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SALON DE LECTURE

 

Été 2026

 

 

 

Dominique Aussenac

 

« Je cherche la transe dense, la danse de la transe, la transcendance »

 

 

 

Entretien avec Catherine Bruneau et poèmes

 

Une image contenant eau, gros plan, bulle

Description générée automatiquement

 

 

 

ENTRETIEN

(2 – 15 mai 2026)

 

Partie 1

 

Très grand lecteur, tu révèles un appétit affirmé pour les mots, en français ou en occitan, via les nombreux textes que tu lis, commentes ou écris.

Q1- La littérature t’occupe donc beaucoup. Est-ce quotidien ? Comment procèdes-tu dans ton travail littéraire ? Quel type de texte t’accroche et t’inspire davantage ? Au final, comment te vient l’écriture de tes textes poétiques ?

 

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        Si l’on devait parler des mots en premier, je dirais qu’ils m’éberluent, me fascinent. Que ce soit par la possibilité de les proférer, leurs sons, tonalités, que de les lire ou les écrire et ce en toutes les langues. Chaque mot a une histoire. Chaque mot est une histoire, une étymologie. J’aurais aimé étudier la philologie. Quant à la lecture, c’est une addiction depuis son apprentissage qui fut une forme d’école de la magie. Ma classe de CP fut une formation à la magie. Mon école de sorciers, elle n’était pas mixte, alors. Mais l’institutrice, elle, était sorcière. Quelle puissance, quel pouvoir, j’ai éprouvé, ressenti quand j’ai commencé à décrypter des mots çà et là. Magie du décodage, magie des voyages qu’elle nous offre, la lecture me permet, m’a permis de vivre tant de vies, d’éprouver tant d’émois, de réfléchir à tant de situations, d’imaginer, de me projeter. La lecture m’a agrandi, surmultiplié, m’a ouvert à des imaginaires et des mondes inconnus. Ah Les Villes Invisibles d’Italo Calvino ! 

        Je me pose aujourd’hui des questions. Pourquoi ma grand-mère maternelle qui gardait les vaches dans la Montagne Noire et ce à huit ans, n’ayant pas connu l’école, avait pu apprendre à lire sans savoir écrire, elle qui signait d’une croix ? Elle a lu jusqu’à la fin de sa vie. Je regrette de ne pas avoir pu lui demander comment elle faisait, ce que cela lui procurait.

        Je ne peux m’empêcher de lire. Lorsque je pèle les patates et que je mets un journal pour pas salir la table, j’oublie au bout d’un temps très court que je pèle les patates, et je pars à Gaza, au Liban, en Amérique du Nord, sur un terrain de rugby, sur la face cachée de la lune, ce qui peut être très gênant, quand deux heures après, le gratin n’est toujours pas prêt.

        Je lis tous les jours, journaux, revues, essais, bd, rubrique des sports, surtout le cyclisme et le rugby, poésie, romans… Je dois lire pour écrire mes chroniques, des ouvrages que je choisis plus ou moins. En général, je ne parle que des livres que j’aime. Je me laisse aussi du temps chaque mois pour des lectures buissonnières, des lectures en liberté. Là, je m’intéresse à Ghéracim Luca. J’ai toujours été fasciné par les noms, patronymes étranges. Parfois je lis des auteurs dont les patronymes excitent ma curiosité. Aimé Césaire, Patrick Chamoiseau, Léopold Sédar-Senghor, J.M.G Le Clézio, Jean Echenoz, Aloysius Bertrand, Bohumil Hrabal, Han Kang, Edgar Pavese, Lidia Jorge, Elsa Morante, Jack Kerouac…

Lorsque je chronique un ouvrage, je n’ai jamais de plan établi. Je pars de l’idée générale, de l’émoi suscité par le livre, le style, la narration, la créativité et je tisse ma toile, la détisse, la retisse. C’est un travail d’araignée. J’aime à restituer le plus d’extrait possible du livre. Montrer comment un livre est construit, s’est construit. Rentrer dans l’intimité d’un écrivain, la partager.  C’est pas facile de partager l’intimité des êtres dans la vraie vie. Même si partager l’intimité d’un Louis Ferdinand Céline, ça peut être risqué, terrible et nauséeux. Parfois la littérature peut être nauséeuse, faire mal, mettre le doigt où ça fait mal. C’est aussi un risque, la littérature, c’est prendre un risque. Et aussi pouvoir faire des choix.

         J’aime à m’entretenir avec les auteurs, souvent sans les voir, par lettres, plus souvent par courriels. Je n’ai pas de préférence quant au contenu de ce que je lis. Je lis tout, hormis ce que je trouve mièvre, convenu ou même trop rutilant, à la mode, à la une. J’aime les maladresses d’écriture, vraies ou fausses. Les écritures intimistes et les romans d’aventures. J’ai peut-être plus de prédilection pour l’écriture et le genre poétique. Mais, j’aime aussi l’écriture blanche d’Annie Ernaux.  J’aime la curiosité et les chemins de traverse et les gens curieux, qui sortent de l’ordinaire. J’aime la beauté des laids, la richesse des pauvres, l’universalité de la littérature. Je ne sais comment on fait pour ne pas lire, pour ne pas se donner le pouvoir de lire.  Lire, c’est connaître d’autres vies et oublier parfois la sienne. La lecture, l’écriture, c’est atteindre une toute petite éternité, un paradis.

        Quant à ma propre écriture, ce qui m’intéresse de plus en plus, c’est ce que je vais écrire, moins ce que j’ai déjà écrit. J’écris tous les jours dans une fuite en avant. Si bien que je n’ai pas le temps vraiment de m’occuper de ce que j’ai déjà écrit, de le peaufiner, oui, de le publier ou le faire publier, moins. Depuis que je suis retraité, depuis que je suis redevenu solitaire, j’ai plus de temps pour écrire. Je ne vis pas de mon écriture, je n’en ai jamais vécu. Je vis par l’écriture. C’est une maladie. La Vraie Vie, même si j’y aspire, elle me fait un peu peur, me rend intranquille, le commerce des humains m’est souvent compliqué. Avant c’était plus difficile pour moi d’écrire, le travail, le salariat nous prend, nous tient, nous bouffe.  Quand j’écris pas, je ne suis pas bien. J’éprouve un manque. Ai l’impression d’avoir moins vécu.

        Je pars souvent de la nature, du naturalisme, de ce qui est devant moi, une fleur, une plante, un objet, un visage. J’aime travailler la forme, oraliser mon écriture. J’écris dans la frustration de ne pas savoir peindre, dessiner, être musicien, sculpteur, mécanicien, forgeron, boulanger...

