Le Salon de lecture

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SALON DE LECTURE

 

Printemps 2026

 

 

 

Martine-Gabrielle Konorski

 

 

Entretien et poèmes

 

 

 

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Accueillir Martine-Gabrielle Konorski dans le salon de lecture constitue pour moi l’occasion d’offrir au lecteur un moment d’échange privilégié et la découverte d’une œuvre. C’est sous le signe d’une double rencontre que j’aimerais présenter Martine-Gabrielle Konorski. Invitée par Carole Carcillo Mesrobian et Davide Napoli dans La Zone d’espace noétique, j’ai croisé une femme dont l’énergie, le sourire lumineux, la voix vibrante ont immédiatement retenu mon attention. Ainsi en est-il pour moi de ces instants fugitifs qui n’en sont pas moins déterminants, tant ils révèlent un univers pressenti et donc le besoin de le découvrir. Puis, la lecture d’une Anthologie qui lui était consacrée, publiée en 2023 au Nouvel Athanor, a confirmé mon intention de pénétrer plus avant l’espace poétique de Martine-Gabrielle Konorski.

 

Il me fallait ensuite, outre la lecture des poèmes regroupés dans l’anthologie, aborder l’écriture au long cours. Le recueil Amazones, cavalières de l’exil publié récemment à l’Atelier des Noyers (2025), magnifiquement illustré par Colette Ottman*, ouvre sur un lieu traversé par le souffle de l’épopée. Enfin, dans l’esprit de généreuse collaboration qui caractérise cet échange, me voici la dépositaire d’extraits du manuscrit numérique du prochain recueil : Et les jours commencèrent à passer. Par ailleurs, la présentation de Martine-Gabrielle Konorski serait incomplète, si je n’évoquais pas son engagement au service de la poésie. Administratrice de l’Union des Poètes et Cie, elle est l’auteure de portraits, de grands entretiens menés pour les revues Les Carnets d’Eucharis, À la Page, Rebelle(s.).

 

Est-ce à dire que cette présentation suffirait à cerner sa démarche ? Non, bien sûr, et pour plusieurs raisons. On risquerait de découvrir un curriculum et donc de fausser par l’énumération, l’essentiel de son parcours : le lien profond qui unifie les diverses facettes de son travail. Si je mentionne par exemple sa pratique du piano et du chant, c’est précisément parce que pour elle le son, le rythme, innervent ses textes poétiques, revenant ainsi à la source même de la poésie. Évoquer les nombreuses lectures au théâtre, c’est souligner la dimension sonore qui fait entendre, vivre, le poème. À ce titre sa capacité à tisser le texte lu et l’harmonie musicale rend compte d’une exigence première.  

 

La préparation du Salon de lecture s’est organisée en deux temps, à mes yeux très importants. Je lui ai adressé un questionnaire pour délimiter une approche qui rend compte de ce qui a suscité en moi le désir de la mieux connaître et de proposer au lecteur de Francopolis de découvrir son travail. Mais ce cadre une fois posé, l’échange qui s’est déroulé au téléphone pour répondre à nos contraintes respectives, a conforté l’intuition de ma première rencontre. La voix de Martine-Gabrielle Konorski est indispensable pour accéder à sa poésie. 

 

Qu’il soit question dans le flux de la conversation, du compagnonnage, dès l’enfance, avec les poèmes de Federico Garcia Lorca, écoutés sur des cassettes, de son travail approfondi sur d’autres poètes, des résonnances avec d’autres auteurs, tel Reverdy, ou Clarice Lispector, si présente dans le recueil à venir, je peux lire la dimension humaine qui nourrit sa poésie et sous-tend sa vie. La densité de ses réponses reflète parfaitement le cheminement exigeant qui est le sien. L’entretien signe le mouvement et la profondeur d’une écriture, fondée sur la conscience du mystère de l’expression poétique.

 

Mireille Diaz-Florian

 

 

*Colette OTTMANN explore la vie avec grâce et poésie. Aquarelles, gravures, calligraphies et techniques mixtes restées longtemps son jardin secret émeuvent et bouleversent. En 2002, elle signe Temps d'amour, une anthologie poétique aux éditions Pierron qui sera suivie d'autres ouvrages chez différents éditeurs. Ses écritures et peintures d'allégresse, portées par le flux de la vie rejoignent avec légèreté l'intime, à l'empan du rêve. (Terres de Femmes).

 

 

 

 

ENTRETIEN AVEC MARTINE-GABRIELLE KONORSKI

 

 

1. J’ai découvert ton écriture lors d’une lecture à laquelle tu participais et j’ai lu l’Anthologie de poésie qui venait d’être publiée au Nouvel Athanor et qui t’était consacrée. Cela m’a donné envie de poursuivre la discussion avec toi.

