women creative
writing workop’, se
consacre pendant sept ans à la danse théâtre ainsi qu’à la danse thérapie. De retour en
France en 1990, elle continue son écriture personnelle ainsi qu’une écriture
pour le théâtre de rue et pour spectacle jeune public. En 2003, elle
passe un D.U d’animatrice d’écriture à l’Université Paul Valéry de
Montpellier et fonde l’association Lâche les Mots pour mettre en place des
sessions Slam – poésie urbaine scandée. Elle anime des ateliers d’écriture,
des ateliers slam (écriture et mise en bouche) dans toute la région Languedoc
Roussillon, crée et met en scène le spectacle TANGRAM et en 2014, le
spectacle laVoixlaVue mêlant la poésie
sonore, poésie numérique et architecture avec l’auteur AM Jeanjean. En 2015,
elle travaille sur un nouveau projet numérique, Tableaux Mouvants. Elle participe
à la résidence "Nature Sensible" en 2015-2016. Elle est membre
de LR2L et de la Maison de la Poésie Jean Joubert de Montpellier. Bibliographie non
exhaustive : Un 3 temps, Encres Vives,
collection Encres Blanches, 2024 (poésie). Frontières, collectif, Les
Voix de L’Extrême (anthologie n° 3), 2023 (poésie). L’éphémère,
collectif, Les Voix de L’Extrême (anthologie n° 2),2022 (poésie). Femmes libres, collectif,
Les Voix de L’Extrême (anthologie n° 1), 2021 (poésie). Dehors et Déjà, éd. Les
poètes français, 2020 (poésie). Charles Trenet 2017, collectif,
éd. Mille poètes en Méditerranée, 2017 (poésie). Ici avant tout, éd. L’Harmattan, 2016 (poésie). Les Trobairitz : femmes
poètes du sud au XXIe siècle, collectif, éd. Mille poètes en Méditerranée, 2013
(poésie). Slam du Sud, poésie scandée,
coauteurs Stéphane Page et Jennifer Braizat, éd. L’Harmattan,
2009 (poésie). Grand slam
national. Anthologie 2, éd. Le temps des cerises, 2008 (poésie). De l’art de
jouir suivi de De l’Art du mensonge, collectif,
éd. Les joueurs d’Astres, Rezobook, 2008 (poésie et
nouvelles). Poésie du monde, monde la
poésie, collectif, éd. Les dossiers d’Aquitaine, 2008 (poésie). Perles de poésie, collectif,
éd. Les dossiers d’Aquitaine, 2006 (anthologie). |
|
|
Chantal Enocq Francopolis - Été 2026 Recherche Éric Chassefière |
|
|
Accueil ~ Comité
Francopolis
~ Sites
Partenaires
~ La
charte
~ Contacts |
|
Créé
le 1 mars 2002