        J’ai aussi une période, des périodes où je m’identifie à un auteur. Ponge et son Parti pris des choses, je le rencontre très souvent. J’ai rencontré Rimbaud et son Bateau Ivre. Desnos, Éluard, Char, Jules Vallès, Chateaubriant, Rousseau. J’ai de la tendresse pour Joseph Delteil, Henri Michaux. Je suis espanté par la puissance d’un Max Rouquette, d’un Bernat Manciet, d’un Pessoa, d’un Melville. Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier. L’oralité, oralisation-profération d’un Pey, d’un Tarkos. Je suis aussi fasciné par les paysages, la façon dont ils inventent des langues. En ce moment, j’écris beaucoup sur les objets et les matières, l’eau, le bois, le feu, le sel, un clou rouillé, une ficelle, un mur de chaux. J’aime à anthropomorphiser les choses et à me chosifier.  J’écris aussi sur ce qui me révolte, c’est ma façon d’expurger, de tenter de me libérer du mal, des maux, de moi. J’essaye de le faire avec humour, de ne pas plomber, me plomber tout en plombant. Hier, j’ai écrit sur les arbres, les humains et les feuilles, toutes les différentes formes de feuilles, les dentées, dentelées, les pennées, les trifoliées, les cordiformes, les falciformes, les lancéolées, olé, olé. Ce matin, j’ai écrit un requiem pour une langue arrachée, en hommage à Philomèle, violée par son beau-frère Térée, et qui eut la langue arrachée par ce dernier. Serge Pey prétend que c’est avec son moignon de langue qu’elle tissa le premier poème. Épatant, espantant, non ?

 

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Partie 2

 

Si tu me permets de résumer cette première réponse très complète et claire… je dirais que… la lecture, pour toi doit être vue comme la découverte d’une expérience magique, très tôt, lors de l’apprentissage, et qu’elle a gardé cette dimension lorsque tu l’as pratiquée intensément par la suite – grâce aux multiples ouvertures offertes, à la multiplication des chemins de vie révélés, l’agrandissement de la (ta) personnalité, la découverte de chemins de traverse, de personnes aux qualités paradoxales, hors la « vraie vie », qui semble, elle, provoquer chez toi de l’inquiétude et clairement un certain désenchantement … puis tu es venu à l’écriture, d’abord en commentant régulièrement des livres qui t’ont marqué, toujours pour les découvertes offertes mais aussi parce qu’ils t’ont permis de « rentrer dans l’intimité de l’auteur », à travers la construction du livre.

… enfin, en écrivant toi-même des textes poétiques.

Pour continuer, je voudrais rebondir sur une remarque que tu as faite dans ta première réponse (presqu’en passant) : tu peaufines tes textes mais tu ne te préoccupes pas trop de publication. Tu parles de fuite en avant, occupé plutôt par ce que tu vas écrire que ce que tu as écrit.

Je me pose alors la question suivante :

Q2 - L’écriture poétique te donne-t-elle le moyen d’accéder aux chemins de traverse dont on a parlé, d’une façon qui serait quasi vitale ? Et si le texte peut rester inédit, peut-on dire que la démarche est alors plus importante que le résultat qui en est obtenu ? L’écriture comme chemin de vie où laisser des traces ne serait pas primordial ? Du moins les traces que l’on trouve en librairie - ce qui est un peu paradoxal, il me semble, pour qui aime lire (?)

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Pour moi, la lecture fut une expérience magique. Elle l’est toujours. Le processus de décodage, encodage est magique comme celui de l’écriture. Le besoin de passer de l’oralité à l’écrit est magique. Celui de garder la force de l’oralité dans l’écrit l’est aussi. Lire à haute voix, itou. J’aime lire à haute voix, cela me transcende, alors qu’au quotidien, j’ai toujours du mal à trouver mes mots, les bons mots, les mots ad-hoc, idoines. Je suis plutôt timide, pas sûr de moi. Je bafouille, quéquèje, ai peur de mal dire, de dire n’importe quoi, de ne pas maîtriser ma langue, de sortir hors de moi, de mon corps, de me perdre.

        L’écriture est donc ma magie. Je souhaite qu’elle le soit pour les autres. Je suis venu à l’écriture très tôt. Dès l’enfance, d’abord en illustrant, coloriant des poèmes, puis au collège en faisant les rédactions de mes potes contre des chocolatines ou autres friandises. J’ai commencé à écrire et continue à le faire autour d’émois, d’émotions qui brûlent mon quotidien, mon réel. Comme des photos que j’ai envie de fixer sur le papier, peut-être pour m’en débarrasser mais surtout pour ne pas oublier, pour faire durer l’émoi, l’émotion de toutes ces petites éternités. Ces traces que je laisse sont en fait à la fois des empreintes et des souvenirs. Une façon de ne pas mourir dans l’instant, de ne pas tuer le moment, le présent, le futur, la mémoire. Ce qui est assez fou, imbécile.

        J’aime bien l’art brut. J’aime bien les artistes de l’art brut, qui font de l’art parce que quelque chose les pousse, les oblige alors qu’ils n’ont pour la plupart aucune éducation artistique, aucune formation, qu’ils sont bergers isolés dans un alpage, aliénés dans un asile… Ça parle en eux, ça travaille en eux, ça bouillonne en eux, ça les traverse et ils font œuvre d’art. Ils font anonymement pour la plupart, œuvre d’art. J’aime le parcours de Gaston Chayssac.

Le musée d’art brut de Montpellier est un endroit méconnu et merveilleux et ce dans le quartier des Beaux-arts, c’est pas étonnant.

L’écriture poétique me permet d’être. Je suis ébloui pas par ce que j’écris, mais par ce qu’elle me fait découvrir. La richesse de ce qu’elle me fait découvrir, la mécanique, l’architecture, le jeu d’avec la langue, le pétrissage, les sentiers isolés, pas battus, les chemins buissonniers, les fugues, le buisson ardent, enchanté qui me hante. L’état dans lequel l’écriture me met, une certaine transe.

        Le dernier texte écrit est toujours le plus beau, jusqu’à ce que je le relise. Je suis sous dépendance. C’est névrotique, l’écriture. C’est une activité de cénobite, de moine, de reclus volontaire, c’est assez fou ! Et j’éprouve la peur que la voix-voie qui m’inspire cesse d’un coup, ne se tarisse, m’assèche. Je suis dépendant de son flux. Lorsque l’inspiration manque ou s’avère médiocre, j’en éprouve une grande frustration.  L’écriture est un chemin de traverse, un sentier lumineux, une fantaisie que l’on s’accorde en étant hors du monde, tout en étant dans le monde. Urbi et Orbi.  Paradoxalement, je n’ai pas le temps de la publier, de la faire publier. J’aime pas demander. J’aime pas solliciter. C’est mon acte gratuit. J’ai aussi la peur de recevoir des refus, de pas être à la hauteur, de ne pas être légitime. Mes écrits s’entassent. Parfois je les retourne comme certains peuples retournent leurs morts lorsque le réel est en crise. Paradoxalement, je recense, chronique les écrits des autres pour qu’ils soient connus, aimés, partagés.

