|
Le Salon de lecture Découverte
d'auteurs au hasard de nos rencontres |
*** |
|
SALON DE LECTURE Automne 2026 Jacques Merceron « J’ai écrit
plusieurs fois que par goût, en poésie, j’aime et pratique le grand écart, du
merveilleux au facétieux » Entretien avec Catherine Bruneau et poèmes Jacques
Merceron devant une reproduction de la Pierre de Rosette dans l’ancien musée
archéologique du Caire. |
|
|
ENTRETIEN (7 – 21 août 2026) Ça
pourrait commencer N’importe
où N’importe
quand … Je
cite le début du premier poème du recueil Dans l’œil bleu ecchymose
du ciel (Encres Vives, 2024) Ce
qui m'inspire le début de l'entretien par deux questions sur ton rapport à
l'écriture poétique : -
Est-ce que tu peux te souvenir du début de ton écriture de poèmes - où,
quand, comment … ? ou la question du commencement... -
Mais aussi, depuis que tu écris des poèmes, est-ce que l'inspiration te vient
n'importe où, n'importe quand ? Je n’ai pas de souvenir très précis quant à un commencement de
l’écriture poétique, mais je devais être alors en 3e ou seconde au
lycée Lakanal à Sceaux. J’avais un camarade de classe avec qui je m’entendais
bien et qui écrivait des poèmes dans le style mallarméen qui m’impressionnait
alors. Je me suis à mon tour essayé à la poésie, mais – autant que je me
souvienne – rien de mallarméen ! Tout cela doit se situer vers 1964-65.
J’ai ensuite commis, en 1971, une plaquette (que je préfère oublier !),
puis envoyé de-ci de-là des poèmes à des revues en France et en Belgique,
participé à un groupe de poésie qui publiait Les Cahiers de l’Hirondelle. Il y avait notamment le poète
martiniquais Alex-Roy Camille. À l’époque, c’étaient des revues de
fabrication assez artisanale, alternatives, refusant l’édition à compte
d’auteur. Pour n’en citer que quelques-unes : Le Crayon noir (ancêtre de feu Décharge de Jacques Morin) et Barbare
de Ghislain Ripault et
Helyett Bloch (c’est par eux que j’étais entré en correspondance avec le
poète marocain Abdellatif Laâbi
alors emprisonné à Kénitra). Par la suite, il y eut d’autres
développements, d’autres rencontres sur lesquelles on
pourra revenir. N’importe où, n’importe quand ? Non, pas précisément. La
lecture de poèmes, un mot ou une expression, un voyage, un paysage, une colère,
une frustration par rapport à un état du monde actuel (l’ecchymose du titre
du recueil Dans l’œil bleu ecchymose du
ciel), une méditation peuvent enclencher quelques lignes que je peux
ensuite ruminer. Certaines aboutissent à un poème, d’autres non. Mais en
dehors de ce déclenchement par un processus mental de « dérive »,
c’est indéniablement la période du Covid qui est à l’origine d’une partie des
poèmes de mon recueil L’Écart des six
ifs & autres fatrasies (éd. Douro, 2024), une autre partie étant due
au déchirement d’avoir dû me séparer de nombreuses photocopies d’œuvres
relatives au Moyen Âge (chansons de geste, romans arthuriens, etc.) quand
j’ai déménagé des États-Unis en France. Mais je vois qu’« à
sauts et à gambades » je suis déjà rendu presque à nos jours ! Tu
parles d’un état de « dérive » qui serait nécessaire pour que te
viennent les quelques lignes qui se transformeront – ou pas – en un
poème plus tard. On peut penser que cet état de dérive est bref, conjoncturel
– à partir d’une image, d’une lecture, d’une sensation. Peut-on alors
parler d’écriture automatique dans cet état ? Ou bien, au contraire, cet
état de dérive s’inscrit dans un temps long, même s’il s’interrompt ! Tu
parles en effet de méditation. Peux-tu
nous parler un peu plus de ces états de dérive et de méditation ? Par « dérive », j’entends une forme d’attention
flottante, happer ce qui vient : des expressions, des bribes de phrases
me traversent l’esprit comme des oiseaux fusant dans le ciel. Disparaissant
souvent aussi vite qu’apparus. Les noter ou les perdre. Alors
« ruminer » sur ces bribes, ces « guenilles », comme
