rencontre avec un poète du monde

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ARCHIVES : VIE – POÈTE 

Printemps 2026

 

 

Ileana Mălăncioiu.

 

Présentation, choix de poèmes et traduction

par Maria Mailat

 

(*)

 

©Maria Mailat, Mer noire - résurrection

 

 

La poésie est inséparable de la vie dans un autre monde

 

« La poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complètement pas vrai que dans un autre monde. » Charles Baudelaire

 

La poésie est « un autre monde », une des rares grandes îles d’exil qui n’est pas déterminée par les frontières des États-nations. Une poétesse (ou un poète) est souvent un(e) exilé(e), même en écrivant dans sa langue maternelle et même sans changer de pays. La poésie d’Ileana Mălăncioiu fait partie de cette grande île d’exil qu’elle partage avec Ilarie Voronca, Benjamin Fondane, Paul Celan, Ingeborg Bachmann, Alexandra Pizarnik, Maria Zambrano, Ion Caraion, mais aussi avec des « aïeuls » qu’elle a étudiés en tant que philosophe préoccupée par « la faute tragique » dans la littérature(1). Les paroles de Maria Zambrano, citées par Jean-Marc Sourdillon, éclairent le chemin d’Ileana Mălăncioiu : « Le seul bien que l’exilé conserve entre ses mains, alors qu’il regarde le ciel sans l’interroger et sans pleurer, ce doit être cela : qu’on lui donne la voix et la parole. Il ne demande rien d’autre, seulement qu’on le laisse donner, donner ce qu’il n’a jamais perdu et qu’il a peu à peu gagné : la liberté qu’il porte avec lui et la vérité qu’il a progressivement gagnée dans cette sorte de vie posthume qui lui a été laissée. » (https://jeanmarcsourdillon.fr/maria-zambrano/#_ftn2)

L’exil d’Ileana Mălăncioiu dans son propre pays et dans la langue roumaine est également marqué par un contexte socio-politique : tout d’abord, il faut dire que, depuis 1967, l’année de la parution de son premier recueil, et jusqu’en 2026, aucun livre d’analyse, aucune manifestation d’envergure n’ont été consacrés à son œuvre et à son parcours de vie exemplaire dans au contexte politico-historique totalitaire qu’elle a dû affronter. De même, aucun de ses livres n’est traduit en français. Il a fallu attendre 2017 pour qu’une des revues roumaines (Vatra) publie un long entretien et rassemble les chroniques littéraires concernant son œuvre.

Deuxièmement : les traducteurs et les éditeurs qui popularisent la littérature roumaine se tournent davantage vers le roman. Troisièmement, le milieu éditorial et les institutions françaises sont sensiblement influencés par la notoriété du personnage public et par l’image médiatique que l’écrivain parvient à se forger avec l’aide des médias et des « influenceurs » roumains qui communiquent avec leurs homologues occidentaux.

Ileana Mălăncioiu est une des rares poètes pour qui la poésie fusionne avec la vie personnelle, avec son être au monde, tout en déplaçant le contexte politique de son vécu vers une exception poétique. Car dans le contexte européen du 20e siècle, Ileana Mălăncioiu est une exception roumaine et universelle. Elle est l’une des rares poètes incorruptibles et libres qui n’ont rien cédé de leur liberté de parole et de leur intégrité : « Ma plus grande joie a été de ne jamais écrire comme les autres le voulaient mais comme je le pensais. » a-t-elle dit dans un entretien de 2024.(2)

À chaque instant de son existence, Ileana a parlé au nom des vaincus du monde entier. En quelque sorte, elle nous fait penser à Bartleby de Melville qui, devant les tâches abêtissantes, destructrices qu’il doit accomplir comme un esclave, il dit : « I would prefer no to ». Cette posture est celle de l’effacement dans la course pour la notoriété.