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Partie 3

 

L’écriture te « permet d’être », ce qui n’est pas anodin …

As-tu remarqué ? Tu parles de « l’émoi », il me semble que tu parles du « hors moi », comme de la complétude espérée du moi…

Q3 - Oui ?

Tu évoques « le buisson ardent, enchanté qui (t)e hante ». Et, plus que l’émoi, la « transe ». L’écriture qui permet d’accéder à « l’urbi et orbi ». L’inspiration - l’aspiration- religieuse est là, qu’en penses-tu ?

Je dois dire que ne m’y attendais pas, de ta part, toi que je perçois comme arcbouté contre les pratiques religieuses, mais peut-être est-ce que je me trompe ? Ou bien, est-ce inconscient ?

Au fond, comment séparer l’expression poétique - écrite et orale - d’une certaine religiosité, comme la recherche d’un ailleurs transcendant ? Ne blâmons pas les croyants. La démarche des poètes est peut-être plus proche d’eux qu’on ne le pense, mais très différente. Toi, quel est ton sentiment à ce propos ?

La poésie comme accès à la transcendance, proche d’une aspiration religieuse. Qu’est-ce que cette question t’inspire ?

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        Je dois avouer avoir eu une foi d’enfant, une formation religieuse, catéchisme, messes, sacrements, chemins de croix, prêtres ouvriers dans mon quartier ouvrier, puis la JOC, telle, qu’elle est difficile à effacer. Ce n’est pas aux religions que j’en veux, c’est aux Institutions des religions, aux dogmes, aux pouvoirs religieux, aux interdits religieux, au plus grand tribunal de tous les temps, l’inquisition, à l’intolérance des religions face aux autres religions et à la laïcité et aux dieux eux-mêmes. J’en veux aux dieux et ce n’est pas odieux. Pris à la lettre, le message du Christ est un message d’espérance et de résurrection. Une belle histoire. J’en veux pareillement à la politique. Aux partis, aux discours politiques, aux ismes, aux pouvoirs, aux autoritarismes.

        Je m’intéresse aujourd’hui plus aux mythes, aux mythologies, aux mites dans le logis. Aux grecs, particulièrement. Qu’ils sont cruels ces mythes, qu’ils sont injustes, qu’ils sont plombant, mais qu’est-ce qu’ils sont beaux !

        La curiosité m’habite, l’envie d’apprendre, de comprendre aussi. Les sciences m’intéressent. J’aime à découvrir ce que les autres découvrent. Mais la notion de progrès, de lendemains qui chantent par le progrès, m’effraie aujourd’hui. Le progrès doit nous libérer du pouvoir, des pouvoirs, des intérêts, libérer l’humain, les animaux, les plantes et même les nuages aujourd’hui attaqués, la planète, de la destruction.

        Quand je parle d’émoi, Lacan, le confirmerait peut-être, je parle de moi, du comment je réagis au monde. Je recherche la beauté, pas la beauté une et indivisible comme notre République jacobine prétend l’être, à la fois belle, mais refermée, refermée sur elle-même en une idée. La beauté des laids est une forme de la beauté, un peu comme certains trouvent une certaine beauté au feu, l’incendie, la guerre. La beauté, je l’assois sur les genoux et lui dis aussi parfois, soit sage O ma douleur et tiens-toi bien tranquille. La beauté de la perfection et de l’imperfection, la beauté de la vie, du flot de vie dans lequel nous flottons, intranquille ou ce que l’on veut bien se faire accroire.

        Au-delà de la beauté, c’est la ferveur que je recherche. Celle de Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur des Nourritures terrestres. L’écriture poétique, la poésie est une sorte de bain de ferveur. La nature autour de nous, incite à la ferveur, aux chants d’allégresse et de ferveur. La fréquence des humains, moins. Le mystère de cette nature, le buisson ardent, les portes de la perception, l’anima. J’éprouve un certain paganisme, animisme qui me fait parfois plus apprécier les plantes, les minéraux, le Cosmos, la liberté des animaux non domestiques que les hommes et les femmes.

Quand je parle de transe, j’évoque l’état que peut provoquer en moi l’acte d’écrire et peut-être de proférer l’écrit. Il n’y a pas de transe sans danse. Je cherche la transe dense, la danse de la transe, la transcendance.

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Partie 4

La ferveur est bien là. Je te propose de laisser les questions d’ontologie …

La dernière phrase de la réponse précédente m’inspire la question suivante ; elle concerne la forme de ta poésie.

Q4 - Dans tes textes, incantatoires, il y a des répétitions, des jeux sur les mots, des échappées qui tendent à l’absurde … Peut-on parler d’une démarche proche de l’OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle) ?

Comment cette forme s’est-elle imposée à toi et pourquoi répond-elle spécifiquement à tes recherches de la beauté, de la ferveur ?

Elles font penser à une transe orale, mais les échappés vers l’absurde, les jeux de mots, ce côté ludique de la lecture, cachent un peu, il me semble, la recherche de la beauté, de la ferveur, avec ce côté religieux que nous avons évoqué ... Qu’en penses-tu ?

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J’ai toujours eu du respect, de la considération pour l’Ouvroir de littérature potentielle, en particulier pour des auteurs comme Quenaud, Roubaud, Perec, Calvino et plus récemment Pablo Martin Sanchez.  Ce qui peut m’apparenter à eux, c’est l’amour du langage, des jeux d’avec la langue par contre je ne supporte pas les contraintes, même si je trouve cela amusant. Je ne me revendique d’aucune école, sinon de toutes.

        En ce qui concerne le jeu autour de l’absurde. Je pense que la vie est absurde, pas le flot de vie de la vie, plutôt le fait de vivre en sachant qu’on va mourir. En fait, c’est vivre avec l’idée de la mort qui est absurde. C’est cet absurde que je mets en exergue et qui cache mes interrogations métaphysiques et qui relativise tout. Si je n’utilisais pas l’absurde, l’humour absurde, ce que j’écris serait plombant. Et l’absurde permet aussi de rester humble et de rire avec orgueil. J’écris pour contrer la mort qui m’obsède depuis l’enfance. L’art, l’écriture, c’est une façon de contrer, contrarier la mort, quelque part. La mort des miens, de mes paysages, de mes langues, de mes amours… Une formule de l’Ecclésiaste me plait, c’est celle-ci : « Vanitas, vanitatum et omnia vanitas... »

Dans mes jeux de langues, j’essaye de faire mieux advenir l’inconscient dont parlait Freud. Ça peut aussi devenir névrotique, un jeu de langue. Il faut faire attention.  Quant à la beauté, j’ai dit et redit que j’avais coutume de l’asseoir sur mes genoux et de lui réciter. Sois calme O ma douleur et tiens-toi bien tranquille.