Qu’est- ce qui caractérise ton univers poétique ?

 

La poésie s’est naturellement imposée à moi comme nécessaire, depuis toujours. Je n’ai jamais décidé ni choisi d’écrire de la poésie. C’est une évidence qui fait partie de moi. C’est un chant profond, une parole Première, qui vient de l’intérieur et qui me traverse. C’est cette force de l’origine appelée la parole. Écrire un poème est pour moi un acte de « création totale ». Faut-il rappeler que Poiêsis en grec signifie création ; ce nouveau langage que peut créer le poète. Écrire un poème est donc une expérience exigeante à la fois physique et intellectuelle, qui mobilise le corps, l’âme, l’esprit dans une perméabilité de l’être à la vie, qui ne relève pas de la rhétorique et qui ne peut supporter ni la fabrication artificielle ni le procédé, ni les simulacres…

 

C’est un acte essentiel, grave et sérieux qui établit une certaine manière d’être au monde. Ce qui n’exclut pas l’humour. Il s’agit d’être présent à soi-même et à plus grand que soi. Je dis souvent que pour moi écrire de la poésie est aussi naturel que manger, dormir, se laver les dents... Le poème vient à moi n’importe où, n’importe quand et l’encre coule sur les pages de mes carnets : dans mon lit, en voiture, dans le métro ou le bus, sur la plage, dans la rue, en marchant, dans un jardin, face à la montagne ou simplement assise dans mon salon… sans que je ne sache jamais à l’avance ce qui s’écrira. Ça s’écrit… Dans un mouvement d’allers-retours entre ce qui est à l’extérieur et ce qui est à l’intérieur de moi. Un peu comme le souffle de la respiration : on inspire, on expire… C’est ce mystère, cet inachevé, cette énigme qui sont au centre du mouvement de mon écriture poétique. Toutes les choses ont leur mystère et la poésie est le mystère de toutes les choses, écrivait Federico Garcia Lorca.

 

Et puis, pour moi, la poésie est avant tout un espace de liberté absolue. Je tiens d’ailleurs à rappeler que c’est une parole de liberté, au point que certains pouvoirs répriment et assassinent encore aujourd’hui des poètes pour interdire leur parole...Mais on ne pourra jamais fusiller la poésie. Gustave Flaubert écrivait : il y a de par le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir la poésie et la liberté : les gens de goût se chargent d’exterminer l’une, comme les gens de l’ordre de poursuivre l’autre … La poésie est une irréductible liberté de l’être que rien ni personne ne peut tuer ou faire disparaître. Même dans les pires moments de l’Histoire on écrit de la poésie.

 

Je pourrais dire que lorsque j’écris des poèmes l’être et les lettres volent. C’est sans doute cette « liberté libre » dont parlait Arthur Rimbaud. Le poème est un objet étrange : le seul construit entièrement avec des mots et que l’on ne peut détacher de sa forme, même s’il a évolué au cours du temps. C’est aussi un mixte de sons et de sens, un concentré d’images et de rythmes. La dimension rythmico-vibratoire occupe une place importante dans mon écriture et je dis souvent que dans mon univers poétique je vis entre la syntaxe et la syncope. Mon écriture commence dans le corps, et parfois notre corps sait des choses que notre esprit ignore… et puis traverse l’oreille et me fait entrer en résonance avec l’ailleurs, l’inattendu, avec tous les possibles. C’est un certain rapport au monde.

 

Mon espace poétique ce sont aussi des mots indociles, intranquilles, peut-être même fous, des liaisons parfois dangereuses … des éclats de lumière comme des silex frottés… dans les ténèbres et le chaos de la vie. Car les mots du poème par les images qu’ils suscitent deviennent prétextes à penser, à imaginer, à rêver. Puisque le poème condense, ne dit pas tout mais suggère, il défie la logique des concepts et permet de traverser des seuils infranchissables.

 

Lorsque je dis que l’être et les lettres volent, toutes les frontières tombent, une autre langue se créée, un autre énoncé du monde devient possible : réunir les contraires, faire se rencontrer les vivants et les morts, écrire au masculin ou au féminin, convoquer en même temps la lune et le soleil, inventer un autre temps. D’ailleurs, le temps, l’éphémère et son tragique qui planent, est un sujet central de mes poèmes. Écrire le temps sur un rythme rhapsodique me plait particulièrement. La poésie permet de se situer dans une autre durée, sans rien de directement linéaire ou chronologique. C’est l’imaginaire, matériau premier de l’écriture de poésie qui joue à plein et transporte dans l’ailleurs d’un hors-temps d’une géographie en pièces. Dans Instant de Terres par exemple, c’est dans l’instant du poème, devenu souffle, que se créent les conditions pour que se bâtisse un espace au creux de la parole. Un espace à la fois électrique et fragile, seule condition pour pouvoir envisager l’épaisseur du temps… écrivait le poète et critique Jean-Louis Bernard, qui avait très justement posé la notion de « territoire-temps » au cœur de mon écriture.