pourrait dire James Sacré. Les retourner sous toutes les coutures, les
étoffer ou les tailler, comme maman disposait les pièces de ses patrons de
robe sur la toile cirée de notre table, dans la salle à manger. Rapiécer ou
rabouter aussi parfois des membres épars. Avancer le plus souvent à
l’aveuglette vers… on ne sait trop quoi. Laisser reposer. Remettre sur le
métier jusqu’à ce qu’une forme se mette en place, sinon abandonner. Parmi les choses happées, il y a aussi des « choses vues »
dans la rue ou dans des lieux particuliers : c’est le cas de bon nombre
de poèmes du recueil Dans l’œil bleu
ecchymose du ciel, notamment les sections « Scènes de
Montpellier » et « Americana ». Pour ce qui est de la méditation, j’en parlais surtout à propos
de mon dernier recueil publié, Chants de l’éternel éphémère enté de Frères
des Vents paru chez Rafael de Surtis (2026)
dans lequel j’évoque ce que j’appelle la Grande Giration des formes, giration
sous-tendue par l’idée de MortVie (poème
« Oiseaux »). J’évoque aussi ce même grand jeu de mutations dans le
poème « Dans la giration du souffle » dans lequel je me montre très
sensible à « l’effiloché », à ce qui est en train de se décomposer,
mais qui, dans le même temps, par un point-pivot amorce déjà une recomposition,
une relance de la vie sous une autre forme, mais qui tient encore à sa
matrice par un ombilic. En généralisant, j’ai pu évoquer l’Ouroboros-matrice
de l’Univers. Cela donne parfois une poésie écartelée entre splendeur et
horreur du monde. Ce point-pivot est aussi évoqué dans « In medias res » : « point de conscience
clignotante, point-océan noyé dans la grande respiration du monde ».
J’ai tenté aussi d’écrire dans ce recueil une sorte d’épopée du déploiement-expansion
du cosmos dans un long poème intitulé « Ô si vastement », avec
peut-être des phénomènes de boucle rétroactive, de recondensation.
Donc,
une méditation inscrite d’emblée dans l'univers poétique, mais qui donne. à mon sens, une dimension philosophique à ton
écriture ; je vais y revenir. Auparavant,
en lien avec ta réponse, j’aimerais revenir sur ce « déchirement »
dont tu parles à propos de la perte des photocopies d’œuvres relatives au Moyen
Âge. À lire ta réponse, on pourrait considérer que l’écriture poétique a été
comme une « planche de salut » pour dépasser cette perte. Concrètement, j’ai dû jeter dans des grandes bennes d’un centre
de tri et de recyclage une grande quantité de documents photocopiés. Je
n’irai pas jusqu’à dire que l’écriture poétique fut une « planche de
salut », mais pour que tout ne soit pas perdu, j’ai tenu à composer dans
le recueil L’Écart des six ifs deux
poèmes assez longs dans lesquels ces documents ont trouvé un prolongement et
par là, si l’on veut, une seconde vie. Dans « Pour chanter la
geste » composé autour des titres de chansons de geste, je me suis mis
en scène parcourant l’espace, divers territoires en compagnie des héros
épiques et des enchanteurs qui leur donnent parfois des « coups de
pouce » quand le courage et la force ne suffisent plus. Dans un second
poème, « Conseils pour traverser d’Enfer en Paradis », j’ai repris des
titres de romans arthuriens et des romans du Graal, ainsi que des personnages
comme Robert le Diable, la Demoiselle Hideuse et l’épreuve du Fier Baiser, le
cheval Fauvel, animal-emblème de la flatterie des gens de cour qui
l’étrillent pour en recevoir des faveurs, etc. Toutes choses qui peuvent
encore résonner avec notre époque. En tout cas, ce geste m’a permis de
dépasser la perte. Je parle aussi de ce processus de retournement de la perte dans
un texte intitulé « Les deux voies de l’absence » (Chants…) écrit à l’occasion de la
cassure involontaire et de la disparition d’un petit oiseau qui était dans la
main d’une statuette d’ivoire représentant la figure traditionnelle d’un
ermite errant oriental. « Envol de l’oiseau » qui aboutit à la
naissance d’un poème et donc à un « envol de la perte ».