La posture d’Ileana qui fait écho à Bartleby ouvre pour la poésie la voie royale de l’articulation entre le sacré et la poésie, entre le combat solitaire contre ses propres peurs et le courage. Car elle sait comme Boris Pasternak que « Lorsque la place réservée au poète n’est pas vide, elle est dangereuse. »(3)

En réalité, Ileana Mălăncioiu a écrit un seul poème qui recouvre toute sa vie et tous ses livres, c’est ce que l’on peut appeler une œuvre de génie, génie qui porte en palimpseste l’ironie des poètes et conteurs roumains, dont le poète Constant Tonegaru (1919-1952)(4). Dans le Jardin Énigme, Tonegaru écrit : « Nous étions des mendiants du Nord, du Sud,/ Lapons et Créoles automnaux,/ seul le Verseau des Zodiaques/ versait la Voie lactée dans nos poings. » L’ironie chez Ileana Mălăncioiu est un acte de détachement qui permet de dominer la matière du langage en surmontant les conditions socio-politiques dans lesquelles l’acte poétique est prisonnier. L’ironie n’efface pas les souffrances et les espoirs détruits, mais trace un cycle de sens contradictoires, « un perpétuel défi au principe de non-contradiction »(5), de sorte que la vie et la mort se mélangent sans que l’une ou l’autre s’avère vainqueur. Le poème est la voix du vaincu qui ose prendre la parole pour affirmer et nier en même temps les liens entre la responsabilité propre à l’amour et la culpabilité propre aux passions.

La lecture de son œuvre permet de puiser dans les ténèbres une lumière apaisante, source de chaleur humaine et de courage. Une lumière qui se reflète dans les tableaux de Turner. Ileana aborde les mots vus de tout près et, en même temps, de très loin, son écriture est un mouvement entre le clair-obscur et le tâtonnement à l’aveugle relié à la vision éblouissante d’un oiseau qui regarde en même temps la terre et le ciel.

Ileana Mălăncioiu nous confronte à notre propre limite, celle qui ne sépare pas mais qui unit in solidum l’homme et l’animal, le pouvoir du dominant au corps du sacrifié, le verbe sacré aux langues profanes. Son poème d’une vie, décliné dans ses livres, nous met en face de notre propre solitude qui nous rend Un : un, seul, décroché de la tiédeur étourdissante des réseaux, des groupes, des clans, des familles, des « appartenances ». À partir de cette capacité d’être Un résistant à la tentation de se fondre dans le « multiple », la poésie d’Ileana Mălăncioiu nous porte vers une vision solaire du bonheur. Un soleil, même tout petit, au milieu des ténèbres.

La langue d’Ileana Mălăncioiu désarçonne même les essayistes et grammairiens roumains les plus aguerris, qui mélangent, sans même s’en apercevoir, une langue blessée, à peine sauvée de la langue de bois des communistes et des légionnaires, et qui, au XXIe siècle, est chargée de fioritures empruntées aux homélies slavisantes et aux anglicismes. La simplicité et la concision de sa langue rendent la traduction difficile et pleine de pièges, car la tendance serait de s’étaler en la traduisant afin d’expliquer, comme s’il fallait imiter les guides touristiques devant les vestiges d’un monde qui ne livre pas ses secrets aux premiers venus. Car Ileana Mălăncioiu parle au nom d’un monde disloqué, où les ruines côtoient les morts autant que les vivants, comme dans les gravures de Piranèse (1720-1778). Seules les prisons sont démesurées : cette vision traverse les siècles dans le monde des artistes sensibles, doués d’un regard transcendant qui traverse les époques. Ileana nous dévoile ces prisons infinies, superposées, où même nos morts ne sont pas en sûreté, comme l’écrivait Walter Benjamin. Car Piranèse, avec sa série des Carceri d’invenzione, trace des variations musicales, des fugues qui font des brèches par où pénètrent la lumière et les couleurs de Turner. Cette association poétique inattendue et subtile entre Piranèse et Turner résonne aussi dans la musique. On pourra lire Ileana Mălăncioiu en regardant les gravures de Piranèse, les tableaux de Turner et en écoutant François Couperin (1668-1733), ses Barricades mystérieuses.

