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SALON DE LECTURE

 

Automne 2026

 

 

 

Jacques Merceron

 

« J’ai écrit plusieurs fois que par goût, en poésie, j’aime et pratique le grand écart, du merveilleux au facétieux »

 

Entretien avec Catherine Bruneau et poèmes

 

Une image contenant Visage humain, habits, personne, mur

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Jacques Merceron devant une reproduction de la Pierre de Rosette dans l’ancien musée archéologique du Caire.

 

 

ENTRETIEN

(7 – 21 août 2026)

 

Ça pourrait commencer

N’importe où

N’importe quand

Je cite le début du premier poème du recueil Dans l’œil bleu ecchymose du ciel (Encres Vives, 2024)

Ce qui m'inspire le début de l'entretien par deux questions sur ton rapport à l'écriture poétique :

- Est-ce que tu peux te souvenir du début de ton écriture de poèmes - où, quand, comment …  ?  ou la question du commencement...

- Mais aussi, depuis que tu écris des poèmes, est-ce que l'inspiration te vient n'importe où, n'importe quand ?

 

Je n’ai pas de souvenir très précis quant à un commencement de l’écriture poétique, mais je devais être alors en 3e ou seconde au lycée Lakanal à Sceaux. J’avais un camarade de classe avec qui je m’entendais bien et qui écrivait des poèmes dans le style mallarméen qui m’impressionnait alors. Je me suis à mon tour essayé à la poésie, mais – autant que je me souvienne – rien de mallarméen ! Tout cela doit se situer vers 1964-65. J’ai ensuite commis, en 1971, une plaquette (que je préfère oublier !), puis envoyé de-ci de-là des poèmes à des revues en France et en Belgique, participé à un groupe de poésie qui publiait Les Cahiers de l’Hirondelle. Il y avait notamment le poète martiniquais Alex-Roy Camille. À l’époque, c’étaient des revues de fabrication assez artisanale, alternatives, refusant l’édition à compte d’auteur. Pour n’en citer que quelques-unes : Le Crayon noir (ancêtre de feu Décharge de Jacques Morin) et Barbare de Ghislain Ripault et Helyett Bloch (c’est par eux que j’étais entré en correspondance avec le poète marocain Abdellatif Laâbi alors emprisonné à Kénitra). Par la suite, il y eut d’autres développements, d’autres rencontres sur lesquelles on pourra revenir.  

N’importe où, n’importe quand ? Non, pas précisément. La lecture de poèmes, un mot ou une expression, un voyage, un paysage, une colère, une frustration par rapport à un état du monde actuel (l’ecchymose du titre du recueil Dans l’œil bleu ecchymose du ciel), une méditation peuvent enclencher quelques lignes que je peux ensuite ruminer. Certaines aboutissent à un poème, d’autres non. Mais en dehors de ce déclenchement par un processus mental de « dérive », c’est indéniablement la période du Covid qui est à l’origine d’une partie des poèmes de mon recueil L’Écart des six ifs & autres fatrasies (éd. Douro, 2024), une autre partie étant due au déchirement d’avoir dû me séparer de nombreuses photocopies d’œuvres relatives au Moyen Âge (chansons de geste, romans arthuriens, etc.) quand j’ai déménagé des États-Unis en France. Mais je vois qu’« à sauts et à gambades » je suis déjà rendu presque à nos jours !

 

Tu parles d’un état de « dérive » qui serait nécessaire pour que te viennent les quelques lignes qui se transformeront – ou pas – en un poème plus tard. On peut penser que cet état de dérive est bref, conjoncturel – à partir d’une image, d’une lecture, d’une sensation. Peut-on alors parler d’écriture automatique dans cet état ? Ou bien, au contraire, cet état de dérive s’inscrit dans un temps long, même s’il s’interrompt ! Tu parles en effet de méditation.

Peux-tu nous parler un peu plus de ces états de dérive et de méditation ?