        Vivre, c’est essayer de tenir debout, moi j’essaye avec l’écriture, en étant le point de jonction de tout cela, celui qui lie la tentation de la beauté, du lyrisme, de la rigolade, de l’absurde, de la connaissance, de la ferveur. Ce qui me plaît dans le terme religion, c’est qu’il vient de religare, relier.

Je suis un relieur et un jongleur, au sens de jonglar médiéval. Je jongle avec tout ça.

 

PS : J’adore les Requiem.

 

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Partie 5

 

Je vois bien la cohérence de ta démarche. La religion, la transcendance ne sont pas incompatibles avec l’expression ludique ou au moins enjouée de l’angoisse de la mort par les chants, la danse, le jonglage … avec les mots.

Tu dis (en PS) aimer les requiem, la musique en tant qu’elle peut conjurer l’angoisse de la mort qui t’habite depuis tout jeune.

Avant de passer aux deux dernières questions que j’énonce ensemble, peux-tu m’éclairer s’il te plaît sur cette phrase que tu nous donnes à lire, à propos de la beauté :

 « Sois calme O ma douleur et tiens-toi bien tranquille. »

Q5- Quelle est cette douleur et quelle est cette tranquillité appelée ?

  Et pourquoi cet échange-là, intime, avec la beauté.  Là où les autres ne sont pas conviés semble-t-il.

Cela m’amène à la dernière question plus axée sur le concret de la vie et le rapport aux autres.

Tu lis, tu écris au fil des jours, mais tu ne t’enfermes pas dans une tour d’ivoire. En même temps, (y compris parfois aux moments de lecture) tu jardines, tu cuisines, tu t’intéresses aux vins, à la bonne chère … Et tu t’émerveilles de tout cela au quotidien, il me semble. On voit bien comment cette relation au monde, concrète, peut nourrir ton écriture et la recherche de la ferveur. Ce n’est pas le cas de tous les poètes et, je dois dire que je suis particulièrement sensible à une telle pratique.

Q6- Mais ton travail de passeur en poésie, comment le fais-tu ? Tu as été professeur des écoles, en maternelle je crois. C’est un choix d’intervenir dans les jeunes classes d’âge ? Et comment as-tu entraîné les enfants dans l’expression poétique, à ce stade de leur ouverture ? Penses-tu que cela est plus difficile dans les écoles primaires, secondaires.  Et quid des adultes ? Comment vois-tu l’intérêt des ateliers d’écriture ?

Plus généralement, qu’est-ce qui te semble, aujourd’hui, le plus prometteur dans la diffusion de la poésie – écoute et écriture – auprès des jeunes, dans l’environnement que l’on connaît. Si on te donnait cette mission, comment procèderais-tu ?

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La vie est un combat entre Eros et Thanatos, entre le plaisir d’être au monde, la saveur du monde, la beauté du monde et l’angoisse d’être au monde, la terreur des ténèbres, la noirceur ou la blancheur de l’os, le théâtre de la cruauté du monde. Entre la faim, l’appétit du monde et l’écœurement, l’effroi.

En ce qui concerne les requiem et cela concerne aussi le chant grégorien et une partie de la musique baroque, mais aussi la musique Soufi, la musique de la transe des derviches tourneurs et d’autres musiques du monde que je connais moins, il s’agit de fréquences basses, de sonorités que je retrouve chez Bach et Nusrat Faten Ali Kan. Ces fréquences et sonorités calment mon âme. Et puis, il y a Vivaldi et Pergolèse qui m’apportent beaucoup de joie fervente. J’aime aussi le Requiem de Fauré et celui de Duruflé, Debussy, Satie… Moi qui suis passé du rock fort, du punk rock au Bas Rock.

Quant aux vers de Rimbaud et de Baudelaire. Un soir, j’ai assis la beauté sur mes joues/ Et je l’ai trouvée amère/ Et je l’ai injuriée/ que je relie à Sois sage O ma douleur et tiens-toi bien tranquille.

        La Beauté est paradoxale. La Beauté est paroxystique. La Beauté est insupportable par son caractère fragile, éphémère, par sa piqûre. La Beauté brûle, irradie. Et pourtant si elle n’existait pas, si nous ne l’avions pas inventée, si elle ne nous avait pas inventés, nous n’existerions pas. La Beauté comme la poésie de Pessoa est intranquille. La Beauté peut être aussi une douleur et l’appel à la douleur, l’appel à renouveler la douleur et à renouveler l’éblouissement. Une addiction.

        Je demande à la douleur de se tenir tranquille, je demande à la Beauté d’être immanente, permanente. Je demande un idéal de perfection, moi qui suis si imparfait et qui aimerais être plus tranquille. La Beauté est aberrante. Ce que je souhaite transmettre, c’est peut-être l’émoi qu’elle suscite plus que la Beauté. Susciter de l’émoi, de la réflexion, du rire, de la fraternité est mon ambition…

        Réagir à la Beauté, chacun le fait à sa manière. Il y a des beautés officielles et d’autres plus intimes. Comme les religions et les idéologies politiques, je ne souhaite aucunement imposer la Beauté. Je souhaite que les êtres soient aidés à accueillir la beauté, c’est aussi cela l’enseignement, l’éducation, le fait de passer, d’être passeur.

        L’école maternelle française est une exception éducative et culturelle dans le monde ou l’a été. Il n’y avait pas la pression que l’on retrouve aujourd’hui dès l’école élémentaire. Bien que certains voudraient mettre en place des méthodes de lecture au niveau de l’embryon. Beaucoup de parents voudraient que leurs enfants soient grands, avant même de grandir. Ne sont-ils pas de mini-adultes. En cela, il est intéressant de lire Philippe Ariès et la vision de l’enfant à travers la peinture au cours des siècles.