La poésie et la traduction de l’œuvre d’Ileana Mălăncioiu se rattachent aux travaux propres à l’homme et à ses animaux qui, naguère, labouraient la terre, faisaient face aux dangers de la montagne et aux vicissitudes des quatre saisons.

Ileana Mălăncioiu ne nous épargne pas la vision réelle de notre condition de mortels vulnérables taraudés par la volonté de maîtriser la nature autant que les sphères du pouvoir religieux et les armes du bien et du mal, qui se mélangent hélas entre les mains des puissants sans morale. Elle creuse minutieusement notre rapport à la condition de vaincu dans une société mondialisée qui ne jure que par la guerre, distribue des médailles aux vainqueurs et met en concurrence même les victimes. Les idéaux de la maîtrise et les chaînes de l’esclave coexistent et se mélangent au point où l’on banalise la mort et où l’on « fabrique » la vie dans des machines « intelligentes ».

La solitude critique, d’une lucidité presque sacrée, assumée par Ileana dans sa poésie et dans sa vie, est très différente de l’isolement. La personne solitaire ne renonce pas à sa liberté, même dans une cellule, ou même si elle sait qu’elle est poursuivie jour et nuit par les agents de la Securitate. Elle ne se plaint pas, ne s’apitoie pas sur son sort.

Le plus difficile, c’est d’assumer d’emblée, depuis la naissance, l’ontologie du vaincu. Comme Dostoïevski, lu par Léon Chestov, Ileana « cherche la solitude pour s’évader, pour essayer de s’évader du souterrain (de la grotte” de Platon ou des décennies de stalinisme qui s’accommodent très bien du fascisme légionnaire roumain, même de nos jours), que tous considèrent comme le seul monde réel, comme le seul monde possible, c’est-à-dire justifié par la raison ».

Ileana porte l’espoir minuscule, discret, l’espoir d’une rencontre avec notre prochain, qu’elle érige en « sœur » ou en « reine » et qui a déjà traversé la mort, mais qui est aussi à venir sur un rayon de lumière messianique : une prochaine, sœur/reine, pas encore née. Cette altérité radicale est l’artère de la vie qui relie les humains à la fois à la vie et à leur caractère mortel. Une sorte de réciprocité s’installe entre le poète et la liberté de sa parole. Le poète est traversé par la vie des autres : d’un oiseau décapité, d’un jeune bœuf, d’une femme, d’un enfant. Le corps du poète assure le salut de la parole : « C’est la parole qui trouve son salut à travers lui […]. » écrit Maria Zambrano, citée par Anne Mounic (6). La parole poétique dépend donc de la vie du poète : le moindre faux pas, la moindre duplicité ou forfaiture contamine et galvaude la parole poétique qui ne tient qu’au fil de celle qui écrit. Le poème chez Ileana, comme la « raison divine » chez Tertullien, « se trouve au cœur des choses, et non pas en surface et, la plupart du temps, elle est l’ennemie des évidences ».

Pour conclure cette brève présentation, qui est un fragment d’un essai consacré à Ileana Mălăncioiu, je citerai les propos de Catherine Pont-Humbert à l’endroit de la condition de poète : « C’est l’insaisissable qui m’anime. La poésie, je crois, c’est se positionner dans le mystère. » (https://www.recoursaupoeme.fr/au-fil-des-mots-rencontre-avec-catherine-pont-humbert/). Et je tiens à remercier Ileana Mălăncioiu de m’avoir confié la traduction en français de son œuvre.

 

Notes

(1) En référence à sa thèse de doctorat en philosophie : Vina tragică. Tragicii greci, Shakespeare, Dostoievski, Kafka (La faute tragique: Les tragiques grecs, …), Cartea Românească, 1978 (non traduit en français).

(2) Cea mai mare bucurie a fost nu am scris niciodată cum ar fi vrut alții, ci cum am crezut eu” : 6 octombre 2024, https://acad.ro/acad_membri/membri/MĂLĂNCIOIU_Ileana.html 

(3) Boris Pasternak, Haute Maladie, traduit du russe par André de Bouchet, dans les cahiers GLM, automne 1954.