 

Est également présent dans mon espace poétique, le temps de l’exil et de la mémoire, avec Bethani, long poème dans lequel le temps et l’espace, dans un désert hostile et brûlant, s’étirent sous l’effet d’une attente métaphysique douloureuse. Ainsi, j’écris avec le temps noué au ventre. Et j’aime danser avec les mots, au bord du gouffre en équilibre sur un fil… Dans un dialogue constant avec le vide. Le grand appui du vide qui n’est pas le néant mais un vide fécond puisqu’éternellement le souvenir peut s’y inscrire. C’est une autre mesure du temps qui permet aussi un autre regard sur la lumière et la ténèbre. Une tentative (vaine?) de recoudre le temps et ses béances, de suturer les saisons. Je tente d’écrire/ les paroles introuvables/ pour échapper au feu.

 

L’ombre, la lumière, la solitude, la perte, l’absence sont aussi d’autres thèmes centraux de ma poésie. Ils m’habitent depuis toujours, ils sont liés à ma vie mais je crois surtout que l’on écrit à son insu et qu’il y a une dimension inconsciente de l’écriture poétique qui est peut-être plus forte que tout. Il est toujours difficile de parler de sa propre écriture, mais il me semble que ces thèmes révèlent aussi un questionnement universel de l’homme en marche vers ??? et du poète en exil sur la terre. Ainsi que l’illustrent ces très beaux vers de L’albatros de Charles Baudelaire: le poète est pareil au prince des nuées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

 

Écrire de la poésie c’est, en tout cas, résider dans le vrai lieu de l’émotion, ainsi qu’en parlait Pierre Reverdy. Puisque les mots du poème nous replacent dans l’outre-monde, en amont du langage dans l’innocence du voir et du ressentir. Écrire de la poésie sera toujours cette ascension furieuse dont parlait René Char… Dans le bruit et la fureur du quotidien, c’est par l’écriture de poésie que je continuerai d’arpenter le monde pour dire sa beauté et sa misère… en route pour rejoindre les étoiles. Elias Canetti disait : les intuitions des poètes sont les aventures oubliées de Dieu.

 

 

2. Depuis 2018, la création de Accords au Théâtre Les Déchargeurs, jusqu’à aujourd’hui, la création de Amazones, cavalières de l’exil, autour de ton dernier livre, au Théâtre du Nord-Ouest, la relation poésie et musique occupe une place particulière dans ton travail créatif. Que peux-tu en dire ?

 

En écrivant j’ai toujours l’impression que la création se fait dans la faille, dans les interstices, dans un entre deux, dans cette déambulation dans les profondeurs de l’être, suspendue entre terre et ciel. C’est dans cet intervalle-là, au sens musical du terme, que s’inscrit la matière sonore de la poésie, celle qui chante dans mon oreille. J’aime que les poèmes apparaissent comme une suite musicale… Peut-être parce que je suis aussi musicienne et que la pratique musicale m’accompagne depuis toujours. L’articulation du sens et du son, au théâtre, est une réalisation qui me passionne. C’est une sorte de recherche expérimentale qui ouvre des chemins insoupçonnés et toujours inachevés. J’ai résumé ce lien poésie-musique par ce vers : J’ai rêvé des histoires aux couleurs de musique. Créer ce que j’appelle un dialogue harmonique entre la voix du poème et la voix des instruments est pour moi un dialogue naturel. C’est pourquoi j’ai créé l’association Poésiephonies.

 

Écrire le poème à voix basse et l’entendre à voix haute participe aussi d’une volonté de transmission plus large des vers de la poésie qui demeure encore trop souvent confidentielle. Partager la poésie comme on partage le pain a toujours été ma devise. La scène permet cela, cette mise en résonance. Cette correspondance qui trace l’itinéraire d’un voyage entre l’univers d’un poète et celui d’un musicien. C’est ce que j’ai fait dans Accords, à partir de deux de mes livres et de la musique métaphysique de Federico Mompou, sa musica callada, la musique qui se tait (au piano). C’était l’expérience du silence habité. Mallarmé n’écrivait-il pas que c’est à la poésie d’écrire le silence. Trouver dans la vibration du silence la force de l’accord entre la parole poétique et la musique. Lorsque ce dialogue est réel, la densité de la parole poétique et l’intensité de la musique créent une nouvelle pulsation qui exprime la complexité du monde et de l’être.