Évidemment, ces pertes sont dérisoires, ne sont rien à côté de toutes celles
qui accablent notre monde et qui causent un effondrement matériel, mental ou
sentimental. L’écriture
poétique t’a donc permis de garder une trace des documents perdus, et même de
les prolonger. Plus
généralement, comment vois-tu l’influence de ton travail de
« médiéviste, mythologue » (cf. la 4ième de couverture du recueil
« Ombrageuse fratries », Encres Vives n° 547) sur ton écriture
poétique ? Je crois que cette influence se manifeste dans un certain nombre
de mes textes, soit par de brèves notations ou allusions (l’Homme Sauvage et
les Fous de Carnaval dans « Scène de comédie à l’Opéra » ou encore
les « chiens du Seigneur », francisation du jeu de mots latin sur
les Domini canes, à savoir les
dominicains, dans « À Murcia » (recueil Dans l’œil bleu…). J’évoque aussi dans un poème inédit la Nef des
Fous. Mon intérêt pour l’aspect historique et esthétique des anciennes
églises et chapelles, ainsi que pour l’hagiographie, transparaît aussi ici et
là. Autre chose, plus fondamentale : bon nombre de poètes
évoquent une plongée intérieure, une exploration plus ou moins à l’aveuglette,
plus ou moins systématique, des profondeurs de leur être, par le truchement
d’un passage ou d’une faille. Or, c’est quelque chose que l’on retrouve dans
un grand nombre de contes authentiquement populaires ou dans des œuvres
médiévales ressortissant du genre du merveilleux breton (celtique à
l’origine) : descente « infernale » dans un puits, dans un
souterrain, entrée dans une ville mystérieuse située sous une colline, dans
une grotte ténébreuse, rencontre avec un « monstre » dont c’est la demeure,
et qu’il convient d’affronter, non pas toujours de tuer, mais de neutraliser,
d’amadouer d’une manière ou d’une autre. Il peut aussi y avoir dans ces
antres secrets des prisonniers / prisonnières à délivrer, à remonter, avec
soi-même, à la lumière. Je me suis aperçu, après coup, que j’avais suivi cet
« itinéraire » dans un poème marquant une tentative (échouée) comme
« Il lui aurait fallu » (Ombrageuses
fratries), ainsi que dans « Conseils pour traverser d’Enfer en
Paradis ». Catabase et anabase au cours desquelles il faut payer de sa
personne : se tailler la cuisse pour nourrir une « sauveteur
monstrueux » (aigle affamé) et pour remonter par paliers. D’autres fois,
dans mes poèmes, la quête aventureuse prend une dimension horizontale :
il s’agit de franchir une rivière, d’aborder sur l’autre rive, sorte de
combat au gué de Yabboq. Les boiteux, les
claudicants touchés à la hanche ou les monosandales
capables d’être à cheval sur les deux rives ou de traverser à volonté. Ce
que je comprends c’est que la connaissance - livresque, savante - t’aurait
conduit à l’expérience, ce qui est rare. Qui plus est, une
expérimentation qui n’est pas banale, avec la poésie comme médium, c’est
remarquable ! C’est une
connaissance livresque, si l’on veut, mais depuis longtemps très assimilée,
presque une seconde nature ! Cela tient à ce que l’on a l’habitude
d’appeler un « parcours ». Au lycée, avec mes premiers essais d’écriture
déjà évoqués, essais très maladroits, je découvrais les poètes du programme
(dans leurs poèmes assurément les plus classiques, les moins radicaux) :
les symbolistes, Hugo, Nerval, Baudelaire, Rimbaud… Et puis déjà Breton et
les surréalistes - ce qui m’amènera plus tard à participer quelque temps à un
groupe qui avait refusé l’oukase de dissolution du surréalisme (parisien)
prononcé par Jean Schuster dans Le Monde (« Le Quatrième
chant », 4 octobre 1969). De fil en aiguille, le surréalisme m’a amené à
m’intéresser au langage de l’alchimie à travers d’anciens traités et des
auteurs déjà classiques en la matière (Fulcanelli,