(4) Constant Tonegaru, Plantation, édition bilingue, trad. par Stéphane Lambio, éd. Abordo, 2022.

(5) Bourgeois René, Du poète ironique à l'ironie poétique. In: Littératures 33, automne 1995. pp. 49-63.

(6) Anne Mounic, Poésie et philosophie. Ineffable rigueur, éd. Brill | Rodopi, collection "Chiasma", 2017.

 

Bibliographie sélective

Pasărea tăiată (L’oiseau égorgé), 1967

Inima reginei (Le Cœur de la reine), 1971

Crini pentru domnişoara mireasă (Des lys pour mademoiselle la mariée), Cartea românească, 1973

Ardere de tot (Combustion totale), 1976

Sora mea de dincolo (Ma sœur de l’autre rive), Cartea românească, 1980

Linia vieţii (La Ligne de vie), 1982

Urcarea muntelui (Gravir la montagne), Cartea Românească, 1985

Călătorie spre mine însămi (Voyage vers moi-même), Cartea Românească, 1987

Crimă şi moralitate (Crime et moralité), 1993

Cronica melancoliei (Chronique de la mélancolie), 1998

Exerciţii de supravieţuire (Exercices de survie), 2010

 

En français:

Peste zona interzisă/ À travers la zone interdite, trad. A. Bentoiu, Bucarest, éd. Eminescu, 1984 (parution en roumain: 1979).

Comme dans un dessin d'Escher : Huit poètes roumains, éd. Phi, 2002 (traduits par Olivier Apert, Alain Paruit, Ed Pastenague et Odile Serre).

Trois poètes roumains, édition bilingue, traduits et présentés par Nicolas Cavaillès, Ed. Le murmure, Strasbourg, 2013.

 

©Maria Mailat

 

 

Photographie datant de 1969, reproduite du site de la revue roumaine Vatra (dossier Ileana Mălăncioiuportret în palimpsest, avec un entretien pris par Iulian Boldea, n° 7/ 2017)

 

Poèmes

Choisis et traduits par Maria Mailat

 

***

 

Sélection du recueil L’oiseau égorgé

(Pasārea tāiatā, éd. Albatros, Bucarest, 1967)

 

 

L'oiseau à la tête coupée

 

Les anciens m'ont caché, comme à leur habitude,

Pour m’éviter le souvenir de l'oiseau décapité,

Mais je l’entendais à travers la porte fermée

Pendant qu’il se roulait par terre et se débattait.

 

Je forçai le verrou rouillé par le temps,

Avant d’oublier ce que j'ai ouï et m’en aller

Loin du tohu-bohu provoqué

Par un corps à la recherche de sa tête.

 

Je défaillis quand ses yeux, pétrifiés d'horreur,

Se révulsaient ne laissant que le blanc briller

Pareils à des grains de maïs

Que d’autres oiseaux auraient pu picorer.

 

Je pris la tête d'une main, le reste de l'autre,

Je les changeais quand cela me pesait,

J’attendais qu’ils soient morts de sorte

Qu’à travers mon corps, ils restent liés.

 

Mais la tête mourait plus tôt,

Comme si la netteté de la coupure n’était pas assez

Je refusais de laisser le corps agoniser seul

Je restai là pour que la mort puisse me traverser.

 

 

La fin de l'enfance

 

L’enfance confins du jeu

Elle l’entoure de souvenirs volatiles,

Seule la lune, pierre porte-bonheur

Par-dessus la terre humide, scintille

Dans les carrés d’une marelle oubliée.

 

La lune est trop lourde pour jouer,

Je la couperais en deux dans notre rue,

Mais la robe trop petite ne me couvre pas

Et elle me briserait les jambes nues.

 

Nous jouons maintenant à colin-maillard,

L'amour arrive les yeux bandés,

Me prend contre le mur de la nuit, serrée,

Je ferme les yeux pendant un baiser

Et je passe, les bras grands ouverts,

De la marelle à mon jeu de fou délirant

Comme si je glissais sur la lune à présent.

