
Photographie
datant de 1969, reproduite du site de la revue roumaine Vatra (dossier Ileana Mălăncioiu – portret
în palimpsest, avec
un entretien pris par Iulian Boldea, n° 7/ 2017)
Poèmes
Choisis
et traduits par Maria Mailat
***
Sélection
du recueil L’oiseau égorgé
(Pasārea tāiatā,
éd. Albatros, Bucarest, 1967)
L'oiseau à la tête coupée
Les
anciens m'ont caché, comme à leur habitude,
Pour
m’éviter le souvenir de l'oiseau décapité,
Mais
je l’entendais à travers la porte fermée
Pendant
qu’il se roulait par terre et se débattait.
Je
forçai le verrou rouillé par le temps,
Avant
d’oublier ce que j'ai ouï et m’en aller
Loin
du tohu-bohu provoqué
Par un
corps à la recherche de sa tête.
Je
défaillis quand ses yeux, pétrifiés d'horreur,
Se
révulsaient ne laissant que le blanc briller
Pareils
à des grains de maïs
Que
d’autres oiseaux auraient pu picorer.
Je
pris la tête d'une main, le reste de l'autre,
Je les
changeais quand cela me pesait,
J’attendais
qu’ils soient morts de sorte
Qu’à travers
mon corps, ils restent liés.
Mais
la tête mourait plus tôt,
Comme
si la netteté de la coupure n’était pas assez
Je
refusais de laisser le corps agoniser seul
Je
restai là pour que la mort puisse me traverser.
La fin de l'enfance
L’enfance
confins du jeu
Elle
l’entoure de souvenirs volatiles,
Seule
la lune, pierre porte-bonheur
Par-dessus
la terre humide, scintille
Dans
les carrés d’une marelle oubliée.
La
lune est trop lourde pour jouer,
Je la
couperais en deux dans notre rue,
Mais
la robe trop petite ne me couvre pas
Et
elle me briserait les jambes nues.
Nous
jouons maintenant à colin-maillard,
L'amour
arrive les yeux bandés,
Me
prend contre le mur de la nuit, serrée,
Je
ferme les yeux pendant un baiser
Et je passe,
les bras grands ouverts,
De la
marelle à mon jeu de fou délirant
Comme
si je glissais sur la lune à présent.
Le chemin
Je prends le chemin sombre à dessein
Pour ne pas voir boiter mes jeunes bœufs ;
Les fers ont empalé leurs sabots
et ils ont
peur de toucher le sol boueux.
De temps en temps, ils tombent à genoux sous le joug
Et comme je n'ai pas la force de les encourager,
Ils me regardent gentiment et se lèvent d'eux-mêmes
Comme à un signal, ils recommencent à marcher.
Et seulement vers minuit, je les arrête,
Je les dételle pour un moment et j’attends
Tous les chiens du quartier aboient contre moi
Devant la porte du vieux maréchal-ferrant.
Une à une, je prends leurs pattes dans mes bras
Et passe ma main sur leurs sabots
Pour savoir de quel côté ils boitent
Et pour réparer l’usure de leurs os.
Le vieil homme chauffe à blanc les clous,
Les ajuste avant de les enfoncer,
Et quand ils se tordent et blessent
La chair, il les arrache ensanglantés.
puis il les redresse et les
martèle à nouveau
Il me demande où je vais et qui je suis
Et pour savoir si j’arriverai à destination
Il les oblige à toucher le sol devant lui.
Il m'aide à les atteler et les mettre en route
Au début, lentement, en boitant
Et les chiens aboient autour de nous,
un temps, puis ils nous
abandonnent
Et les blessures guérissent en marchant.
***
Sélection du recueil Ma sœur de l’autre rive
(Sora mea de dincolo, Cartea românească, 1980)
La montagne
La montagne n'était plus la même
comme si elle repoussait toute
ascension
l'homme qui la gravissait en
pleurant
n'était plus le même homme
alors que je l’appelais Père
et suivais ses pas lentement
mais elle devenait
méconnaissable
la montagne à gravir en
pleurant.
Devant nous marchait notre sœur
innocente dans sa pureté
son sourire m’attristait
car notre Père sanglotait.