 

Par « dérive », j’entends une forme d’attention flottante, happer ce qui vient : des expressions, des bribes de phrases me traversent l’esprit comme des oiseaux fusant dans le ciel. Disparaissant souvent aussi vite qu’apparus. Les noter ou les perdre. Alors « ruminer » sur ces bribes, ces « guenilles », comme pourrait dire James Sacré. Les retourner sous toutes les coutures, les étoffer ou les tailler, comme maman disposait les pièces de ses patrons de robe sur la toile cirée de notre table, dans la salle à manger. Rapiécer ou rabouter aussi parfois des membres épars. Avancer le plus souvent à l’aveuglette vers… on ne sait trop quoi. Laisser reposer. Remettre sur le métier jusqu’à ce qu’une forme se mette en place, sinon abandonner.

Parmi les choses happées, il y a aussi des « choses vues » dans la rue ou dans des lieux particuliers : c’est le cas de bon nombre de poèmes du recueil Dans l’œil bleu ecchymose du ciel, notamment les sections « Scènes de Montpellier » et « Americana ».

Pour ce qui est de la méditation, j’en parlais surtout à propos de mon dernier recueil publié, Chants de l’éternel éphémère enté de Frères des Vents paru chez Rafael de Surtis (2026) dans lequel j’évoque ce que j’appelle la Grande Giration des formes, giration sous-tendue par l’idée de MortVie (poème « Oiseaux »). J’évoque aussi ce même grand jeu de mutations dans le poème « Dans la giration du souffle » dans lequel je me montre très sensible à « l’effiloché », à ce qui est en train de se décomposer, mais qui, dans le même temps, par un point-pivot amorce déjà une recomposition, une relance de la vie sous une autre forme, mais qui tient encore à sa matrice par un ombilic. En généralisant, j’ai pu évoquer l’Ouroboros-matrice de l’Univers. Cela donne parfois une poésie écartelée entre splendeur et horreur du monde. Ce point-pivot est aussi évoqué dans « In medias res » : « point de conscience clignotante, point-océan noyé dans la grande respiration du monde ». J’ai tenté aussi d’écrire dans ce recueil une sorte d’épopée du déploiement-expansion du cosmos dans un long poème intitulé « Ô si vastement », avec peut-être des phénomènes de boucle rétroactive, de recondensation.   

 

Donc, une méditation inscrite d’emblée dans l'univers poétique, mais qui donne. à mon sens, une dimension philosophique à ton écriture ; je vais y revenir.

Auparavant, en lien avec ta réponse, j’aimerais revenir sur ce « déchirement » dont tu parles à propos de la perte des photocopies d’œuvres relatives au Moyen Âge. À lire ta réponse, on pourrait considérer que l’écriture poétique a été comme une « planche de salut » pour dépasser cette perte.

 

Concrètement, j’ai dû jeter dans des grandes bennes d’un centre de tri et de recyclage une grande quantité de documents photocopiés. Je n’irai pas jusqu’à dire que l’écriture poétique fut une « planche de salut », mais pour que tout ne soit pas perdu, j’ai tenu à composer dans le recueil L’Écart des six ifs deux poèmes assez longs dans lesquels ces documents ont trouvé un prolongement et par là, si l’on veut, une seconde vie. Dans « Pour chanter la geste » composé autour des titres de chansons de geste, je me suis mis en scène parcourant l’espace, divers territoires en compagnie des héros épiques et des enchanteurs qui leur donnent parfois des « coups de pouce » quand le courage et la force ne suffisent plus. Dans un second poème, « Conseils pour traverser d’Enfer en Paradis », j’ai repris des titres de romans arthuriens et des romans du Graal, ainsi que des personnages comme Robert le Diable, la Demoiselle Hideuse et l’épreuve du Fier Baiser, le cheval Fauvel, animal-emblème de la flatterie des gens de cour qui l’étrillent pour en recevoir des faveurs, etc. Toutes choses qui peuvent encore résonner avec notre époque. En tout cas, ce geste m’a permis de dépasser la perte.

Je parle aussi de ce processus de retournement de la perte dans un texte intitulé « Les deux voies de l’absence » (Chants…) écrit à l’occasion de la cassure involontaire et de la disparition d’un petit oiseau qui était dans la main d’une statuette d’ivoire représentant la figure traditionnelle d’un ermite errant oriental. « Envol de l’oiseau » qui aboutit à la naissance d’un poème et donc à un « envol de la perte ». Évidemment, ces pertes sont dérisoires, ne sont rien à côté de toutes celles qui accablent notre monde et qui causent un effondrement matériel, mental ou sentimental.  