 

 

 

Le chemin

 

Je prends le chemin sombre à dessein

Pour ne pas voir boiter mes jeunes bœufs ;

Les fers ont empalé leurs sabots

et ils ont peur de toucher le sol boueux.

 

De temps en temps, ils tombent à genoux sous le joug

Et comme je n'ai pas la force de les encourager,

Ils me regardent gentiment et se lèvent d'eux-mêmes

Comme à un signal, ils recommencent à marcher.

 

Et seulement vers minuit, je les arrête,

Je les dételle pour un moment et j’attends

Tous les chiens du quartier aboient contre moi

Devant la porte du vieux maréchal-ferrant.

 

Une à une, je prends leurs pattes dans mes bras

Et passe ma main sur leurs sabots

Pour savoir de quel côté ils boitent

Et pour réparer l’usure de leurs os.

 

Le vieil homme chauffe à blanc les clous,

Les ajuste avant de les enfoncer,

Et quand ils se tordent et blessent

La chair, il les arrache ensanglantés.

 

puis il les redresse et les martèle à nouveau

Il me demande où je vais et qui je suis

Et pour savoir si j’arriverai à destination

Il les oblige à toucher le sol devant lui.

 

Il m'aide à les atteler et les mettre en route

Au début, lentement, en boitant

Et les chiens aboient autour de nous,

un temps, puis ils nous abandonnent

Et les blessures guérissent en marchant.

 

***

 

Sélection du recueil Ma sœur de l’autre rive

(Sora mea de dincolo, Cartea românească, 1980)

 

 

La montagne

 

La montagne n'était plus la même

comme si elle repoussait toute ascension

l'homme qui la gravissait en pleurant

n'était plus le même homme

 

alors que je l’appelais Père

et suivais ses pas lentement

mais elle devenait méconnaissable

la montagne à gravir en pleurant.

 

Devant nous marchait notre sœur

innocente dans sa pureté

son sourire m’attristait

car notre Père sanglotait.

 

Humble, j'ai demandé pardon pour elle

et j’ai marché lentement en chantonnant

au nom de notre père qui est aux cieux

et de celui qui est ici-bas sur terre.

 

 

 

Innocence

 

Ma sœur a écrasé la tête du serpent

et le serpent lui a mordu la jambe gauche

la marque se voit sur la plante du pied,

plus gonflée que l’autre pied

et le serpent gît sur le sentier.

 

Immobile dans l’herbe comme s’il ne savait plus

S’il faut pondre les œufs et les couver

sous le soleil brûlant ou alors se sauver

et mettre bas des petits, et les allaiter.

 

Quelqu’un appelle ma sœur

il sait se mettre à genoux pour attraper

le serpent du panier plein de poissons

il éclate d’un rire qui effraie même le rire

mais maintenant ma sœur cherche le repos.

 

Pendant le tendre sommeil de l’âme

un homme est tombé sur le serpent enroulé

et ma sœur accourut pour le sauver

sans se rappeler qu’elle lui a écrasé la tête

et le serpent lui a mordu le pied.

 

 

 

Au début, je ne pouvais pas y croire

 

Au début, je ne pouvais pas croire que tu étais là-bas

puis, pas croire que la maladie était celle que je redoutais

Puis, je me suis mise à espérer qu’elle était à ses débuts

puis, croire que tu serais malgré tout une exception.

 

Finalement, j’ai dû accepter

ce que je jugeais inacceptable

et le temps presque à l’arrêt

je ne pouvais plus le supporter.

 

Pour le mettre en mouvement d’une manière ou d’une autre

je prenais ta jambe dans mes mains aussi doucement que possible

et je l’entourais de rondelles de pommes de terre et de feuilles de chou

et tout ce qui me tombait sous la main.

 

Puis je les enlevais tout aussi doucement

Suivant l’arc immuable de l’horloge universelle

qui battait imperceptiblement dans le mur

moisi de l’ancien hôpital.