         La petite enfance est une période si importante dans la structuration psychologique du futur adulte que les adultes en difficultés psychologiques sont amenés par certains thérapeutes à retrouver son goût, le goût de la première pomme, bon la pomme, c’est connoté, disons la première fraise, la première musique, le goût de la petite enfance, qui offre tant de goûts... Dans mes écoles maternelles, tout était possible et les enfants suivaient, en désordre, suivaient, à leur rythme suivaient et parfois m’imposaient le leur…

         La poésie et les mathématiques, l’art et l’éducation physique… J’avais l’impression d’être un maître-nageur qui donnait des bains de langue notamment, de langage, de contes, comptines, jeux de langues, d’imprégner. Conter, lire, relire, pétrir, monter, démonter la langue. Dire des mots incongrus, magiques, inventer, réinventer le langage. Dire les poètes Desnos, Maurice Carême, Tardieu, Roubaud, montrer les couleurs et les formes, les peintres, donner le goût, cuisiner, sentir, jardiner, être gai, enthousiaste, apprendre à être heureux… Je crois en l’imprégnation. La poésie, j’ai aimé la rencontrer à l’école maternelle. Les enfants sont de merveilleux poètes, ils inventent de ces formules ! Ah, le chant, la musique, la danse, la plasticité d’un cerveau d’enfant…

        L’expression de Montaigne autour de l’étincelle qui enflammait le cerveau des enfants y était manifeste. Pourquoi dès le cours élémentaire tant de stéréotypes se mettent en place, tant d’univocité, tant de contraintes et de pressions, tant d’évaluations...

        Aujourd’hui, les gens ont la nostalgie de l’école à l’ancienne, à la dure, basée sur des fondamentaux et un apprentissage la plupart du temps dans la douleur. Le masochisme de la nostalgie. On donne de moins en moins de temps pour appendre. Les enfants sont dans l’agitation d’un monde agité. Les écrans sont une merveilleuse manière d’assujettir l’attention de tous les humains, petits et grands. En même temps, on fait comme si les enfants n’avaient pas évolué, le monde n’avait pas changé. En moins de cent ans nous sommes passés d’une famille nombreuse, comprenant les ascendants, grands-parents à des familles aujourd’hui mononucléaires. De villages, de quartiers à des villes gigantesques. Les habitats ont changé, les valeurs aussi. Toujours le même nombre d’enfants par classe. De moins en moins de moyens pour l’éducation. L’éducation coûte cher et nous n’avons plus les moyens de la financer. Certains souhaitant même supprimer l’État de droit qui coûte lui aussi trop cher.

Quant aux ateliers d’écriture, je les vois comme un moyen intéressant de travailler, s’exercer à l’écriture. Je n’en ai jamais ressenti le besoin. Non, que je n’en ai pas eu le besoin. Disons, pas le temps. Pas le temps de m’y intéresser vraiment. J’ai participé, participe à des ateliers de lecture. Ai participé, participe à des aventures collectives de publications de revues, de radio. Mais ma démarche est plus solitaire dans l’acte d’écrire. C’est un chemin solitaire, un sentier lumineux solitaire. Je suis passeur de poésie, de littérature, je l’ai toujours fait, je continue à le faire. Je fais l’intéressant. Du moins, j’essaye.

  Quant à l’intérêt moindre de nos sociétés pour la poésie ? Pourquoi la place de la poésie s’est-elle amoindrie ? Pourquoi Homère, Victor Hugo, Éluard, Char avaient plus d’importance dans les siècles passés ? Pourquoi le matériel prime sur le spirituel ? Pourquoi la poésie ne rapporte pas, n’est pas spéculative, ne se marchande pas ? Pourquoi les Arts plastiques rapportent-ils autant ?

Pourquoi les footballeurs ne seraient pas les nouveaux artistes manchots de la société du spectacle chère à Debord ? Ils en ont le talent et les salaires. Pourquoi nous n’avons plus d’idéaux ? Pourquoi l’espoir n’est plus gratuit ? Pourquoi l’argent relie plus que la fraternité, l’égalité, la liberté ? Pourquoi comme à l’orée de l’An Mil, avons-nous toujours peur de l’effroi des temps ? Pourquoi avons-nous l’impression de régresser ? D’un côté, il y aurait des wokes, des éveillés, de l’autre côté, des enclosqués, des refermés, des enfermés ! Le monde n’aurait que deux faces, deux pôles ? Le monde serait uniquement bipolaire ? Énormément de questions, très peu de réponses.

        Nous sommes pris, nous nous sommes laissés prendre, nous les peuples, dans un engrenage économique, un lavage de cerveau de la pensée mondiale, la mondialisation de l’économie, de l’utilité immédiate, à court terme. Il faut consommer, consommer, se consumer à outrance. Tout se vend même les organes des enfants. L’art plastique est spéculatif car il est matériel même s’il démontre, défend une certaine immatérialité et même s’il dénonce la matérialité. La numérisation de nos émotions est-elle possible ? Le spectacle du monde est lui en mondiovision. La poésie est un acte plus solitaire. Il y a aussi chez elle, des choses à améliorer.

        La poésie doit mettre en appétit, doit ouvrir l’appétit. Il faut aussi avoir faim de poésie. Avoir faim de ferveur comme certains ont soif de dieu, comme d’autres ont tué dieu, comme d’autres encore conchient les dieux. On doit pas s’ennuyer en poésie. On doit pas s’y faire caguer. Trop souvent, on s’y ennuie. On ne va pas supprimer non plus les officines de l’ennui en poésie, il y aurait encore moins d’adeptes.

        Rimbaud et d’autres prétendent au dérèglement des sens pour accéder au poétique. C’est dangereux le dérèglement des sens dans une société de plus en plus importante, grouillante où le contrôle des populations est une préoccupation constante. Il n’y a pas assez de sécurité, de contrôle de la sécurité, de reconnaissance faciale. Alors le dérèglement de tous les sens dans ce contexte où se multiplient autant les faces de carêmes que les intérêts privés ? Prenons la figure d’Antonin Artaud qui s’éleva contre les électrochocs, contre le sort que la société réserve à ses différents, ses fous, ses suicidés ? Une figure extrême. Aujourd’hui une telle figure pourrait-elle avoir droit au chapitre ? Alors que paradoxalement, les fous dirigent le monde, les fous assurent les profits des puissants de ce monde. Regardons les Trump, les Poutine, les Netanyahu, les Xi Jinping, les Kim Jong-Un... Quelle est la place de la folie dans ce monde ? Des asiles pour certains, des estrades pour d’autres ? La littérature, la poésie gênent aussi, de plus en plus. Livres interdits, artistes interdits, maisons d’éditions rachetées, médias contrôlés. Ça fait un peu peur tout ça !

En ce qui concerne la poésie ? Toujours est-il que c’est un travail sur soi, que la vie fait sur NOUS, AVEC NOUS OU SANS NOUS, sur le visible et l’invisible, le réel et l’imaginaire, le crié et l’ineffable...