 

L’écriture poétique t’a donc permis de garder une trace des documents perdus, et même de les prolonger.

Plus généralement, comment vois-tu l’influence de ton travail de « médiéviste, mythologue » (cf. la 4ième de couverture du recueil « Ombrageuse fratries », Encres Vives n° 547) sur ton écriture poétique ?

 

Je crois que cette influence se manifeste dans un certain nombre de mes textes, soit par de brèves notations ou allusions (l’Homme Sauvage et les Fous de Carnaval dans « Scène de comédie à l’Opéra » ou encore les « chiens du Seigneur », francisation du jeu de mots latin sur les Domini canes, à savoir les dominicains, dans « À Murcia » (recueil Dans l’œil bleu…). J’évoque aussi dans un poème inédit la Nef des Fous. Mon intérêt pour l’aspect historique et esthétique des anciennes églises et chapelles, ainsi que pour l’hagiographie, transparaît aussi ici et là.

Autre chose, plus fondamentale : bon nombre de poètes évoquent une plongée intérieure, une exploration plus ou moins à l’aveuglette, plus ou moins systématique, des profondeurs de leur être, par le truchement d’un passage ou d’une faille. Or, c’est quelque chose que l’on retrouve dans un grand nombre de contes authentiquement populaires ou dans des œuvres médiévales ressortissant du genre du merveilleux breton (celtique à l’origine) : descente « infernale » dans un puits, dans un souterrain, entrée dans une ville mystérieuse située sous une colline, dans une grotte ténébreuse, rencontre avec un « monstre » dont c’est la demeure, et qu’il convient d’affronter, non pas toujours de tuer, mais de neutraliser, d’amadouer d’une manière ou d’une autre. Il peut aussi y avoir dans ces antres secrets des prisonniers / prisonnières à délivrer, à remonter, avec soi-même, à la lumière. Je me suis aperçu, après coup, que j’avais suivi cet « itinéraire » dans un poème marquant une tentative (échouée) comme « Il lui aurait fallu » (Ombrageuses fratries), ainsi que dans « Conseils pour traverser d’Enfer en Paradis ». Catabase et anabase au cours desquelles il faut payer de sa personne : se tailler la cuisse pour nourrir une « sauveteur monstrueux » (aigle affamé) et pour remonter par paliers. D’autres fois, dans mes poèmes, la quête aventureuse prend une dimension horizontale : il s’agit de franchir une rivière, d’aborder sur l’autre rive, sorte de combat au gué de Yabboq. Les boiteux, les claudicants touchés à la hanche ou les monosandales capables d’être à cheval sur les deux rives ou de traverser à volonté.

 

Ce que je comprends c’est que la connaissance - livresque, savante - t’aurait conduit à l’expérience, ce qui est rare.  Qui plus est, une expérimentation qui n’est pas banale, avec la poésie comme médium, c’est remarquable !  

 

C’est une connaissance livresque, si l’on veut, mais depuis longtemps très assimilée, presque une seconde nature ! Cela tient à ce que l’on a l’habitude d’appeler un « parcours ». Au lycée, avec mes premiers essais d’écriture déjà évoqués, essais très maladroits, je découvrais les poètes du programme (dans leurs poèmes assurément les plus classiques, les moins radicaux) : les symbolistes, Hugo, Nerval, Baudelaire, Rimbaud… Et puis déjà Breton et les surréalistes - ce qui m’amènera plus tard à participer quelque temps à un groupe qui avait refusé l’oukase de dissolution du surréalisme (parisien) prononcé par Jean Schuster dans Le Monde (« Le Quatrième chant », 4 octobre 1969). De fil en aiguille, le surréalisme m’a amené à m’intéresser au langage de l’alchimie à travers d’anciens traités et des auteurs déjà classiques en la matière (Fulcanelli, Eugène Canseliet, René Alleau…), mais alors que la charge poétique de ce langage est prodigieuse, elle peut aussi conduire à une forme dépressive d’obsession. C’est alors que j’ai découvert la Société de Mythologie Française (dont je suis toujours un membre actif après près de 50 ans) : on y parlait de la fée Mélusine, du Gargantua de Rabelais et de celui des traditions populaires, de géants, de nains, de saints venus de l’île de Bretagne sur des auges de pierre ou portant dans leurs mains leur tête décapitée ! etc. etc. Bref, de traditions ayant aussi une très forte charge poétique et émotionnelle, mais inscrites cette fois aussi dans le paysage et les terroirs (Breton écrivit d’ailleurs, à sa façon, sur Mélusine dans Arcane 17 ; Nerval l’évoqua indirectement avec le nom de Lusignan dans « El Desdichado »).   