Eugène Canseliet, René Alleau…), mais alors que la charge poétique de ce
langage est prodigieuse, elle peut aussi conduire à une forme dépressive
d’obsession. C’est alors que j’ai découvert la Société de Mythologie
Française (dont je suis toujours un membre actif après près de 50
ans) : on y parlait de la fée Mélusine, du Gargantua de Rabelais et de
celui des traditions populaires, de géants, de nains, de saints venus de
l’île de Bretagne sur des auges de pierre ou portant dans leurs mains leur
tête décapitée ! etc. etc. Bref, de traditions ayant aussi une très forte
charge poétique et émotionnelle, mais inscrites cette fois aussi dans le
paysage et les terroirs (Breton écrivit d’ailleurs, à sa façon, sur Mélusine
dans Arcane 17 ; Nerval l’évoqua indirectement avec le nom de
Lusignan dans « El Desdichado »). Mais ce
que tu dis de cette expérience qui traverse tes poèmes, de « plongée
intérieure », de « descente infernale », de rencontre avec
« un monstre », de franchissement de rivière pour gagner
« l’autre rive »… ,
cela relève, à mon sens, d’une
interrogation existentielle qui s'inscrit dans une dimension
philosophique que je voudrais examiner avec toi. Cette
dimension ne se retrouve pas dans tous tes poèmes, en tous cas pas de manière
manifeste, mais je peux en citer deux à titre d’illustration : -
le poème « Comme un loup
démasqué parle et signe… » (Ombrageuses fratries, Encres Vives n° 547, p.22) (…) Car
il suffit d’un rien D’un
souffle Pour
que tout bascule En
cul de basse-fosse défroqué En
pâle estime où tout Dérape
et s’offusque En
trop de ruse à l’âme La
paix se démente au cloaque Qui
nous rendra l’esprit sain -
ou encore le poème « Chien » (Dans l’œil bleu ecchymose du ciel,
Encres Vives/coll. Encres Blanches n°812, p. 4) Tu
m’invites à virevolter À
trouver la pitié ou la joie Au
fond de moi-même À
dépasser les larmes de pacotille Pour
me couler dans tes yeux rieurs Trouver
une pure joie De
chien Rien
qu’un instant On
peut ainsi trouver des éléments du poème qui font référence à
l’expérimentation de la joie, du doute, du dépit… et de ta façon de t’y
confronter, mais tout cela de façon très retenue, presque furtive. Oui, c’est
cela. Je suppose que, comme bien des personnes et en particulier des poètes,
je suis sujet à des tourbillons de pensées ruminées, d’affects plus ou moins contrôlés.
Je ressens aussi parfois une certaine tension entre l’immédiat du ressenti
qui cherche à s’imposer et cet arrière-fond, ces strates de lectures qui
émergent également et pourraient faire écran. J’ai écrit
plusieurs fois que par goût, en poésie, j’aime et pratique le grand écart, du
« merveilleux » au « facétieux ». J’aime par-dessus tout
Nerval, aussi bien le Nerval des Chimères et d’Aurélia que le
Nerval des contes pleins de verve, que celui des chansons de son Valois
natal ; à l’autre extrême, j’aime aussi le côté décapant de Michaux et
l’équarisseur de langage qu’est Michel Leiris. Tout cela paraîtra peut-être
un peu fourre-tout, mais je me débrouille tant bien que mal avec tout
cela ! Et bien sûr, je tiens en haute estime des poètes bien plus
contemporains (certain/e/s décédé/e/s) qui ont aussi renouvelé l’écriture
poétique ou l’ont, dans leur diversité, marquée de leur puissante
singularité : je pense notamment à Franck Venaille, Kenneth White, Lionel
Bourg, Yves Leclair, Claude Albarède, Philippe Minot, à Grisélidis Réal, Marie-Claire Bancquart, Michèle Fink,
Colette Thévenet, Sabine Alicic, et surtout enfin à Françoise Hàn dont
j’ai évoqué la poétique dans la revue Diérèse et dans Francopolis en
ligne. Parmi les poètes étrangers (lus en revues) : l’Américain Charles
Wright, l’Italien Enzo Lamartora, le Portugais João Luís Barreto Guimarães.