        La vie comme la poésie est une aventure risquée. Osons le risque. Prenons le risque de la poésie, de la vie poétique. Osons la transformation du monde. Osons la révolution du monde, du monde des mots, du langage par d’autres mots. Nos mots sont si usés. Nos langues si lisses, si convenues...  Notre langage aujourd’hui dit le contraire de ce qu’il voudrait dire. Notre langue aujourd’hui est novlangue. On n’utilise plus le terme plan de licenciement pour licencier, mais mesures de consolidation de l’emploi, on ne dit pas attaque belliqueuse mais bombardement préventif ou guerre chirurgicale.

        Un monde qui perd sa langue perd sa poésie. Ne laissons pas le monde perdre sa langue, ses langues. Ne nous laissons pas berner par les mots, la narration, le narratif d’aujourd’hui qu’utilisent les puissants pour prendre du pouvoir sur nous, nos vies, nos poèmes. La paix ce n’est pas la guerre. Deux et deux ne font pas cinq. Big Brother ne contrôle pas encore tout. Dans ce monde, il peut y avoir encore des chemins de traverse non encore contrôlés par des intelligences artificielles, des algorithmes, des Gafam ...

        Gonflons ou affaissons les voiles du poème et partons vivre, l’aventure intérieure et pourquoi pas collective du poème !

        Si un jour l’on me donnait le pouvoir, je souhaiterai utiliser ce pouvoir pour pouvoir être seul et heureux au milieu des autres, sans leur imposer, ni ma solitude, ni mon bonheur, mais en souhaitant qu’eux aussi le soient. C’est dans la solitude que l’on peut lire, écrire et aussi compter. Sommes-nous assez seuls ? Sommes-nous trop seuls ? Sont-ils puissants, trop puissants, les puissants ? Sommes-nous impuissants à être si nombreux, si seuls et si nombreux, nous les peuples solitaires impuissants ?

Bravo pour le travail que vous faites, Éric et Catherine, en poésie, au regain, à la diffusion de la poésie dans nos sociétés et nos campagnes. En espérant ne pas avoir été trop péremptoire ou trop cul-cul la praline !


Dominique 

 

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Mais pas du tout, ou plutôt tant mieux, c’est bien d’affirmer haut et fort ses convictions et d’y mettre ce qui semble faussement de la naïveté.

Ces échanges que nous avons eus, librement, m’apparaissent très stimulants ; ils dépassent, je pense, la contingence de nos propres pensées. Je suis persuadée que les lecteurs y trouveront de quoi nourrir leur réflexion.

Tu nous dis :

La lecture procède d’une action magique depuis toujours ; magie d’ouvrir des chemins de traverse, d’approcher d’autres vies, d’autres gens, magie de nourrir les émotions, l’imaginaire.

L’écriture, lorsqu’elle est sous forme de chroniques, permet, dis-tu, d’entrer dans l’intimité des auteurs que tu choisis.

L’écriture poétique, elle, « permet d’être », de connaître l’éblouissement, la ferveur, la transe, l’accès quasi religieux à la transcendance, dans une poursuite que tu dis parfois un peu névrotique : « le dernier texte écrit est toujours le plus beau, … jusqu’à à la relecture » ; comme une fuite en avant, mais qu’il faut partager.

Viennent alors les lectures, nécessaires, comme des incantations, lancées à la face du monde, où les textes en appellent à la ferveur, mais s’allègent par des jeux de mots, des images qui côtoient l’absurde …

Et puis, la poésie comme aventure risquée, au même titre que la vie. Avec cette puissance de révolte, de résistance et cette prétention osée à vouloir transformer le monde en souhaitant simplement le bonheur des hommes.

Merci Dominique pour cet entretien long mais vivifiant.

 

Catherine

 

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***

 

POÈMES

 

 

 

A l’intrada del temp clar, eya

A l’entrée du temps clair, eya

 

        Tot aquò bronzina. A la fin de febrièr tot aquò bronzina ja. Fin février et tout ça bruisse déjà, la secte des insectes certes, mais aussi les végétaux, les minéraux, le Cosmos, les oiseaux, los aucèls que bombilhan, sus las brancas bombilhan, les oiseaux qui frétillent, sur les branches frétillent, les étoiles au ciel en leur doux froufrou, lo cèl, son blau, son gris, lo solelh, la bruma, la bisa, lo vent del nòrd, le ciel, son bleu, son gris, le soleil, le brouillard, la bise, le vent du nord, la tramontana, lo grèc pluèja al bec, e lo marinas. Aquò bronzina ja, tot aquò bronzina : « que la prima se fa pas mai esperar, qu'es aquí, quasi aquí, ja aquí ! » Ça bruisse déjà, ça bruisse déjà : « que le printemps ne se fait plus attendre, qu’il est là, presque là, déjà là ! » Ça bruisse, ça bruisse et ça embaume la pâte à crêpes, les bugnes, les oreillettes…Agachatz, agatchatz los, agachatz las brancas floridas de l'ametlièr, vesetz, vesetz... Voyez, voyez les, voyez les branches en fleur de l’amandier, regardez, regardez, le miraculeux miracle, le nouveau renouveau, la nouvelle naissance, la renaissance, la roue, que dis-je le chariot des saisons dont les blancs chevaux caracolent, tout empanachés de rose, de parme et de lilas !

 

La prima es un meravilhós dentifrici !

Le printemps est un merveilleux dentifrice !

 

        La neit gèla pas mai a pèira fendre o tan pauc. La nuit ne gèle plus à pierre fendre ou si peu. Quelques lézards, lézards des murailles, des croix de saint Pierre, sur des lauzes agitent leur queue. On pensait qu’ils avaient disparu, grand remplacés par les geckos, les tarentes de Mauritanie, aux yeux globuleux, ventouses aux pattes les ayant tant grand remplacés.     

        L'espargue salvatge, ela, progrèssa reptiliana, zigzaguejant fòra de los bartas, pinedas e bòsques sacrats cap al firmament.  L’asperge sauvage, elle, progresse reptilienne en zigzagant hors des bartas, pinèdes et bois sacrés vers le firmament.

        L'ensalada crudèla, tot tanben salvatja espandís sas rosassas, son còs coirassat cap al dieu que se nommava fa bèl temps Râ. La salade cruelle, tout aussi sauvage étale ses rosaces, son corps cuirassé vers le dieu que l’on nommait jadis Râ.

        Les porreaux, eux, plus humbles, modestes semblent sortir de terre en nous tournant le dos. Ça taille dans les vignes où ça caille encore aussi. Ça taille les sarments, les gabels, les gourmands. La cal podar la vigna. Ça poude al secator, au sécateur, au sécateur électrique, merveille technologique, mais gaffe aux petits doigts !

        Sur les étangs, les pêcheurs, les pescaïres, pescofis, pescalunes étendent leurs filets entre d’augustes et immémoriaux piquets de châtaigniers.