 

Mais ce que tu dis de cette expérience qui traverse tes poèmes, de « plongée intérieure », de « descente infernale », de rencontre avec « un monstre », de franchissement de rivière pour gagner « l’autre rive »… ,  cela relève, à  mon sens, d’une interrogation existentielle qui s'inscrit dans une dimension philosophique que je voudrais examiner avec toi.

Cette dimension ne se retrouve pas dans tous tes poèmes, en tous cas pas de manière manifeste, mais je peux en citer deux à titre d’illustration :

- le poème « Comme un loup démasqué parle et signe… » (Ombrageuses fratries, Encres Vives n° 547, p.22)

(…)

Car il suffit d’un rien

D’un souffle

Pour que tout bascule

En cul de basse-fosse défroqué

En pâle estime où tout

Dérape et s’offusque

En trop de ruse à l’âme

La paix se démente au cloaque

Qui nous rendra l’esprit sain

 

- ou encore le poème « Chien » (Dans l’œil bleu ecchymose du ciel, Encres Vives/coll. Encres Blanches n°812, p. 4)

Tu m’invites à virevolter

À trouver la pitié ou la joie

Au fond de moi-même

À dépasser les larmes de pacotille

Pour me couler dans tes yeux rieurs

Trouver une pure joie

De chien

Rien qu’un instant

 

On peut ainsi trouver des éléments du poème qui font référence à l’expérimentation de la joie, du doute, du dépit… et de ta façon de t’y confronter, mais tout cela de façon très retenue, presque furtive.

 

Oui, c’est cela. Je suppose que, comme bien des personnes et en particulier des poètes, je suis sujet à des tourbillons de pensées ruminées, d’affects plus ou moins contrôlés. Je ressens aussi parfois une certaine tension entre l’immédiat du ressenti qui cherche à s’imposer et cet arrière-fond, ces strates de lectures qui émergent également et pourraient faire écran.

J’ai écrit plusieurs fois que par goût, en poésie, j’aime et pratique le grand écart, du « merveilleux » au « facétieux ». J’aime par-dessus tout Nerval, aussi bien le Nerval des Chimères et d’Aurélia que le Nerval des contes pleins de verve, que celui des chansons de son Valois natal ; à l’autre extrême, j’aime aussi le côté décapant de Michaux et l’équarisseur de langage qu’est Michel Leiris. Tout cela paraîtra peut-être un peu fourre-tout, mais je me débrouille tant bien que mal avec tout cela !

Et bien sûr, je tiens en haute estime des poètes bien plus contemporains (certain/e/s décédé/e/s) qui ont aussi renouvelé l’écriture poétique ou l’ont, dans leur diversité, marquée de leur puissante singularité : je pense notamment à Franck Venaille, Kenneth White, Lionel Bourg, Yves Leclair, Claude Albarède, Philippe Minot, à Grisélidis Réal, Marie-Claire Bancquart, Michèle Fink, Colette Thévenet, Sabine Alicic, et surtout enfin à Françoise Hàn dont j’ai évoqué la poétique dans la revue Diérèse et dans Francopolis en ligne. Parmi les poètes étrangers (lus en revues) : l’Américain Charles Wright, l’Italien Enzo Lamartora, le Portugais João Luís Barreto Guimarães. Je pourrais en citer beaucoup d’autres que je découvre tous les jours en revues ou lors de scènes ouvertes.

 

D’ailleurs dans un de tes poèmes, « Pas d’autre », on trouve l’injonction :

Mais du constat

Refuser le lamento

Est-ce que tu confirmes que la poésie t’offre un espace de réflexion philosophique, est-ce c’est conscient et voulu, ou cela s’impose-t-il à toi, au moment de l’écriture du poème, sans anticipation ?