Humble, j'ai demandé pardon pour elle
et j’ai marché lentement en
chantonnant
au nom de notre père qui est
aux cieux
et de celui qui est ici-bas
sur terre.
Innocence
Ma sœur a écrasé la tête du serpent
et le serpent lui a mordu la
jambe gauche
la marque se voit sur la
plante du pied,
plus gonflée que l’autre pied
et le serpent gît sur le
sentier.
Immobile dans l’herbe comme s’il ne savait plus
S’il faut pondre les œufs et les couver
sous le soleil brûlant ou alors
se sauver
et mettre bas des petits, et
les allaiter.
Quelqu’un appelle ma sœur
il sait se mettre à genoux
pour attraper
le serpent du panier plein de
poissons
il éclate d’un rire qui
effraie même le rire
mais maintenant ma sœur cherche
le repos.
Pendant le tendre sommeil de l’âme
un homme est tombé sur le
serpent enroulé
et ma sœur accourut pour le
sauver
sans se rappeler qu’elle lui a
écrasé la tête
et le serpent lui a mordu le
pied.
Au début, je ne pouvais pas y croire
Au début, je ne pouvais pas croire que tu étais là-bas
puis, pas croire que la maladie
était celle que je redoutais
Puis, je me suis mise à espérer qu’elle était à ses débuts
puis, croire que tu serais
malgré tout une exception.
Finalement, j’ai dû accepter
ce que je jugeais
inacceptable
et le temps presque à l’arrêt
je ne pouvais plus le
supporter.
Pour le mettre en mouvement d’une manière ou d’une autre
je prenais ta jambe dans mes
mains aussi doucement que possible
et je l’entourais de
rondelles de pommes de terre et de feuilles de chou
et tout ce qui me tombait
sous la main.
Puis je les enlevais tout aussi doucement
Suivant l’arc immuable de l’horloge universelle
qui battait imperceptiblement
dans le mur
moisi de l’ancien hôpital.
Tard, quand je ne pouvais plus supporter
rien de ce qui allait arriver
figée dans l’obscurité, je t’ai
entendu crier :
que la lumière soit !
Je n’ai pas été effrayée, je n’ai pas pleuré
j’ai écouté résignée le mot
prononcé
clairement à travers tes yeux grands
ouverts
regardant le ciel et la terre en
même temps.
Dans l’égarement
Puisqu’il n’a pas pu prendre ta tête
il s’est contenté d’une jambe
la jambe gauche, - il a dit
ces mots –
et puisque tu riais comme
d’habitude
il a décidé de te la trancher
plus haut.
Oh, tu voulais marcher à nouveau
alors que tu ne faisais plus
aucun pas
et puis j’ai compris qu’il
était vain
d’amputer la partie malade
pour sauver ce qui était encore
sain.
Si tu n’as pas épargné son corps
Seigneur, merci pour son âme
j’ai crié dans l’égarement
pendant que tes yeux s’ouvraient
vers lui
sans peur et sans résistance.
Ma sœur, l’impératrice
Ma sœur, l’impératrice,
fâchée contre nous
a pris ses couronnes et s’en
est allée,
Mère et Père pensaient
qu’elle reviendrait.
Elle reviendra sûrement, dit Père
comment pourrait-elle passer
d’un royaume à l’autre
mal chaussée en pantoufles.
Mais avec son cœur de femme, Mère
sent que sa fille ne sera pas
de retour
couronne sur la tête et pantoufles
en plein jour.
Elle reviendra cette nuit, dit Mère.
Elle reviendra demain, dit Père.
Mais je sais que ma sœur est partie
pour toujours.
J’ai vu le lieu qu’elle a traversé
parée de sept couronnes
pour que nos parents ne la
reconnaissent plus
et j’ai retrouvé la trace de
ses pantoufles
dans l’autre royaume.
Tu n’es partie
Tu n’es pas partie, pas tout à fait
mon cerveau en ébullition te
garde
dans sa cellule la plus secrète
où tu es guérie.
Tu sais où tu es, même si tu fais semblant
de ne plus rien savoir et
d’en avoir assez
de tout ce qui s’est passé,
tu ne penses
qu’à t’évader de cette cellule.
Tes mains d’une finesse irréelle
creusent en cachette des grottes
grises
les gardiens du monde te
surveillent
pour t’empêcher de t’échapper
mais qui pourrait encore
t’arrêter ?