Je pourrais en citer beaucoup d’autres que je découvre tous les jours en
revues ou lors de scènes ouvertes. D’ailleurs
dans un de tes poèmes, « Pas
d’autre », on trouve
l’injonction : Mais
du constat Refuser
le lamento Est-ce
que tu confirmes que la poésie t’offre un espace de réflexion philosophique,
est-ce c’est conscient et voulu, ou cela s’impose-t-il à toi, au moment de
l’écriture du poème, sans anticipation ? Un espace
de réflexion oui, sans doute, mais je ne crois pas avoir la tête très
« philosophique », si l’on entend par là le maniement de concepts ou
des enchaînements démonstratifs et rigoureux. Mais je sais bien que la
philosophie a elle-même mille facettes ! Certains poètes, comme Michel
Deguy ou Jean-Claude Pinson passent pour être à la fois poètes et
philosophes. Ce n’est pas mon cas. Par
ailleurs, lorsque cette réflexion apparaît, tu ne sembles pas vouloir lui
donner trop de place, seulement dans une chute de poème ou au détour d’un ou
quelques vers. On pourrait dire que tu infuses des éléments de réflexion philosophique
dans ta poésie mais en quantité (très) raisonnée. En effet,
cela découle de ce que je viens de dire. De toute façon, je ne conçois pas la
poésie comme une démonstration qui partirait de concepts. Il y a
aussi un aspect de mon travail dont on n’a pas vraiment parlé jusqu’à présent
et qui se manifeste particulièrement dans Ombrageuses fratries et plus
encore dans L’Écart des six ifs & autres fatrasies : c’est le
jeu sur le langage : jeux de mots, plongées dans les soubassements et soubresauts
de la langue ; l’écoute des mots à l’intérieur des mots (systèmes
gigognes), décalages entre le mot-son pour
l’oreille et le mot-écrit pour l’œil, fausses définitions (« Au plaisir
de l’hérisse »). Je suis fasciné aussi par le
fait que par rapport à un mot de départ, une lettre en plus ou en moins ou
simplement déplacée à l’intérieur du mot, entraîne l’esprit dans une dérive
vers un tout autre paysage mental. Dans L’Écart des six ifs, tous ces
jeux à partir du langage sont particulièrement présents : une grande
première section met en scène ce que j’appelle des
« mots-personnages » à qui il arrive toutes sortes de mésaventures
(Covid oblige), parti pris des mots plutôt que parti pris des choses. La
section « Babélismes » repose pour sa part sur une mise en
comparaison d’un même mot-sens dans différentes langues et sur une
exploration de ce que chacun de ces mots-sons évoque poétiquement pour moi.
Par exemple, à partir de Bouche, l’allemand Mund, répété ad
libitum comme un mantra, finit par évoquer « l’explosion parfumée de
menthe verte », alors que l’anglais Mouth
m’évoque la « Brèche mal colmatée dans la passe des îles
Sous-Le-Vent », etc. Des langues moins connues sont explorées, ainsi que
beaucoup d’autres types d’exploration langagières. Une
influence de ta pratique des mythes ? Ou une tout autre
explication ? Oui, les
mythes, les légendes. Chez moi, la figure du cheval revient souvent. Sans que
je l’aie préméditée. Elle doit certainement avoir, d’une part, à faire avec
mon rapport à la langue et d’autre part, dans la mesure où le langage
poétique est ce qui nous constitue au plus intime, elle doit se dissocier en
moi en un cheval extérieur et un cheval intérieur (un double, si l’on veut).