        Au ciel, les gabians, les gaviotes volent à contre-vent comme si de rien n’était.

 

        Aquí, avèm la patz, lo present de la Patz, la prima futura de la patz!

        Ici, on a la paix, le présent de la Paix, le futur printemps de la paix !

        La Paix, la pax, la patz, brava mond !

        La peace, la peace and love, la Mir, der Frieden, Shalom…

        La Patz, pas en Ucraïna, ni a Gazà, ni al Sodan, ni pertot endacòm mai.

        Lo mond crèma, lo mond es en fòc e a sang.

        Aquí, aquí avèm la patz, dins las carrièras dels joves desfilan al pas de l'auca, en levant lo braç.     

        La Paix, pas en Ukraine, ni à Gaza, ni au Soudan, ni partout ailleurs.     

        Le monde crâme, le monde est en feu et à sang.

        Ici, ici, on a la paix, dans les rues des jeunes défilent au pas de l’oie, en levant le bras.

 

Aquo raï, le printemps s’en cague, le printemps s’en fout !

Es atal la prima, il est comme ça le printemps,

il brille de toutes ses dents,

d’ailleurs, il n’a jamais mal aux dents !

 

La prima es un meravilhós dentifrici !

Le printemps est un merveilleux dentifrice !

 

« A l'entrada del temps clar, eya

Per jòia recomençar, eya

E per jelós irritar, eya

Vòl la regina mostrar

Qu'el' es si amorosa

A la vi', a la via, a jelós,

Laissatz nos, laissatz nos

Bailar entre nos, entre nos... » *

* ballade occitane du XII ième siècle.

 

 

Fabrègues, le 27/02/2026.

 

*

 

 

L’art à mains nues ?

 

Des mains. Des mains,

Partout des mains,

Des mains qui palpitent,

Papillonnent et palpitent,

Des mains et des doigts,

Une main, c’est dix doigts,

Parfois il manque un doigt.

Mains rouges, mains outre-noires,

Des mains sur les murs,

Des mains sur les parois,

Des mains et des milliers de doigts

Qui s’extraient des rochers,

Qui traversent la pierre,

Pariétales, les mains !

Ces mains, c’est de l’art !

 

Pourquoi l’art ?

 L’art, pourquoi ?

Pourquoi, dans tout ce Carnaval,

Ce grand Carnaval des animaux,

L’espèce humaine est peut-être la seule

A générer un besoin, un désir d’art

A pratiquer l’ art,

Un art à part ?

Un souffle d’art et de pigments,

Dans un souffle de mains,

L’art de la bouche, La bouche de l’art

Qui souffle  des pigments sur les mains,

L’art dare-dare ?

L’art, le petit et le grand Art ?

Pourquoi ce  besoin d’art, ce désir d’art ?

Qui a inventé l’art ? L’art à mains d’art ?

L’Art pour l’art ? La faim, l’avidité de l’art ?

L’art au-delà de la faim, au-delà de la soif ?

Pourquoi toutes ces mains sur les parois des cavernes ?

Mains négatives, mains positives,

Mains magiques, mains rituelles,

Mains fertiles, mains magnétiques ?

Mains constellées, mains qui constellent, arbres à mains,

Mains qui tâtent, tâtonnent, questionnent,

Pourquoi s’enfoncer,

Se cacher au plus profond des Ténèbres,

Au plus profond des boyaux de la Terre

Pour pratiquer cet art ?

L’art de la nuit, l’art dans la nuit,

L’art près du feu, l’art du feu,

L’art à la lumière d’une torche, d’une bougie,

L’art des clairs-obscurs et des crépuscules,

L’art, un lumignon, un phare, un fanal,

Un  nougaresque enfant phare effaré dans la nuit ?

Pourquoi tous ces animaux

Aux regards si intenses, si vivants,

Ces lions, ces chevaux, ces bisons, ces mammouths ?

Simplement des histoires de chasse, de pêche, de traditions ?

Une manière de rêver, de s’inventer des trophées,

Pour s’approprier l’Invisible ?

Pourquoi l’art est nature,  surnature, culture ?

Pourquoi l’art s’adosse-t-il à la nature

Pour inventer un au-delà au réel ?

Pourquoi l’Art Brut ?

Pourquoi l’art  beau ?

Pourquoi l’art modeste ?

Pourquoi l’Arte Povera ?

Pourquoi l’art du laid ?

Pourquoi l’art du faux ?

Pourquoi Duchamp ?

Pourquoi l’abstraction et le conceptuel ?

Pourquoi l’art cinétique ?

Pourquoi l’art spécule-t’il ?

Pourquoi l’art spéculatif ?

Pourquoi l’art vivant ?

Pourquoi l’art muet ?

Pourquoi le mime Marceau ?

Pourquoi l’art funéraire, l’art des morts ?

Pourquoi tous ces ocres, ces noirs, ces couleurs ?

Pourquoi ce besoin de pétrir ?

Ces Venus modelées ? Ces Venus à gros seins,

Ces Venus à gros culs, ces Venus callipyges ?

L’Amour de l’Art,  l’art de l’amour ?

Qui a inventé l’art ? Qui a inventé l’amour ?

Pourquoi ce besoin de raconter,

De se raconter des histoires,

Des histoires de chasse, des histoires d’art,

Des histoires de mort, des histoires d’amour ?  

De créer toute une histoire avec l’art,

Toute une histoire avec de l’art ? Toute une Histoire de l’Art ?

Pourquoi ce désir de saisir,

De provoquer ou garder en mémoire l’émotion ?

Pourquoi le sacré, pourquoi ce besoin de sacré ?

Pourquoi ce besoin d’enterrer ses morts, nos morts ?

D’entrer en transe pour les faire revivre ?

D’entrer en transe pour garder,

Commémorer leur souvenir ?

Pourquoi les dieux ?

Pourquoi l’Art de la guerre ?

 

 

Fabrègues, le 11/02/2026

 

*

 

Los diches d'aicí e d’alai

 

Sus l'autar del silenci,

Copi la paraula,

Copi la paraula tala una matèria primièra

Copi la paraula, es pas ni de skaï, ni de nilon,

Mas un cuèr mistèri.

Mon cotèl s'enfonsa dins son estranha plasticitat,

Trenqui coma se s'agissiá d'un fromatge de cap.

La copi en quatre, puèi en uèit,

La troceji en tot plen de bocinons

Que se dison de mots.

La paraula ronca pas e se laissa far.

Dissèqui los mots, de gròsses e de pichons,

M'enquerissi de lors etimologias,

Penètri fins a la raiç dels mots,

Penètri tan luènh, endacòm dins Grècia.