Cette nuit, tu as réussi à t’échapper
quelques instants
je t’ai bien vue sortir du
feu
tu as marché sur ma tempe
gauche doucement
avant d’y revenir de ton plein
gré.
Tu m’as regardée longuement
Tu m’as regardée longuement,
méfiante :
pourquoi tu ne t’es pas maquillée
aujourd’hui,
m’as-tu dit
une fois, puis une deuxième
fois
et celle qui était près de
ton lit a dit :
maquille-toi les yeux,
mademoiselle.
Et je suis allée en tremblant vers le
miroir
dans lequel ton lit se
reflétait
légèrement incliné
et on aurait dit que tu
descendais avec lui
et je me suis mise
à me maquiller les yeux
lentement, lentement
comme lorsqu’on compte
pour ne pas hurler de douleur
et tu m’as dit
calmement :
ça te va beaucoup mieux comme
ça.
Le dernier mystère
Comment tu te signais avec quel
désespoir :
je sais, tu semblais dire,
si maman n’est pas venue ce
n’est pas un hasard
si c’est ça votre volonté,
qu’il soit ainsi,
quelles grandes croix tu faisais
en te signant
au milieu de toutes
ces femmes rassemblées autour
de toi
qui ne savaient pas trop
à quel point leur état était
grave
et se mentaient à elles-mêmes
en disant
qu’elles ne recevaient
l’extrême-onction
que pour te faire plaisir.
Vous savez, Père, ai-je dit, elle est très
fatiguée
et je lui ai été
reconnaissante de m’avoir comprise
et je t’ai regardée, toi qui
pouvais encore
rester assise et attendre presque
tranquillement.
Tu as fait ce que tout le monde te
demandait.
Il ne te restait plus qu’à prendre soin de
moi
mais ce n’était pas facile
tu ne pouvais plus me mentir
et nous devions rester
ensemble jusqu’à la fin
et tu ne voulais pas que je
sache que tu savais.
***
Sélection du recueil Gravir la montagne
(Urcarea muntelui,
Cartea Românească, 1985)
Rêve
Toute la ville était remplie de morts
Dans la grand-rue, ils étaient de sortie
Attifés en habits de grande cérémonie
Que les vivants ne portaient pas encore.
Ils passaient en riant, impossible de les
arrêter,
On aurait dit qu’ils ne comprenaient plus
rien,
Ils étaient bien trop nombreux sur le
chemin
Et pour nous, vivants, il n’y avait aucune
place.
Effrayés par ce terrible désordre funèbre,
Nous restions comme à la parade, figés,
ébahis
Car dans la rue, chacun avait un proche,
un ami,
Et nous ne voulions pas les refouler au
cimetière.
Ode à la montagne
Depuis longtemps j’attends la neige enfin
Mais sous la neige, qu’elle est triste
La montagne entourée de barbelés
Que je contemple d’un lieu lointain.
Notre village a eu aussi ses alpages
Nous avons affronté les montagnards
voisins
la nuit, leurs chevaux
broutaient nos pâturages,
Mais comment les clôturer comme un
jardin ?
La montagne n’est ni un jardin, ni une
personne,
La montagne échappe à la mise en détention
Elle lance un défi aux fils de fer
barbelés,
Défi que personne ne peut relever, en
somme.
Sur elle, la neige tombe comme jadis
Même si l’hiver est de plus en plus triste
Malgré tout, elle sait rester debout
Alors que nul homme ne résiste.
Le début de la fin
Silence. C’est le début de la fin
Un trou profond se creuse lentement,
lentement,
Et la terre ensevelit quelqu’un, de temps
en temps,
Il meurt étouffé.
Tout un peuple gratte avec ses ongles
Cherchant l’homme enterré vivant
Même sans penser à la mort
Il creuse l’argile grise lentement.
On dira qu’il creusait depuis un bon
moment
Le monsieur, dans son trou, il creusait
Quand la terre déboula sur lui
Sur ses épaules courbées.
Personne près de lui, les autres
creusaient aussi
Dans un autre lieu, une tombe très
profonde
Lentement, très lentement, ils creusent,
et
de temps en temps
La terre s’effondre sur un quidam.