 

Tard, quand je ne pouvais plus supporter

rien de ce qui allait arriver

figée dans l’obscurité, je t’ai entendu crier :

que la lumière soit !

 

Je n’ai pas été effrayée, je n’ai pas pleuré

j’ai écouté résignée le mot prononcé

clairement à travers tes yeux grands ouverts

regardant le ciel et la terre en même temps.

 

 

 

Dans l’égarement

 

Puisqu’il n’a pas pu prendre ta tête

il s’est contenté d’une jambe

la jambe gauche, - il a dit ces mots –

et puisque tu riais comme d’habitude

il a décidé de te la trancher plus haut.

 

Oh, tu voulais marcher à nouveau

alors que tu ne faisais plus aucun pas

et puis j’ai compris qu’il était vain

d’amputer la partie malade

pour sauver ce qui était encore sain.

 

Si tu n’as pas épargné son corps

Seigneur, merci pour son âme

j’ai crié dans l’égarement

pendant que tes yeux s’ouvraient vers lui

sans peur et sans résistance.

 

 

 

Ma sœur, l’impératrice

 

Ma sœur, l’impératrice,

fâchée contre nous

a pris ses couronnes et s’en est allée,

Mère et Père pensaient

qu’elle reviendrait.

 

Elle reviendra sûrement, dit Père

comment pourrait-elle passer

d’un royaume à l’autre

mal chaussée en pantoufles.

 

Mais avec son cœur de femme, Mère

sent que sa fille ne sera pas de retour

couronne sur la tête et pantoufles

en plein jour.

 

Elle reviendra cette nuit, dit Mère.

Elle reviendra demain, dit Père.

Mais je sais que ma sœur est partie

pour toujours.

 

J’ai vu le lieu qu’elle a traversé

parée de sept couronnes

pour que nos parents ne la reconnaissent plus

et j’ai retrouvé la trace de ses pantoufles

dans l’autre royaume.

 

 

 

Tu n’es partie

 

Tu n’es pas partie, pas tout à fait

mon cerveau en ébullition te garde

dans sa cellule la plus secrète

tu es guérie.

 

Tu sais où tu es, même si tu fais semblant

de ne plus rien savoir et d’en avoir assez

de tout ce qui s’est passé, tu ne penses

qu’à t’évader de cette cellule.

 

Tes mains d’une finesse irréelle

creusent en cachette des grottes grises

les gardiens du monde te surveillent

                        pour t’empêcher de t’échapper

mais qui pourrait encore t’arrêter ?

 

Cette nuit, tu as réussi à t’échapper quelques instants

je t’ai bien vue sortir du feu

tu as marché sur ma tempe gauche doucement

avant d’y revenir de ton plein gré.

 

 

 

Tu m’as regardée longuement

 

Tu m’as regardée longuement, méfiante :

pourquoi tu ne t’es pas maquillée aujourd’hui,

                                                         m’as-tu dit

une fois, puis une deuxième fois

et celle qui était près de ton lit a dit :

maquille-toi les yeux, mademoiselle.

 

Et je suis allée en tremblant vers le miroir

dans lequel ton lit se reflétait

légèrement incliné

et on aurait dit que tu descendais avec lui

et je me suis mise

 

à me maquiller les yeux lentement, lentement

comme lorsqu’on compte

pour ne pas hurler de douleur

et tu m’as dit calmement :

ça te va beaucoup mieux comme ça.

 

 

 

Le dernier mystère

 

Comment tu te signais avec quel désespoir :

je sais, tu semblais dire,

si maman n’est pas venue ce n’est pas un hasard

si c’est ça votre volonté, qu’il soit ainsi,

quelles grandes croix tu faisais en te signant

                                        au milieu de toutes

ces femmes rassemblées autour de toi

qui ne savaient pas trop

à quel point leur état était grave

et se mentaient à elles-mêmes en disant

qu’elles ne recevaient l’extrême-onction

                                que pour te faire plaisir.