 

En 2022, avec Bethani, j’ai poursuivi ce travail dans une lecture pour percussions et voix. Un récit d’exil dans le désert, la parole d’un rêve de sable qui entrait en résonance avec les sons d’une composition musicale vibratoire, inédite, de peaux frottées, bols tibétains, cloches… A travers cette création autour de l’errance j’ai souhaité que le tissage des mots du poème avec les sons des instruments et les cantillations vocales offrent un voyage pour garder en mémoire ce que ces nomades en mal de terre avaient traversé.

 

Aujourd’hui, j’ai créé un nouveau dialogue harmonique autour de mon dernier livre, Amazones, cavalières de l’exil, un long poème, au lyrisme retenu, une chevauchée tellurique qui fait craquer la terre…

 

C’est le vertige de la parole libre de femmes poètes incandescentes, de Sappho à Janis Joplin, que j’ai souhaité faire résonner sur scène, dans une création pour voix, percussions et alto. Là encore j’ai voulu jeter des passerelles entre différentes écritures poétiques et convoquer la complémentarité des arts. Ce sera donc un voyage à travers les textes de poétesses de différents pays du monde, de l’antiquité au XXIème siècle. Âmes de lumière et de ténèbres, elles ont vécu dans le feu. Cavalières conquérantes et amoureuses, elles ont été précurseuses, audacieuses, ardentes. À leur manière ces amazones indomptables, telle Penthésilée, chevauchent les Éléments, traversent l’espace et le temps, en route vers le soleil.



3. Ton prochain manuscrit est un dialogue poétique avec Clarice Lispector. Qu’est ce qui te relie à elle?

 

Je vis avec Clarice Lispector et avec son œuvre, depuis plus de quarante ans. J’ai réalisé un portrait d’elle dans la revue Les Carnets d’Eucharis. Voici ce que j’en disais en introduction : Clarice donne le vertige, c’est une tornade, un ouragan, un monument, une étoile, une figure mythique de la littérature brésilienne et mondiale du XXème siècle, une beauté élégante et étrange portraiturée par Giorgio di Chirico et comparée à Marlène Dietrich, voilà ce qu’a été l’indéchiffrable et énigmatique Clarice Lispector, née Chaya Pinkhasovna Lispector.

 

Entre Clarice et moi il existe un dialogue silencieux, profond, existentiel. Tout y est question de résonnance, d’écho, de partage sensible d’un univers d’écriture particulier où la matière même de la création est le sentiment de l’exil, de l’étrangeté au monde, de la mélancolie. Thèmes au cœur d’un questionnement introspectif où le mystère, et l’énigme occupent une place centrale. Autant de sujets qui m’habitent intensément dans l’écriture… et dans la vie. Chez Clarice, il y a aussi un questionnement sur le langage qui, à travers la poésie, m’est très cher. Le langage est mon effort humain, écrit-elle. Car Clarice écrivait avec des mots non avec des idées… Son écriture inclassable entre le récit, la poésie, la réflexion, la chronique, l’essai fait son originalité et sa force. Cela lui a permis de toucher à l’essence des choses et de raconter, dans ses romans, l’histoire d’une âme plutôt que raconter seulement une histoire…

 

Lire Clarice, inlassablement, lui écrire, entrer en dialogue avec elle, sont les deux faces d’une même création.

 

Elle n’était pas poète mais a créé une œuvre immense : neuf romans, plus d’une dizaine de nouvelles, des contes pour enfants, des articles de presse … elle écrivait à ses sœurs :… J’en suis même arrivée à la conclusion qu’écrire est la chose que je désire le plus au monde, plus même que l’amour. D’amour pourtant il sera aussi question souvent par la quête de vérité et l’essentiel questionnement introspectif qui traversent l’œuvre de celle qui, à 22 ans, et dès son premier roman Près du cœur sauvage, attire l’attention de la critique qui y décèle tout de suite un grand écrivain en devenir. On la compare souvent à James Joyce, Rainer Maria Rilke, Anton Tchékov, Virginia Woolf, Franz Kafka… mais Clarice, l’écrivain sphynx au regard d’émeraude est simplement hors normes.