Un crime dans la grand-rue
Un crime a eu lieu dans la grand-rue
À midi, un crime épouvantable
Et personne ne pleure, personne ne crie
Et personne n’arrête le criminel.
Moi aussi je reste ici à écrire des vers
Comme si mes vers pouvaient empêcher
Le crime perpétré dans la grand-rue
En plein jour.
Ô, un jour, je laisserai tout tomber
Sortant dans la rue, je crierai de toutes
mes forces
Un crime a eu lieu, arrêtez le criminel
Et arrêtez-moi aussi, sa complice.
Chant
Le monde est de plus en plus triste et
pressé
La baguette, de plus en plus courte et
tassée,
Passant inaperçue,
La poésie est descendue dans la rue.
Elle regarde autour d’elle, partout
Les chemins ne mènent nulle part
Le temps de la mélancolie est révolu,
Où aller, vers quel endroit se diriger.
La poésie est descendue dans la rue
Sur les barricades, de nouveau, la poésie
s’est hissée
Mais la rue est déserte, le monde est
pressé,
Et, de nos jours, qui lit encore de la
poésie ?
Encore le nid plein de petits
Et encore le nid plein de petits, encore
la vie
Surgissant dans l'œuf couvé, nauséabond
Alors qu’il semblait vide sans rien
d’autre
Que le liquide tiède et trouble
Au su et au vu de tous.
Alors que toutes les ailes ont été brisées
depuis longtemps
Qui a conçu cet œuf rond
À l'image de la misère parfaite
Dans lequel de nouveaux élans naissent
À partir des plus sinistres défauts ?
Je n'entends plus ni le merle, ni la
caille.
Qui pondent encore dans notre jardin
Et qui aspirent le blanc des œufs
Avant que les poussins ne basculent
Dans une nouvelle race ?
Qui couve sereinement cette race
Taraudée de faim et d’une
haine grandissant
Du soir jusqu’au matin
Qui empoisonne dès le commencement
Le liquide dans lequel la vie advient ?
Du silence
Nous nous sommes séparés, personne n'est
plus avec personne
Quelqu'un a veillé pour que nous ne soyons
plus vraiment
Ensemble, même pas à deux, et il a réussi
Et tout est plus difficile à supporter.
Nous restons ensemble seulement par hasard
Et dans le silence tant attendu
Auquel nous sommes arrivés sans le vouloir
J'entends encore les voix d'autrefois.
Elles résonnent à l’unisson dans ma tête
et pourtant
Quelque chose d'indéfinissable m'étonne
Comment est-il possible que les voix résonnent
ensemble
Alors qu’elles sont enfermées, une à une,
comme au cimetière
Je sais moi-même que je ne pourrai plus
maintenant
Reprendre tout depuis le début
Et, folle de douleur, je crie :
Ô, reviens, glorieux passé.
Mais il ne suffit pas de crier pour qu'il
revienne
Comme si nous étions tombés d’un haut lieu
Il faudrait quelque chose qui ressuscite
les morts
Du silence qui leur a été imposé.
***

Photographie reproduite de
sa page de membre correspondant (2013) sur le site de l’Académie
roumaine (aussi sur le site de la revue Vatra)
***
En
guise de conclusion
« Je crois qu'être heureux signifie être en accord avec
soi-même, à condition de ne pas faire du tort à ses proches, et aussi de ne
pas se figer dans cette paix intérieure avec soi-même comme si tout était
terminé, il n'y avait plus rien à faire. Quand je dis cela, je pense que
les adeptes les plus fidèles de Cioran se sont demandés
pourquoi il ne s’est pas suicidé, alors qu’il prônait la théorie du
suicide. Et ils sont restés perplexes en découvrant qu'à la fin de sa vie,
il était tombé amoureux et était heureux. Cela m'amène à me demander si le
bonheur ne réside pas dans cet amour qui vous fait vivre suspendu entre le
paradis et l'enfer, en franchissant tous les obstacles qui se dressent sur
votre chemin. Y compris la barrière qui sépare la vie de la mort. »
(Trad. Maria Mailat, extrait de l’entretien réalisé par Iulian Boldea,
revue Vatra, no. 7/2017).
Voir aussi sa conférence au Théâtre National du 4 février
2018 :
https://www.youtube.com/watch?v=oyfuWwcdPKU
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