 

Un espace de réflexion oui, sans doute, mais je ne crois pas avoir la tête très « philosophique », si l’on entend par là le maniement de concepts ou des enchaînements démonstratifs et rigoureux. Mais je sais bien que la philosophie a elle-même mille facettes ! Certains poètes, comme Michel Deguy ou Jean-Claude Pinson passent pour être à la fois poètes et philosophes. Ce n’est pas mon cas.   

 

Par ailleurs, lorsque cette réflexion apparaît, tu ne sembles pas vouloir lui donner trop de place, seulement dans une chute de poème ou au détour d’un ou quelques vers. On pourrait dire que tu infuses des éléments de réflexion philosophique dans ta poésie mais en quantité (très) raisonnée.

 

En effet, cela découle de ce que je viens de dire. De toute façon, je ne conçois pas la poésie comme une démonstration qui partirait de concepts.

Il y a aussi un aspect de mon travail dont on n’a pas vraiment parlé jusqu’à présent et qui se manifeste particulièrement dans Ombrageuses fratries et plus encore dans L’Écart des six ifs & autres fatrasies : c’est le jeu sur le langage : jeux de mots, plongées dans les soubassements et soubresauts de la langue ; l’écoute des mots à l’intérieur des mots (systèmes gigognes), décalages entre le mot-son pour l’oreille et le mot-écrit pour l’œil, fausses définitions (« Au plaisir de l’hérisse »). Je suis fasciné aussi par le fait que par rapport à un mot de départ, une lettre en plus ou en moins ou simplement déplacée à l’intérieur du mot, entraîne l’esprit dans une dérive vers un tout autre paysage mental. Dans L’Écart des six ifs, tous ces jeux à partir du langage sont particulièrement présents : une grande première section met en scène ce que j’appelle des « mots-personnages » à qui il arrive toutes sortes de mésaventures (Covid oblige), parti pris des mots plutôt que parti pris des choses. La section « Babélismes » repose pour sa part sur une mise en comparaison d’un même mot-sens dans différentes langues et sur une exploration de ce que chacun de ces mots-sons évoque poétiquement pour moi. Par exemple, à partir de Bouche, l’allemand Mund, répété ad libitum comme un mantra, finit par évoquer « l’explosion parfumée de menthe verte », alors que l’anglais Mouth m’évoque la « Brèche mal colmatée dans la passe des îles Sous-Le-Vent », etc. Des langues moins connues sont explorées, ainsi que beaucoup d’autres types d’exploration langagières.

  

Une influence de ta pratique des mythes ? Ou une tout autre explication ? 

 

Oui, les mythes, les légendes. Chez moi, la figure du cheval revient souvent. Sans que je l’aie préméditée. Elle doit certainement avoir, d’une part, à faire avec mon rapport à la langue et d’autre part, dans la mesure où le langage poétique est ce qui nous constitue au plus intime, elle doit se dissocier en moi en un cheval extérieur et un cheval intérieur (un double, si l’on veut). D’ailleurs, dans le titre Ombrageuses fratries, « ombrageux » est un adjectif que j’associe immédiatement avec le cheval qui hésite à franchir le pas, qui se cabre (« À hue et à dia »), tandis qu’à d’autres moments, je peux l’empoigner et le chevaucher pour des jubilantes cavalcades.

 

Oui, bien sûr, mais les interrogations philosophiques, existentielles, selon moi, ne passent pas nécessairement par des modèles, des théories. Je pense au poète Jacky Gil, (cf. par exemple, Encres Vives, collection EB, n° 833, 2025) à son œuvre dont on souligne la dimension philosophique, sans qu’il ne fasse référence à des théories. La philosophie, comme recherche de la sagesse, sous toutes ses formes.

Tu as abordé un point important sur le jeu sur le langage qui est effectivement une dimension notable de ton écriture. Elle n’est pas sans déstabiliser le lecteur, l’oblige à entrer dans ton jeu… mais pour le meilleur. Savoir divaguer pour entrer dans la poésie...

Pour conclure l’entretien, je voudrais t’interroger sur ton rapport à la nature, qui, à mon sens, occupe une place majeure dans ton écriture, au-delà des détours dont nous avons parlé.

Peux-tu nous en dire un peu plus ?