 

Dans un inimitable style, dense, l’œuvre de Clarice est d’une précision d’écriture implacable et fait émerger ce qui caractérisera toute sa production littéraire : une portée philosophique puissante bien qu’elle ne fût pas philosophe et une force de réflexion incomparable sur le langage. Car pour Clarice, la littérature prend la forme d’une quête spirituelle, philosophique et langagière. Pour Antoinette Fouque qui a publié la quasi-totalité de son œuvre, aux éditions des Femmes : Clarice est … une écriture de l’attente, de l’espérance et de l’angoisse articulée à l’inconscient… Courageusement Clarice dit oui aux eaux vives du vivant, de l’écriture première ; oui à la vérité en mots… L’on pouvait lire dans la Revue Esprit : Clarice fait partie de cette cohorte d’écrivains, femmes inassignables, intenses, ardentes qui se nomment: Unica Zurn, Ingeborg Bachmann, Lou Andréas-Salomé, Katherine Mansfield, Cristina Campo, Alejandra Pizarnik, Catherine Pozzi, Sylvia Plath, Emily Dickinson, Flannery O’ Connor, Virginia Woolf, Marina Tsvetaïeva… qui se reconnaissent par la ferveur qu’elles suscitent… Avec ou sans Dieu la morsure mystique est tangible chez la plupart. Dieu n’est pas ce qui importe, mais il donne une indication assez exacte de l’altitude où ces femmes respirent.

 

Il ne vous aura pas échappé que nombre d’entre elles sont « mes amazones», celles à qui je donnerai voix sur scène prochainement. Celles qui résonnent en moi et avec Clarice. C’est donc à cette Clarice habitée, princesse des lettres au cœur étouffé et qui en même temps disait je suis une personne très occupée, je prends en charge le monde, que j’ai dédié mon prochain manuscrit, Et les jours commencèrent à passer. Avec cet exergue en écho à mon livre, Instant de Terres : Si en un instant l’on naît/ et si on meurt en un instant, un instant suffit pour une vie entière. De manière évidente j’ai ainsi pris le risque de ce dialogue poétique avec Clarice, là où interpeller le réel correspond à ce besoin de nouer l’énigme du sujet à l’énigme du monde, selon les mots de Mallarmé.  

 

 

4. Edmond Jabès est un grand écrivain, un peu tombé dans l’oubli. Qu’est- ce qui a motivé le Hors-Série qui lui a été consacré et que tu as dirigé pour Les Carnets d’Eucharis ?

 

La poésie est le travail-langage de la fraternité humaine, écrivait le poète Tchouvatche Guenadi Aïgui. C’est ce que je retrouve toujours à la lecture de l’œuvre de poésie et de prose du grand Edmond Jabès dont la modernité reste d’une actualité réelle. Un jour de déambulation dans les librairies, notamment chez Gibert, sans y trouver un seul essai sur Jabès ni aucun livre de lui… voilà ce qui m’a décidée à lancer ce travail en profondeur pour faire re-découvrir l’œuvre vaste et forte d’un écrivain majeur du XXème siècle et publier, aux Carnets d’Eucharis, pour les 10 ans de la Revue, ce Hors-Série: Edmond Jabès, dans la nuit d’encre et de sable (2023). Ce numéro spécial, présenté à la Maison des Sciences de l’Homme, a donc permis de contribuer à ce voyage dans un autre temps, un autre espace, et de compléter les nombreux travaux déjà consacrés à Edmond Jabès partout dans le monde.

 

Ce qui a motivé ce travail c’est aussi cette rencontre d’évidence avec une écriture de l’énigme et du questionnement, celle qui me touche intimement, chez lui, comme chez Clarice. La proximité littéraire avec les thèmes de son œuvre et la particularité de son écriture inclassable sont donc à l’origine de ce Hors-Série. Il y avait également la volonté de voir publiés, pour la première fois, des textes inédits traduits en français. Et ce qui m’intéressait c’était de donner la parole à des spécialistes et amis qui avaient bien connu Jabès, comme à des auteurs qui se sentaient en affinité profonde avec sa création unique en son genre. C’est d’ailleurs à cet exercice de lecture et de traduction que Jabès invite le lecteur pour la re-création permanente de ses écrits indomptables ne relevant d’aucun mouvement, centrés sur la Question qui génère d’autres questions, à l’infini, pour toujours aller à la rencontre de soi et de l’Autre.