 

Vous savez, Père, ai-je dit, elle est très fatiguée

et je lui ai été reconnaissante de m’avoir comprise

et je t’ai regardée, toi qui pouvais encore

rester assise et attendre presque tranquillement.

Tu as fait ce que tout le monde te demandait.

 

Il ne te restait plus qu’à prendre soin de moi

mais ce n’était pas facile

tu ne pouvais plus me mentir

et nous devions rester ensemble jusqu’à la fin

et tu ne voulais pas que je sache que tu savais.

 

***

 

Sélection du recueil Gravir la montagne

(Urcarea muntelui, Cartea Românească, 1985)

 

 

Rêve

 

Toute la ville était remplie de morts

Dans la grand-rue, ils étaient de sortie

Attifés en habits de grande cérémonie

Que les vivants ne portaient pas encore.

 

Ils passaient en riant, impossible de les arrêter,

On aurait dit qu’ils ne comprenaient plus rien,

Ils étaient bien trop nombreux sur le chemin

Et pour nous, vivants, il n’y avait aucune place.

 

Effrayés par ce terrible désordre funèbre,

Nous restions comme à la parade, figés, ébahis

Car dans la rue, chacun avait un proche, un ami,

Et nous ne voulions pas les refouler au cimetière.

 

 

 

Ode à la montagne

 

Depuis longtemps j’attends la neige enfin

Mais sous la neige, qu’elle est triste

La montagne entourée de barbelés

Que je contemple d’un lieu lointain.

 

Notre village a eu aussi ses alpages

Nous avons affronté les montagnards voisins

la nuit, leurs chevaux broutaient nos pâturages,

Mais comment les clôturer comme un jardin ?

 

La montagne n’est ni un jardin, ni une personne,

La montagne échappe à la mise en détention

Elle lance un défi aux fils de fer barbelés,

Défi que personne ne peut relever, en somme.

 

Sur elle, la neige tombe comme jadis

Même si l’hiver est de plus en plus triste

Malgré tout, elle sait rester debout

Alors que nul homme ne résiste.

 

 

 

Le début de la fin

 

Silence. C’est le début de la fin

Un trou profond se creuse lentement, lentement,

Et la terre ensevelit quelqu’un, de temps en temps,

Il meurt étouffé.

 

Tout un peuple gratte avec ses ongles

Cherchant l’homme enterré vivant

Même sans penser à la mort

Il creuse l’argile grise lentement.

 

On dira qu’il creusait depuis un bon moment

Le monsieur, dans son trou, il creusait

Quand la terre déboula sur lui

Sur ses épaules courbées.

 

Personne près de lui, les autres creusaient aussi

Dans un autre lieu, une tombe très profonde

Lentement, très lentement, ils creusent,

                                        et de temps en temps

La terre s’effondre sur un quidam.

 

 

 

Un crime dans la grand-rue

 

 

Un crime a eu lieu dans la grand-rue

À midi, un crime épouvantable

Et personne ne pleure, personne ne crie

Et personne n’arrête le criminel.

 

Moi aussi je reste ici à écrire des vers

Comme si mes vers pouvaient empêcher

Le crime perpétré dans la grand-rue

En plein jour.

 

Ô, un jour, je laisserai tout tomber

Sortant dans la rue, je crierai de toutes mes forces

Un crime a eu lieu, arrêtez le criminel

Et arrêtez-moi aussi, sa complice.

 

 

 

Chant

 

Le monde est de plus en plus triste et pressé

La baguette, de plus en plus courte et tassée,

Passant inaperçue,

La poésie est descendue dans la rue.

 

Elle regarde autour d’elle, partout

Les chemins ne mènent nulle part

Le temps de la mélancolie est révolu,

Où aller, vers quel endroit se diriger.

 

La poésie est descendue dans la rue

Sur les barricades, de nouveau, la poésie s’est hissée

Mais la rue est déserte, le monde est pressé,

Et, de nos jours, qui lit encore de la poésie ?