 

La section « Scènes de Montpellier » du recueil Dans l’œil bleu ecchymose du ciel est, par définition, urbaine et les animaux que l’on y rencontre sont soit de nature familière (un chien sur le marché), soit de magnifiques et attristants aras enfermés dans la volière du zoo. En revanche, la section « Americana » comporte quelques poèmes de pleine nature. Pour le texte qui traite des chutes du Niagara, ce qui m’a fasciné, c’est le spectacle d’une fureur prodigieuse créée par l’enlacement de l’eau et de la roche : « Amants de toujours / [qui] s’étreignent / À coups de morsures convulsives » ; le fait aussi que c’est l’eau, élément le plus plastique, le plus fuyant qui, en définitive, aura raison de la pierre plus dure et plus compacte en apparence. Cela entraîne une méditation sur le temps et c’est là où, sans doute, je m’approche le plus de ce qui serait « philosopher », mais que je préfère appeler méditer. Les poèmes « Alaska II » et « Alaska IV » reprennent aussi, en partie, cette thématique du liquide et du solide ; s’y ajoutent les mouettes et autres oiseaux marins : « Ballet tournoyant d’ailes offertes au soleil », « Tisserandes du ciel et de la mer », l’oiseau incarnation de tous nos désirs !

Ombrageuses fratries comportent quelques éléments qui relèvent de la nature – faune et flore – mais ce sont plutôt de brèves notations (« la pluie assoupie / sur la montagne ; les grands vents de haute voltige »), notations qui s’insèrent dans les parcours symboliques dont j’ai parlé plus haut.

Mais c’est surtout avec mon dernier recueil Chants de l’éternel éphémère enté de Frères des vents que la présence de la nature et de l’oiseau s’est imposée comme absolument centrale et primordiale. Je cite, un peu pêle-mêle : la grotte et le temps qui s’écoule avec les suintements de l’eau ; l’admiration émerveillée(*) de toute descente dans des grottes préhistoriques, conservatoires d’espèces animales éteintes et milieu naturel déjà tatouée par la main de l’homme ; mystère de la confrontation inopinée avec la présence vivante du Sauvage faisant irruption ; sentiment fusionnel, parfois, de vibrer à l’unisson avec la nature ou de me perdre dans la contemplation de sa splendeur (« Alors s’oublier dans le simple chant / du regard »). Est-ce cela la sagesse ?

 

(*) Teintée d’une once d’appréhension primitive : que se passerait-il si nous étions brusquement plongés dans le noir ?

 

Merci Jacques pour cette exploration approfondie de ton écriture.

 

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Exposition « Mirage » du sculpteur catalan Jaume Plensa au Carré Saint-Anne à Montpellier.

 

 

***

 

POÈMES

 

 

Liffré en poésie

 

Dans l’atelier fuyant des fauvettes

Sur la peau tendue des chagrins

Retourner      chair à vif

La poésie comme une peau de lapin

Avec son œil qui goutte

Et qui nous regarde

 

La chercher dans son terrier

À plusieurs trous

Comme chez grand-père

 

Ou dans les feuillées au fond

Du jardinet avec ses feuilles de journal

Qui nous livraient les nouvelles

De la neige des antans révolus

Neige aussi froide que la peau translucide

De l’aïeule

 

Dans le passage étroit qui nous échoit

Surgit parfois

Le spectacle plus grand qui nous accueille

Et nous immobilise

Nous minces confettis

Recueillis pour faire corps

Avec la terre avec le feu

 

24 mars 2026

 

*

 

Parcourant la ville, les cracheuses de l’aube sont à l’œuvre. Déjà il pleut un vent de dérision qui se retourne contre les lubies du siècle. C’est le grand écart qui sourd de ces catafalques à la dérive. On dirait qu’ils se promènent dans la rivière des turpitudes jusqu’à ce que morve leur goutte au nez. Et puis d’un autre bord, les sourciers qui ricanent dans le souffle qui les enserre. Ô grand naufrage des voix du présent incapables de dépasser l’obstacle niché dans le masque-soupirail. Toutes catastrophes peintes dans l’impossible aurore du texte. 