D’ailleurs, dans le titre Ombrageuses fratries,
« ombrageux » est un adjectif que j’associe immédiatement avec le
cheval qui hésite à franchir le pas, qui se cabre (« À hue et à
dia »), tandis qu’à d’autres moments, je peux l’empoigner et le
chevaucher pour des jubilantes cavalcades. Oui,
bien sûr, mais les interrogations philosophiques, existentielles, selon moi,
ne passent pas nécessairement par des modèles, des théories. Je pense au
poète Jacky Gil, (cf. par exemple, Encres Vives, collection EB, n° 833, 2025)
à son œuvre dont on souligne la dimension philosophique, sans qu’il ne fasse
référence à des théories. La philosophie, comme recherche de la sagesse, sous
toutes ses formes. Tu
as abordé un point important sur le jeu sur le langage qui est effectivement
une dimension notable de ton écriture. Elle n’est pas sans déstabiliser le
lecteur, l’oblige à entrer dans ton jeu… mais pour le meilleur. Savoir
divaguer pour entrer dans la poésie... Pour
conclure l’entretien, je voudrais t’interroger sur ton rapport à la nature,
qui, à mon sens, occupe une place majeure dans ton écriture, au-delà des
détours dont nous avons parlé. Peux-tu
nous en dire un peu plus ? La section
« Scènes de Montpellier » du recueil Dans l’œil bleu ecchymose
du ciel est, par définition, urbaine et les animaux que l’on y rencontre
sont soit de nature familière (un chien sur le marché), soit de magnifiques
et attristants aras enfermés dans la volière du zoo. En revanche, la section
« Americana » comporte quelques poèmes de pleine nature. Pour le
texte qui traite des chutes du Niagara, ce qui m’a fasciné, c’est le
spectacle d’une fureur prodigieuse créée par l’enlacement de l’eau et de la
roche : « Amants de toujours / [qui] s’étreignent / À coups de
morsures convulsives » ; le fait aussi que c’est l’eau, élément le
plus plastique, le plus fuyant qui, en définitive, aura raison de la pierre
plus dure et plus compacte en apparence. Cela entraîne une méditation sur le
temps et c’est là où, sans doute, je m’approche le plus de ce qui serait
« philosopher », mais que je préfère appeler méditer. Les poèmes
« Alaska II » et « Alaska IV » reprennent aussi, en partie,
cette thématique du liquide et du solide ; s’y ajoutent les mouettes et
autres oiseaux marins : « Ballet tournoyant d’ailes offertes au
soleil », « Tisserandes du ciel et de la mer », l’oiseau
incarnation de tous nos désirs ! Ombrageuses
fratries
comportent quelques éléments qui relèvent de la nature – faune et flore –
mais ce sont plutôt de brèves notations (« la pluie assoupie / sur la
montagne ; les grands vents de haute voltige »), notations qui
s’insèrent dans les parcours symboliques dont j’ai parlé plus haut. Mais c’est
surtout avec mon dernier recueil Chants de l’éternel éphémère enté de
Frères des vents que la présence de la nature et de l’oiseau s’est
imposée comme absolument centrale et primordiale. Je cite, un peu
pêle-mêle : la grotte et le temps qui s’écoule avec les suintements de
l’eau ; l’admiration émerveillée(*) de toute descente dans des grottes
préhistoriques, conservatoires d’espèces animales éteintes et milieu naturel
déjà tatouée par la main de l’homme ; mystère de la confrontation
inopinée avec la présence vivante du Sauvage faisant irruption ;
sentiment fusionnel, parfois, de vibrer à l’unisson avec la nature ou de me
perdre dans la contemplation de sa splendeur (« Alors s’oublier dans le
simple chant / du regard »). Est-ce cela la sagesse ? (*) Teintée d’une once
d’appréhension primitive : que se passerait-il si nous étions
brusquement plongés dans le noir ? Merci Jacques pour cette exploration
approfondie de ton écriture. Exposition « Mirage » du
sculpteur catalan Jaume Plensa au Carré Saint-Anne
à Montpellier. *** POÈMES Liffré en poésie Dans l’atelier fuyant des fauvettes Sur la peau tendue des chagrins Retourner chair à vif La poésie comme une peau de lapin Avec son œil qui goutte Et qui nous regarde La chercher dans son terrier À plusieurs trous Comme chez grand-père Ou dans les feuillées au fond Du jardinet avec ses feuilles de journal Qui nous livraient
les nouvelles De la neige des antans
révolus Neige aussi froide que la peau translucide De l’aïeule Dans le passage étroit qui nous échoit Surgit parfois Le spectacle plus grand qui nous accueille Et nous immobilise Nous minces confettis Recueillis pour faire corps Avec la terre avec le feu 24
mars 2026 * Parcourant la ville, les cracheuses de
l’aube sont à l’œuvre. Déjà il pleut un vent de dérision qui se retourne
contre les lubies du siècle. C’est le grand écart qui sourd de ces catafalques
à la dérive. On dirait qu’ils se promènent dans la rivière des turpitudes
jusqu’à ce que morve leur goutte au nez. Et puis d’un autre bord, les