 

Ainsi, Jabès, qui n’a ni Dieu ni maître et s’interroge sur l’après-Dieu, propose une odyssée de l’absence, hors-lieu, hors-temps, celle de la non-appartenance, de l’errance sans fin et du déracinement. À travers le livre, sa seule patrie, il chemine en exil, dans le désert, dans le silence existentiel, étranger, toujours dans l’a-demeure. Et c’est dans le dialogue, l’écoute, la responsabilité et la tolérance qu’il prône l’accueil à l’Autre, dans l’hospitalité, havre d’une nouvelle éthique. Sans répit, habité par une force vitale et un questionnement ontologique permanent, Jabès crée, invente. L’expérience de l’écriture, pour Edmond Jabès, est inséparable du silence et du vide absolus, précise l’écrivain et ami Marcel Cohen. À travers ses récits, aphorismes, contes, dialogues, poèmes, essais, Jabès développe une pensée philosophique et littéraire sans pareil. Et dans l’espace poétique où il respire, se déploie cette parole originaire de l’avant-monde, dont il parlait. Son seul royaume sera définitivement celui du langage, du vocable. Combien de mots sont contenus dans un mot !

 

Écrivain reconnu par ses pairs et par d’autres artistes avec lesquels il collabora régulièrement, surtout des peintres, il sera profondément marqué par l’horreur de la barbarie du XXème siècle, dont Sarah et Yukel seront les témoins dans Le Livre Des Questions. Toujours concerné par la marche du monde, Jabès sera un écrivain de l’Homme… pour l’Homme : Marche à vif jusqu’à l’homme écrivait-il. Lire Jabès c’est toujours faire l’expérience d’une nuit d’encre et de sable, face à l’énigme, au cœur de textes détissés, indociles, dans l’entrechoc de fragments à la discontinuité fréquente. Dans le labyrinthe de cette œuvre, aucune clé de lecture possible, plutôt être là où dire et contre-dire se rencontrent, dans le feu de la langue, du mot et de la lettre. C’est la pratique de la liberté violente... Écrire, lire. En ces interrogations s’inscrivent les implacables modalités de ces deux opérations inséparables malgré les antagonismes, malgré la menace permanente de l’ombre et de la brisure, du désert et de la perdition […] Écrire, c‘est donc, froidement, envisager l’expérience de sa propre mort et de la mort du mot. Mais une mort qui se fait livre, écrit Jabès. Avec ce Hors-Série, Edmond Jabès, dans la nuit d’encre et de sable, Les carnets d’Eucharis ont apporté leur pierre, pour que l’homme et l’œuvre ne soient jamais oubliés.

 

 

5. Ton dernier livre de poésie (Amazones, cavalières de l’exil) vient de paraître, tu réalises aussi de nombreux portraits, entretiens, chroniques pour différentes revues. Comment s’articulent ces deux activités ?

 

Ces deux activités n’en forment en fait qu’une seule. La poésie est pour moi, je le redis, une parole de résonance, de transmission, de mémoire et d’échange. Il me semble que ce que j’écris en tant que poète s’inscrit nécessairement dans un continuum marqué par l’Histoire. Car ce qui s’écrit à partir de soi, de son vécu, de sa mémoire, de ses origines, de sa culture, de ses souvenirs, de ses joies ou de ses drames, ce que l’on appelle simplement son histoire personnelle fait aussi partie de l’Histoire des Hommes. Écrire des poèmes comme faire le portrait d’un écrivain, d’un peintre, d’un photographe, d’un réalisateur… c’est, pour moi, s’inscrire dans l’Histoire et résister à l’oubli, à la médiocrité, à l’érosion de la culture.

 

La poésie est un chemin d’écriture qui occupe une place importante. Mais les rencontres magnifiques, par la lecture, celle des grands aînés poètes, sont, elles, fondatrices, essentielles. Également celles, en chair et en os, avec les poètes contemporains. Ce compagnonnage permanent, fidèle, quotidien, cette conversation régulière tisse une chaîne littéraire et humaine dans laquelle l’écriture du poète vivant est accompagnée par la lecture des auteurs disparus ou non, et s’en nourrit. En effet, on n’écrit pas depuis nulle part. Le poète est un maillon de cette chaîne. Lire et écrire sont donc inséparables et sont les deux faces de la même activité.

 

Lorsque je réalise des portraits, des entretiens, des chroniques, ce qui me motive c’est la richesse de la rencontre, l’échange et la découverte de l’Autre, à travers son écriture, sa création. Il s’agit toujours d’un gros travail préalable de lecture de l’œuvre dans sa globalité, de déchiffrage, de décodage, de jeu de piste, d’immersion, d’archéologie au cœur du langage de l’écrivain, du peintre, du photographe, du réalisateur… pour découvrir, intégrer l’univers de l’autre et comprendre, de l’intérieur, son geste créatif. La poésie qui n’a pas de frontières se trouve aussi au carrefour de cela. Pour les entretiens, je choisis toujours librement mes interviewés car je travaille dans une dynamique d’écho, de résonnance par rapport à ma propre écriture, mes sujets de réflexion, mes préoccupations, ce qui fait sens pour moi… Écrire de la poésie, donner la parole, dépeindre les autres, sont les balises de mon parcours créatif. C’est faire œuvre de transmission, à mon tour, à partir de ce qui m’a été transmis. C’est mon engagement, c’est ma conscience du monde.