 

7-8-2025

 

*

 

Sur la pointe de la langue

 

Noués autour de caillots pouilleux

De grands oriflammes

Claquent encore au vent

Tandis que des flottilles cinglent

Toutes voiles dedans

Dans un espace gorgé d’éclats

Où gîte toutes griffes dehors

L’œil de purs félins

 

20 octobre 2022

 

*

 

Le château des chiens crevés

 

Vois

  surgis

Dans un arrière-monde de vapeurs d’opium

Les ultimes jours de Pompéi

Flamboyer sur les murs

 

Dans l’alcool et l’alcôve des tentures

Des pianos-rectangles

Jouant des cavatines

 

Dans les cornus

Du château où l’or rance se dégorge

Cléopâtre aux pieds d’aspic émerge

Des fleurs de lotus

Des papyrus

Des femmes à têtes de chauve-souris

Des chacals en prière

 

Au détour du corridor

Le grand vaisseau d’opéra

S’avance vers Orphée

Émergeant du vautour tournoyant

Autour des oies sauvages agonisant

Dans les marais

 

Un rêve de splendeur

Miroite encore sur la nuit irrésolue

Sur la pansière qui sépare les eaux

Du jour et de la nuit

Sur le château des chiens crevés qui

Mendient

 

13 novembre 2024

 

*

 

À Rosmerta, qui se reconnaîtra

 

Dans l’oubli de la fraîcheur des myosotis

J’ai enfilé la chasuble et le baudrier

De perles volcaniques

Poitrine piétinée par un cheval de feu

Dos ceinturé d’orties pourpres

Bras traversé par une liane embrasée

Braises et flammèches sur le cœur

Cinabre sous les aisselles

 

Feu rampant de rouges-gorges

Tournant et retournant

Sur ton gril ô grand saint Laurent

Et ce n’était pas feu de mercelot

Ce sang encorné de piments

Ce sang dagué de mille feux follets

 

Homme coupé en deux

Brûlant côté senestre

Au naturel à dextre

 

Ne plus bouger

Rentrer en soi

Disparaître

Pour flouer la brûlure

 

Alors tu fus là

Rosmerta ma Très Généreuse

Ma Très Pourvoyeuse

Ma Très Bonne et Très Belle

Rose lovée au cœur du labyrinthe

 

Pour que viennent le chant de la pluie

Le chant de fraîcheur pour apaiser

L’ardeur des tuniques de Nessus

 

14-20 mai 2020

 

*

 

Temps du Rêve

 

L’œil et le cerveau se noient

Dans ces tourbillons de couleurs

Ces pointillés

Ces faisceaux d’étoiles ces trous d’eau

 

Le regard aimanté vibre à l’unisson

Convergences ou divergences

De grandes gerbes irradient

En bosquets floconneux

 

Fleuve et pont

C’est le Temps du Rêve

Le Serpent arc-en-ciel coule et se distille

Encore et encore

 

Parfois traces d’émeu sur les sentiers de brousse

Hommes à lances       

Femmes à paniers et bâtons fouisseurs

Accroupies au bord de trous d’eau

 

L’incendie terrible qui gagne la brousse

 

Pour se raccrocher

Pour nous : paramécies et vibrions

De bleus de roses d’indigos et d’ocre

 

Restent les secrets enclavés dans l’image

Pour l’œil qui fouille et voit

Si peu

 

Lodève, 11 juin 2026

 

*

 

Le Poète ne fait plus recette

 

Ah ! rendez-nous monocles, lavallières et montres à gousset

Redingotes et chaussures à la poulaine !

 

20 août 2026

 

*

 

Barattage de poètes

 

Parmi les poètes Oh ! que l’écrémage est fort !

Il y a la crème de la crème

Les labellisés

Les bons beurres de baratte

 

Et puis il y a les beurres doux les demi-sel et les salés

Il y a les babeurres

 

Et puis tout au fond de la baratte

Tous les petit-lait

Et autres laits caillés

 

Ah ! que l’écrémage est fort parmi les poètes !