 

 

 

Encore le nid plein de petits

 

Et encore le nid plein de petits, encore la vie

Surgissant dans l'œuf couvé, nauséabond

Alors qu’il semblait vide sans rien d’autre

Que le liquide tiède et trouble

Au su et au vu de tous.

 

Alors que toutes les ailes ont été brisées depuis longtemps

Qui a conçu cet œuf rond

À l'image de la misère parfaite

Dans lequel de nouveaux élans naissent

À partir des plus sinistres défauts ?

 

Je n'entends plus ni le merle, ni la caille.

Qui pondent encore dans notre jardin

Et qui aspirent le blanc des œufs

Avant que les poussins ne basculent

Dans une nouvelle race ?

 

Qui couve sereinement cette race

Taraudée de faim et d’une haine grandissant

Du soir jusqu’au matin

Qui empoisonne dès le commencement

Le liquide dans lequel la vie advient ?

 

 

 

Du silence

 

Nous nous sommes séparés, personne n'est plus avec personne

Quelqu'un a veillé pour que nous ne soyons plus vraiment

Ensemble, même pas à deux, et il a réussi

Et tout est plus difficile à supporter.

 

Nous restons ensemble seulement par hasard

Et dans le silence tant attendu

Auquel nous sommes arrivés sans le vouloir

J'entends encore les voix d'autrefois.

 

Elles résonnent à l’unisson dans ma tête et pourtant

Quelque chose d'indéfinissable m'étonne

Comment est-il possible que les voix résonnent ensemble

Alors qu’elles sont enfermées, une à une, comme au cimetière

 

Je sais moi-même que je ne pourrai plus maintenant

Reprendre tout depuis le début

Et, folle de douleur, je crie :

Ô, reviens, glorieux passé.

 

Mais il ne suffit pas de crier pour qu'il revienne

Comme si nous étions tombés d’un haut lieu

Il faudrait quelque chose qui ressuscite les morts

Du silence qui leur a été imposé.

 

 

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Photographie reproduite de sa page de membre correspondant (2013) sur le site de l’Académie roumaine (aussi sur le site de la revue Vatra)

 

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En guise de conclusion

 

« Je crois qu'être heureux signifie être en accord avec soi-même, à condition de ne pas faire du tort à ses proches, et aussi de ne pas se figer dans cette paix intérieure avec soi-même comme si tout était terminé, il n'y avait plus rien à faire. Quand je dis cela, je pense que les adeptes les plus fidèles de Cioran se sont demandés pourquoi il ne s’est pas suicidé, alors qu’il prônait la théorie du suicide. Et ils sont restés perplexes en découvrant qu'à la fin de sa vie, il était tombé amoureux et était heureux. Cela m'amène à me demander si le bonheur ne réside pas dans cet amour qui vous fait vivre suspendu entre le paradis et l'enfer, en franchissant tous les obstacles qui se dressent sur votre chemin. Y compris la barrière qui sépare la vie de la mort. » (Trad. Maria Mailat, extrait de l’entretien réalisé par Iulian Boldea, revue Vatra, no. 7/2017).

 

Voir aussi sa conférence au Théâtre National du 4 février 2018 :

https://www.youtube.com/watch?v=oyfuWwcdPKU

 

 

 

(*)

Francopolis est honoré d’accueillir ce dossier consistant consacré à la grande poétesse roumaine Ileana Mălăncioiu (née en 1940), dans la présentation et les traductions admirables de l’écrivaine Maria Mailat, que nos lecteurs connaissent déjà depuis plusieurs années (voir sa dernière présence à Francopolis à la rubrique Francosemailles du numéro d’automne 2025). Nous la remercions pour le don exquis qu’elle fait ainsi à Francopolis, en prévision de la publication de son livre dédié à cette figure singulière de la poésie roumaine contemporaine.  (D.S.)

 

 

Une vie, un poète : Ileana Mălăncioiu

Présentation et traduction par Maria Mailat

Francopolis – Printemps 2026

Recherche Dana Shishmanian

 

Créé le 1er mars 2002