 

***

 

 

TEXTES

 

Poèmes extraits de l’anthologie consacrée à l’auteure, parue aux éditions  Le Nouvel Athanor (collection Poètes trop effacés), 2023

 

 

Sutures

 

Sutures des saisons

Dans la lune qui se fige

Et arrache le soleil

Au cristal de son arc

Dans ce rapprochement

Au rite incantatoire

L’œil s’éclate

D’une lumière d’aurore

Pour que leurs doigts se serrent

Autour d’un œuf de bronze.

*

 

Dans l’amphore de tes yeux

Tu dessinais

Mes mains et

Le regard d’écaille

Menaçait nos paroles

Réfugiées sous des paupières

Sous un sourire

De larmes

Nous existons enfin.

 

             SUTURES DES SAISONS

Caractères (1987)

 

 

 

En ouvrant la fenêtre

 

Jamais le songe n’embellira

Les paysages sombres

et leurs souffles glacés

 

Pas même une lumière suspendue

au clocher

ne deviendra la braise

d’une ligne céleste

 

Rien n’ouvrira l’espace

 

Restera le secret

d’une matinée sans bruit.

 

 

 

Nocturnal

 

Au lendemain des mondes

             qui s’éloignaient de nous

 

Échevelés, perchés au bastingage

             de l’horizon

 

Un avenir

             ciselé de marbre

 

Aucune place

             nous désaltérer

Aucune clairière

             déposer nos traces

 

Par un soleil d’acier notre terre a brûlé.

    

JE TE VOIS PÂLE… AU LOIN

Le Nouvel Athanor (2014)

 

 

Les pierres sont justes

             remplies de la mémoire

au tremblement

             des noms

 

Dans le filet des jours

             pleurent les égarés

à l’échappée du vide

             glissé entre les doigts

 

Dans la pénombre de ta bouche

les mots de l’éclaircie.

    

*

Le pli des nuits

s’écrit entre les feuilles

            

             Évanescence

 

Gravure fragile

percée dans les pétales

à l’odeur éphémère

 

             Encre délavée

 

Un miracle est passé

aux secondes

de tes yeux

 

Il suffit d’un rêve

pour entrevoir

les lignes.

 

UNE LUMIÈRE S’ACCORDE

Le Nouvel Athanor (2016)

 

 

 

Bethani

 

C’est la route de Bethani

             qui s’ouvre devant eux

Grondement des cailloux

             sous la poussière

des roues

 

L’horizon et la terre

             partagés à la lame

Nette frontière de bleu

             sur ocre blanchi

des heures

 

Le regard se brouille

             brûlé

sous les rafales

 

Un pas puis l’autre

             une course

sur la pointe des pieds

 

Rejoindre l’oasis

             encerclée de palmiers

Écrin d’eau au reflet

             de la glace

Le corps s’y jette

             entier

 

Délivrer la peau

             de sa croûte sableuse

Être vivant par cinquante degrés.

 

*

 

Dans la lampe

de l’exil

les murs d’enceinte

réveillent les chants

incertains

des notes de la joie

 

Ombre ou mirage

d’un rêve fortifié ?

 

Le sable a blanchi

les membres

les visages sont devenus masques

le défilé de créatures lunaires

s’avance

Psalmodie d’un espoir

 

Mezzo voce

Urlando

les cris déferlent

sous l’ogive des portes

qui dévoilent

les rues de pierres

 

Ici BETHANI.

BETHANI

suivi de LE BOUILLON DE LA LANGUE

Le Nouvel Athanor (2019)

 

 

 

Instants de terres

sur le bord des jours

cet infini douteux

cette traversée obscure

 

Le silence où je vous laisse

pour rêver aux oiseaux

             blancs

             d’une rencontre

 

Espacement

de ces heures distendues

marcher sur ses deux pieds

se rejoindre peut-être.

 

*

Sans personne

             qui bouge

à l’angle de mes yeux

assise sur la pierre

             d’ambre

j’attends le jour

             qui passe

traversée par le vent

 

Du plus loin de l’Histoire

             les portes sont fermées

le temps est sans

             abri

 

Reste le souffle des arbres.

 

 

INSTANT DE TERRES

L’Atelier du Grand Tétras (2021)

 

 

***

 

Amazones, cavalières de l’exil

 

 

Martine-Gabrielle Konorski

(L’Atelier Des Noyers, 2025)

 

Visuel : Colette Ottmann/ Atelier Des Noyers

 

 

J’ai choisi de vous proposer les 5 premières pages extraites du livre qui est un long poème unique.