sourciers qui ricanent dans le souffle qui les enserre. Ô grand naufrage des
voix du présent incapables de dépasser l’obstacle niché dans le
masque-soupirail. Toutes catastrophes peintes dans l’impossible aurore du
texte. 7-8-2025 * Sur la pointe de la langue Noués autour de caillots pouilleux De grands oriflammes Claquent encore au vent Tandis que des flottilles cinglent Toutes voiles dedans Dans un espace gorgé d’éclats Où gîte toutes griffes dehors L’œil de purs félins 20
octobre 2022 * Le château des chiens crevés Vois surgis Dans un arrière-monde de vapeurs d’opium Les ultimes jours de Pompéi Flamboyer sur les murs Dans l’alcool et l’alcôve des tentures Des pianos-rectangles Jouant des cavatines Dans les cornus Du château où l’or rance se dégorge Cléopâtre aux pieds d’aspic émerge Des fleurs de lotus Des papyrus Des femmes à têtes de chauve-souris Des chacals en prière Au détour du corridor Le grand vaisseau d’opéra S’avance vers Orphée Émergeant du vautour tournoyant Autour des oies sauvages agonisant Dans les marais Un rêve de splendeur Miroite encore sur la nuit irrésolue Sur la pansière qui sépare les eaux Du jour et de la nuit Sur le château des chiens crevés qui Mendient 13
novembre 2024 * À Rosmerta, qui se reconnaîtra Dans l’oubli de la fraîcheur
des myosotis J’ai enfilé la chasuble et le
baudrier De perles volcaniques Poitrine piétinée par un
cheval de feu Dos ceinturé d’orties
pourpres Bras traversé par une liane
embrasée Braises et flammèches sur le
cœur Cinabre sous les aisselles Feu rampant de rouges-gorges Tournant et retournant Sur ton gril ô grand saint
Laurent Et ce n’était pas feu de mercelot Ce sang encorné de piments Ce sang dagué de mille feux
follets Homme coupé en deux Brûlant côté senestre Au naturel à dextre Ne plus bouger Rentrer en soi Disparaître Pour flouer la brûlure Alors tu fus là Rosmerta ma Très Généreuse Ma Très Pourvoyeuse Ma Très Bonne et Très Belle Rose lovée au cœur du
labyrinthe Pour que viennent le chant de
la pluie Le chant de fraîcheur pour
apaiser L’ardeur des tuniques de
Nessus 14-20 mai 2020 * Temps du Rêve L’œil et le cerveau se noient Dans ces tourbillons de couleurs Ces pointillés Ces faisceaux d’étoiles ces trous d’eau Le regard aimanté vibre à l’unisson Convergences ou divergences De grandes gerbes irradient En bosquets floconneux Fleuve et pont C’est le Temps du Rêve Le Serpent arc-en-ciel coule et se distille
Encore et encore Parfois traces d’émeu sur les sentiers de
brousse Hommes à lances Femmes à paniers et bâtons fouisseurs Accroupies au bord de trous d’eau L’incendie terrible qui gagne la brousse Pour se raccrocher Pour nous : paramécies et vibrions De bleus de roses d’indigos et d’ocre Restent les secrets enclavés dans l’image Pour l’œil qui fouille et voit Si peu Lodève,
11 juin 2026 * Le Poète ne fait plus recette Ah ! rendez-nous monocles, lavallières
et montres à gousset Redingotes et chaussures à la
poulaine ! 20
août 2026 * Barattage de poètes Parmi les poètes Oh ! que l’écrémage est fort ! Il y a la crème de la crème Les labellisés Les bons beurres de baratte Et puis il y a les beurres doux les
demi-sel et les salés Il y a les babeurres Et puis tout au fond de la baratte Tous les petit-lait Et autres laits caillés Ah ! que l’écrémage est fort parmi les
poètes ! 22
juin 2026 * Poème « Notre programme éditorial étant complet pour plusieurs
années, nous ne sommes plus en mesure de regarder de nouveaux
manuscrits » (Le Réalgar) « Notre programme éditorial étant
complet pour plusieurs années, nous ne sommes actuellement pas en mesure
d’accueillir de nouveaux manuscrits. » (L’Étoile des limites) « Nous ne prenons plus de
manuscrits en lecture, merci de ne pas nous en envoyer, ni par courrier, ni
par mail. » (Zinédi) « Notre programme éditorial est
complet jusqu’en 2027. » (L’herbe qui tremble) « Notre programme éditorial est complet jusqu’à fin 2027. »
(Æncrages & Co) « Notre programme éditorial est complet jusque fin 2026,
merci de ne plus rien nous proposer. » (Le Silence qui roule) « Notre programme 2026 étant déjà clôturé, tout
manuscrit
désormais retenu ne pourra, au mieux, que s'inscrire au sein de nos programmes 2027 et
2028. » (Atlantiques déchaînés) …. …. « Envoyez-nous votre manuscrit en complétant
le formulaire ci-dessous en joignant votre texte. Votre texte sera étudié par
notre service manuscrit qui vous donnera une réponse pour une possible
publication sous une quinzaine de jours. » 31
mai 2026 ©Jacques
Merceron |
|
|
(*) Entretien
avec une licorne
Jacques
Merceron Né à Paris (1949), habite à Montpellier. Professeur
émérite de littérature française du Moyen Âge (Indiana University,
Bloomington, IN, USA ; Ph.D. U.C.