Soi tan luènh de tot que cerqui un diccionari.

Copi la paraula, puèi quequeji, balbuseji.

Es de còps tan dur de parlar, de s'ausir parlar,

De se parlar a se e de parlar de se,

Perqué es tan dur de dire ? Tan dur de se dire,

Que se pòt pas mai res dire, que s'a res a se dire,

Que se parla simplament per l'amor de dire,

Que se parla per dire pas res, que i a pas mai res a dire ?

 

Les dits d’ici et d’ailleurs

 

Sur l’autel du silence,

Je coupe la parole,

Je coupe la parole telle une matière première.

Je coupe la parole, ce n’est ni du skaï, ni du nylon,

Mais un cuir mystère.

Mon couteau s’enfonce dans son étrange plasticité,

Je tranche comme s’il s’agissait d’un fromage de tête.

Je la coupe en quatre, puis en huit,

La morcelle en tout plein de petits morceaux

Qu’on appelle des mots.

La parole ne geint pas et se laisse faire.

Je dissèque les mots, des gros et des petits,

M’enquiers de leurs étymologies,

Je pénètre jusqu’à la racine des mots,

Je pénètre si loin, quelque part dans la Grèce.

Je suis si loin de tout que je cherche un dictionnaire.

Je coupe la parole, puis je quéquèje, balbutie.

C’est parfois si dur de parler, de s’entendre parler,

De se parler à soi, de se parler de soi,

Pourquoi est-ce si dur de dire ? Si dur de se dire,

Qu’on ne peut plus rien dire, qu’on a rien à se dire,

Qu’on parle simplement pour l’amour du dire,

Qu’il n’y a plus rien à dire ?

 

 

Fabrègues, le 28/02/2026

 

 

*

 

Quand l’inaccessible Immarcescible...

 

Immarcescible

 voletait ça et là,

ses ailes brillantes jouant, se jouant de la lumière.

Spécimen rare, curieuse papillote de soie,

en hardes de luxe, pivoine

 inflétrissable et pourtant  frisée, toute frisée,

mot luciole, mot papillon de nuit, mot ésotérique de jour,

mot à l’exotisme cabalistique, mot d’anciens testaments,

mot d’étranges sacrifices,

mot hululé du fond des siècles,

mot, O qu’il est beau ce mot !

ce mot incongru, ukulélé, ce mot d’artifices et de feu, ce mot à bon dos, à ouï dire oui

ou les sourcils froncés : mais non, mais non !

Immarcescible,

Immarcescible de par le monde,

voletait...

 

A deux mains,

en joignant mes deux mains,

telle une prière-nasse,

par delà les buissons,

 par delà la rocaille,

par delà les pinèdes,

par delà les épines, les épineux, les épinettes,

d’un coup du sort,

d’un coup de dé n’abolissant jamais le hasard, un tantinet forcément mallarméen, avec un petit quelque chose de forcément durassien,

en fond de bouche,

je vous l’accorde,

je réussis à capturer Immarcescible.

Très longtemps mes paumes furent tachées de pollen, de poussières d’étoiles.

 Je mis immarcescible dans une cage, une cage à l’ancienne, une cage dorée, enchantée, à l’ancienne. Depuis, il pépie, que dis-je, il gazouille, toute la journée, toute le sainte et laïque journée, ce qui aucunement, n’a l’air de gêner Marmoréen, plus grave plus effacé, lui aussi prisonnier de la cage dorée.

Je crois toutefois qu’ils deviendront amis et feront bon ménage,

Immarcescible et Marmoréen.

 

 

Fabrègues, le 14/05/2026

 

 

*

 

S’intensifie folie

 

Nous ne savons rien

Du tonnerre et des éclairs.

Juste que les bombardements

S’intensifient à Gaza.

Nous ne savons rien

Du goût du sang

Et celui de la faim.

Juste que les bombardements

S’intensifient à Gaza.

Nous ne savons rien

Des linceuls des enfants

Des pleurs de leurs mères

Des cris de leurs pères

Juste que les combats

S’intensifient à Gaza

Nous ne savons rien

Des haines millénaires

Et des dieux assassins

Juste que les combats

S’intensifient à Gaza

Nous ne savons rien

Des espoirs bombardés

Et des vies écrasées

Juste que les bombardements

S’intensifient à Gaza

Nous ne savons rien

Du tonnerre, des éclairs,

Du sang et de la faim,

Du linceul des enfants,

Des pleurs de leurs mères,

Des cris de leurs pères,

Des haines millénaires,

Des dieux assassins,

De la Terre de Palestine

Et de ce qu’est être palestinien.

De la Terre d’Israël

Et de ce qu’être israélien.

De la Terre des humains

Et de ce qu’est être humain.

De l’arbre de Judée

Et du cèdre du Liban,

Du pin d’Alep,

Des chiens et des moutons,

Des fennecs et des chats.

Juste que les combats

S’intensifient à Gaza,

Que les bombardements s’intensifient,

Que les bombardements s’intensifient,

Que les bombardements s’intensifient,

Que les combats,

Que les combats,

Que les combats,

Que les,

Que les,

Que les,

Que, que, que,

Gaz, Ga, G…

Qu’il n’y a plus de Gaza !

 

 

Polyphonie pour la Palestine (L’Harmattan, 2026)

 

 

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©Dominique Aussenac

 

 

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Dominique Aussenac : 29/01/1959, né à Béziers par accident. Narbonnais de cœur, sinon de sang.

Double-Deug : Psycho-Socio.

Instituteur-Directeur d’école maternelle.

 

Radios :

1981. Radio Chabrot à Cahors.

Animateur-producteur : Rue du Rock.

1983-1986. Air Libre, Montpellier.

Animateur-producteur : Le Temps d’une chanson (Chanson française, littérature). Ça pue les colins, du rock pas du poisson.

1987-2004. Divergence FM, Montpellier.

Poisson-Chats et Mots Amers (Littérature).

Tentatives d’État des Lieux du Grand Corps d’Occitanie,

Vert Paradis (Un regard occitan sur l’environnement avec Josiane Ubaud),

Le Zéro, aventure humaine (Histoire des Mathématiques avec Jacques Bonnet).

Président de la radio de 1994 à 1998.

 

Revues :

1988-1990 ; Cofondateur de L’Encrier Renversé (Revue autour de la nouvelle). Castres.

2002-2005. Noir et Blanc, magazine arts, photographie littérature.

1994. Matricule des Anges/

 

Publications :

Revue Oc, Récit-Page, Francopolis,

Polyphonie pour la Palestine, L’Harmattan, 2025.

 

Voix Vives : Poète-animateur depuis 2012.

 

ETC...

 

 

Dominique Aussenac

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