 

 

 

Au rythme du soleil
Dans la brûlure du vent

Contre les heures sans larmes

Les nomades des steppes

Courbent leurs arcs de bronze

Attendent le signal des sistres

Puis se lancent à l’assaut

 

 

 

 

Guerrières redoutables

Femmes au sein droit coupé

Bouclier en demi-lune

Accroché aux flancs
Elles décochent les flèches

Au galop des chevaux

 

 

 

 

Une épaule dans le vent

Un pied nu pour la lutte

Sous l’armure d’hoplite

Les Amazones avancent

 

 

 

 

Depuis les rives de la mer Noire

Archères implacables
Elles chevauchent
Sans peur

N’abandonnent jamais

 

 

 

 

Femmes de grâce et de force

À la ceinture dorée

Amazones
Protectrices des cites

Mystérieuses beautés

(…)

 

 

***

 

TEXTES INÉDITS :

 

Et les jours commencèrent à passer

 

 

 

« Oui je tire ma force de la solitude. Je ne crains ni orages ni bourrasques déchaînées car je me confonds avec l’obscurité de la nuit »

Clarice Lispector

 

 

 

État des choses

 

Il y avait toujours une fleur sur le balcon de l’autre rive

Un éclaboussé rouge sang sur l’océan des tournesols

Sous ta robe le ruissellement des pierres lavées de la rosée

Aubes qui ne sécheront jamais au souvenir des eaux boueuses

Et les larmes noyées sous la pluie battante font oublier le jour qui succède à la nuit
Au coin du vent des vents les souliers réduits à leurs semelles sont redevenus sacs peints de la couleur des dunes

Tu venais de les perdre sous la coulée des eaux furieuses

Plus aucune main pour arrêter les flots

Seul l’espoir d’attraper une branche et d’enlacer le tronc des arbres

Mais pour combien de temps ?

Les poules flottaient comme des canards

Elles seules avaient compris la force du typhon.

 

Laisse seulement le ciel à l’espérance.

 

*

 

Se cacher dans la béante clarté

Éclore au coin d’un rêve

Jusqu’à l’essoufflement

Du printemps endormi

Dans tes cheveux

 

Je respire dans le vide

D’une floraison éternelle.

 

*

 

Un jour j’arrêterai

Pour devenir devenue

Le silence la liberté manquent-ils ?

Écrire     Parler

La langue inconnaissable

Et disparaître sous les roses

Le goût d’un bonbon dans la bouche

Le papier bleu argenté

Restera posé sur la table.

 

*

 

, défaire les nœuds du matin

Quand les paupières

Bercent des perles de lune

 

Comme si les larmes

Ne pouvaient plus couler

Comme si les lumières

Devaient rester allumées

Comme si les restes d’une fête

S’étalaient à ses pieds

Quelques minutes d’espérance

En échange

 

Mais je jure qu’il y a sur mon visage sérieux

Une joie pour ainsi dire divine à donner.

 

*

 

Car voilà l’heure vibrante

Cette fin d’après-midi alourdie

Dans la ville humide et brillante

Au fond du tram

Les mains serrées sur son filet à provisions

Son cœur de mère planté dans la poitrine

Elle étouffait ses larmes

Elle avait l’impression d’être descendue

au cœur de la nuit

 

Marcher dans l’allée centrale

Du parc aux bougainvillées

Retrouver l’immensité du souffle

Le calme de sa vie domestique

Le sommeil au creux de celui des enfants

Elle se précipita pour les étreindre

et souffla la petite flamme de la journée.

 

*

 

Les acacias jaunes

 

Le souvenir de la maison perchée

Un piano désaccordé

Les doigts fragiles sous la force grave

Une leçon de musique

 

Les acacias jaunes

 

C’était surtout ce que j’aimais

Et l’air inventé que je fredonnais

Ma mère venait de mourir

Je chantais pour elle.

 

*

 

La mort

 

Comme le lait qui déborde

Et l’extinction des lettres

Sur la page dorée

 

Les rêves de l’absence au cœur de la dérive

Faire revenir l’amour déjà trop piétiné

Respirer dans le parfum de ton secret

 

Écrire une histoire

Dans l’attente de la douceur cachée

D’ici je ne vois rien car ta clarté est impénétrable

 

Sur ton mur il est écrit

A-Dieu.

 

©Martine-Gabrielle Konorski

 

 

(*)

 

Son site : https://www.martinekonorskipoesie.com/

 

Son actualité :

 

 

 

 

 

Martine-Gabrielle Konorski

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