Berkeley). Recueils récents : Par le rire de la mouche (haïkus), éd. Pourquoi viens-tu
si tard ? (2022) ; L’Écart des six ifs & autres fatrasies, éd. Douro (janvier 2024) ; Dans l’œil bleu ecchymose du ciel, éd. Encres Vives (coll. Encres Blanches, no
812) (mai 2024) ; Ombrageuses fratries, éd. Encres Vives (no 547, mars
2025) ; Chants de l’éternel éphémère enté de Frères des vents, éd.
Rafael de Surtis (janvier 2026). Poèmes dans Décharge,
Arpa, Diérèse, Nouveaux Délits, Verso, Mots à
Maux, Poésie Vivante (poète invité) ; en ligne : Recours au poème, Le Capital des Mots, Lichen, Libres Mots. Poèmes en Anthologies : Éphéméride / Feuilles détachées
(2022), éd. Pourquoi viens-tu si tard ? ; Du corps du poète au corps
poétique (2024) et Au cœur de la couleur (2026), dir. M. Bertoncini, éd. Les Cahiers de Poètes & Co.
Études sur Contre l’épuisement de Françoise Hàn (éd. Jacques Brémond,
2021) dans Diérèse no 93, 2025 et no
96, 2026, et dans Francopolis Hiver 2025 ; Recensions : Terre
à Ciel (Danièle Corre, Ces Ombres qui nous peuplent, La feuille de
thé) ; Diérèse : Muriel Carminati, L’Âge vermeil (Tarmac)
; Éric Barbier, Suivre les mouvements de la pierre (Encres Vives,
coll. « Lieux » no 438). A aussi publié des études sur le Moyen Âge, la mythologie,
les traditions et savoirs populaires (Romania,
Cahiers de Civilisation Médiévale, Olifant, Aevum, Senefiance, European Medieval Drama,
Reinardus,
Le Moyen Âge, etc. ; Ollodagos, Keltia Magazine, Mythologie Française, Nouvelle Mythologie Comparée (en ligne), Mythologie(s), Histoire et Sociétés Rurales, Revue
du Tarn, Bulletin de la Société Historique de Lisieux, Le Rouget de Dol, Les Cahiers d’Apistoria,
etc.) ; entrées dans le Dictionnaire critique des contes, dir. J.-L. Le Quellec, éd. CNRS, 2026. Ouvrages :
Le message et sa fiction. La communication par messager dans la
littérature française des XIIe et XIIIe siècles,
Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 1998 ; Dictionnaire
des saints imaginaires et facétieux ; Florilège de l’humour et de l’imaginaire des noms
de lieux en France (Paris, éd. du
Seuil, 2002 et 2006). En préparation : Le Gai
Savoir du peuple. Médecine magique, remèdes, charmes & incantations.
Satire religieuse ; La
Vierge enlégendée. Dictionnaire des Notre-Dame
merveilleuses, guérisseuses et insolites. |
|
|
Jacques Merceron Francopolis automne 2026 Recherche Éric Chassefière |
|
|
Accueil ~ Comité
Francopolis
~ Sites
Partenaires
~ La
charte
~ Contacts |
|
Créé
le 1 mars 2002