 

22 juin 2026

 

*

 

Poème

 

« Notre programme éditorial étant complet pour plusieurs années, nous ne sommes plus en mesure de regarder de nouveaux manuscrits » (Le Réalgar)

 

« Notre programme éditorial étant complet pour plusieurs années, nous ne sommes actuellement pas en mesure d’accueillir de nouveaux manuscrits. » (L’Étoile des limites)

 

« Nous ne prenons plus de manuscrits en lecture, merci de ne pas nous en envoyer, ni par courrier, ni par mail. » (Zinédi)

 

« Notre programme éditorial est complet jusqu’en 2027. » (L’herbe qui tremble)

 

« Notre programme éditorial est complet jusqu’à fin 2027. » (Æncrages & Co)

 

« Notre programme éditorial est complet jusque fin 2026, merci de ne plus rien nous proposer. » (Le Silence qui roule)

 

« Notre programme 2026 étant déjà clôturé, tout manuscrit désormais retenu ne pourra, au mieux, que s'inscrire au sein de nos programmes 2027 et 2028. » (Atlantiques déchaînés)

….

….

 

« Envoyez-nous votre manuscrit en complétant le formulaire ci-dessous en joignant votre texte. Votre texte sera étudié par notre service manuscrit qui vous donnera une réponse pour une possible publication sous une quinzaine de jours. »

 

31 mai 2026

 

©Jacques Merceron

 

 

(*)

 

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Entretien avec une licorne

   

Jacques Merceron

 

Né à Paris (1949), habite à Montpellier. Professeur émérite de littérature française du Moyen Âge (Indiana University, Bloomington, IN, USA ; Ph.D. U.C. Berkeley). 

 

Recueils récents : Par le rire de la mouche (haïkus), éd. Pourquoi viens-tu si tard ? (2022) ; L’Écart des six ifs & autres fatrasies, éd. Douro (janvier 2024) ; Dans l’œil bleu ecchymose du ciel, éd. Encres Vives (coll. Encres Blanches, no 812) (mai 2024) ; Ombrageuses fratries, éd. Encres Vives (no 547, mars 2025) ; Chants de l’éternel éphémère enté de Frères des vents, éd. Rafael de Surtis (janvier 2026).

 

Poèmes dans Décharge, Arpa, Diérèse, Nouveaux Délits, Verso, Mots à Maux, Poésie Vivante (poète invité) ; en ligne : Recours au poèmeLe Capital des MotsLichen, Libres Mots.

Poèmes en Anthologies :  Éphéméride / Feuilles détachées (2022), éd. Pourquoi viens-tu si tard ? ; Du corps du poète au corps poétique (2024) et Au cœur de la couleur (2026), dir. M. Bertoncini, éd. Les Cahiers de Poètes & Co. Études sur Contre l’épuisement de Françoise Hàn (éd. Jacques Brémond, 2021) dans Diérèse no 93, 2025 et no 96, 2026, et dans Francopolis Hiver 2025 ; Recensions : Terre à Ciel (Danièle Corre, Ces Ombres qui nous peuplent, La feuille de thé) ; Diérèse : Muriel Carminati, L’Âge vermeil (Tarmac) ; Éric Barbier, Suivre les mouvements de la pierre (Encres Vives, coll. « Lieux » no 438).

 

A aussi publié des études sur le Moyen Âge, la mythologie, les traditions et savoirs populaires (Romania, Cahiers de Civilisation Médiévale, Olifant, Aevum, Senefiance, European Medieval Drama, Reinardus, Le Moyen Âge, etc. ; Ollodagos, Keltia Magazine, Mythologie Française, Nouvelle Mythologie Comparée (en ligne), Mythologie(s), Histoire et Sociétés Rurales, Revue du Tarn, Bulletin de la Société Historique de Lisieux, Le Rouget de Dol, Les Cahiers d’Apistoria, etc.) ; entrées dans le Dictionnaire critique des contes, dir. J.-L. Le Quellec, éd. CNRS, 2026. Ouvrages : Le message et sa fiction. La communication par messager dans la littérature française des XIIe et XIIIe siècles, Berkeley-Los Angeles, University of California Press, 1998 ; Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux ; Florilège de l’humour et de l’imaginaire des noms de lieux en France (Paris, éd. du Seuil, 2002 et 2006).

En préparation : Le Gai Savoir du peuple. Médecine magique, remèdes, charmes & incantations. Satire religieuse ; La Vierge enlégendée. Dictionnaire des Notre-Dame merveilleuses, guérisseuses et insolites.

 

 

Jacques Merceron

Francopolis automne 2026

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Créé le 1 mars 2002